‹ Histoire et religionChapitre 3 sur 15 · I.’ÈGLISE ET L’EMPIRE ROMAIN · texte numérisé non relu

I.’ÈGLISE ET L’EMPIRE ROMAIN

Baltus dans sa Défense des saints Pères accusés de platonisme, qui est certainement un ouvrage remarquable. Mais pour quiconque juge la question en dehors de toute préoccupation religieuse, il èst évident que la distinction qu’on veut établir n’est pas sérieuse; que la philosophie, sans révélation, avait imaginé et formulé plus ou moins distinctement l’un des principaux dogmes de la religion chrétienne; que c’est dans les allégories des Grecs que se trouve la source de la théologie et de tous ces mystères étranges du « Dieu de Dieu, lumière de lumière, du Fils a coéfernel et consubstantiel. »

Si une pareille discussion ne devait pas s’étendre bien au delà des proportions de ce travail, il serait facile d’établir que les doctrines chrétiennes sur Dieu, les anges, les démons, le Messie, la résurrection, l’enfer, le paradis, n’avaient rien de nouveau; qu’elles venaient en droite ligne des mythologies et des théosophies de l’Orient, dont les Juifs eux-mêmes sc trouvèrent imbus à leur retour de Babylone. Si M. de Broglie veut étudier cette question un peu plus sérieusement, et renoncer aux conseils de ses théologiens, il sera frappé certainement de cette ressemblance, même dans les détails. Qu’il lise les œuvres de Platon traduites par M. Cousin, il y trouvera, dans le Second Alcibiade (t. V, p. 153), une prière à Jupiter, laquelle, en substance, et en tenant compte de la différence des temps, ne diffère pas beaucoup de l’Oraison dominicale.

M. de Broglie traite cette* question avec une légèreté singulière. A l’en croire, cependant, ceux qui ne sont pas de son avis prennent « le doute pour la science » (p. 385). Le doute s’applique surtout aux questions de doctrines ;

mais ici c’est d’une question de fait qu’il s’agit, et les faits, il ne suffît pas de les nier pour les détruire. Si les chrétiens ont tiré le dogme de la Trinité de leurs propres doctrines, pourquoi, parmi ceux qui les premiers ont parlé de ce mystère, n’en trouve-t-on pas un qui ne fût platonicien ? Justin, Athénagore, Tatien, Irénée, Clément d’Alexandrie, faisaient profession publique de platonisme avant de s'engager dans l’étude de l’Écriture et dans le christianisme. Si le dogme de la Trinité n’était pas sorti du platonisme, est-ce que les chrétiens, sans avoir étudié Platon, n’en auraient pas parlé d’une manière quelconque, soit contrairement, soit conformément aux idées du philosophe, mais sur la simple étude de l’Écriture ? S’il y a un chrétien qui en ait parlé ainsi, qu’on le nomme, et, s’il n’y en a pas, qu’on explique ce silence. En outre, si la Trinité appartient en propre au christianisme, pourquoi ne la trouve-t-on pas chez les Pères venus du judaïsme, en même temps et aussi bien que chez les Pères sortis du polythéisme et de l’école de Platon? Il y a des Juifs platoniciens, et ceux-là, restés toujours étrangers aux enseignements de l’Évangile, ont parlé de la Trinité. Pourquoi ? M. de Broglie aurait bien dû le dire, s’il le sait.

Le platonisme, après avoir servi d’ornement et comme, de passe-port à la nouvelle religion, ne tarda pas à devenir, sur certains points, le fond de ses mystères : voilà la vérité. On objecte que, sous les mêmes paroles, on n’avait pas des deux cêtés exactement les mêmes idées. Cela prouve tout simplement qu’on peut donner aux termes métaphysiques les sens les plus divers, même les plus contradictoires, et pour s’en convaincre, il suffit de lire l’histoire de l’Église. Les platoniciens, les athanasiens, les

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ariens et les sectes protestantes n’entendent pas les hypostases de la môme manière. Comme Protée, ce mot prend toutes les formes, toutes les significations. Pour ceux-là, il veut dire substance, et alors il est « un » ; pour ceux-ci, manière de subsister, et alors il est « trois » ; mais l’un vaut l’autre, et c’est toujours trois quelque chose dans un je ne sais quoi.

Les opinions sur la nature personnelle ou hypostatique de Jésus-Christ varièrent à l’infini parmi les premiers chrétiens. Les uns le regardèrent comme un prophète puissant en œuvres et en paroles, et spécialement investi de la faveur divine; d’autres, comme une émanation de Dieu, comme un être céleste qui, en arrivant sur la terre, avait pris la forifte d’un homme de trente ans; ceux-ci croyaient qu’il avait eu un vrai corps et souffert réellement ; ceux-là, un corps fantastique, et qu’il avait disparu aux yeux de ses bourreaux en reprenant le chemin de son séjour immortel. A la fin du troisième siècle, les opinions se simplifièrent un peu, et il n’y eut en présence que deux sectes principales. Pour l’une, le Père, le Fils et le Saint-Esprit n’étaient qu’une seule substance modifiée en trois attributions diverses. L’autre secte repoussait cette consubstantialité, et soutenait que les trois personnes formaient trois substances parfaitement distinctes. Ces opinions, particulières à quelques évêques et à quelques Églises, agitaient les écoles ; mais l’opinion générale ne s’était pas encore passionnée, lorsque éclata la lutte entre Arius et Alexandre, évêque d’Alexandrie.

Arius, professeur de saintes lettres, la première dignité , après l’épiscopat, appartenait à cette école fameuse de catéchistes d’où étaient sortis Clément, Pantène, Origène,

auxquels l’Église d’Alexandrie devait sa réputation sans rivale. Il était renommé pour son éloquence, pour les charmes de sa conversation et de sa personne, et ses [ennemis eux-mêmes avouent que, dans l’exercice de son ministère, il avait donpé la plus haute idée de son savoir et de ses vertus. Alexandre, apprenant qu’Arius répandait ,des doctrines particulières sur la seconde personne de la Trinité, convoqua une conférence ecclésiastique où il soutint que le Fils est égal et coéternel au Père. Arius répliqua que le Fils ne peut être coéternel au Père dont il est la créature ; que celui qui engendre existe avant celui qui est engendré, que celui qui a été fait ne pouvait pas être avant qu’il fût fait. Il ajouta qu’en soutenant l’unité de l’essence' divine, Aléxandre ruinait la distinction des personnes, laquelle était incompatible avec une substance unique et indivisible. L’esprit ne peut comprendre, disait-il, que le Fils, participant à cette substance divine, une et indivisible, soit pourtant distinct du Père, avec qui il est un seul et même Dieu, à moins qu’on ne dise avec Sabellius que le Père et le Saint-Esprit ont souffert la mort en même temps que le Fils. C’est sur cet argument sans réplique que le baron de la Hontan a fait cet excellent mot qui pose la question mieux que tous les in-folio : « Dieu fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. »

L’éclat de cette controverse fut énorme. Alexandre et Arius soutinrent obstinément leur opinion; mais Arius, plus éloquent et plus habile dialecticien, obtint plus de succès. L’évêque jaloux lui ordonna de se rétracter, et,

, sur son refus, il le déposa. Arius se réfugia d’abord dans la Palestine, ensuite à Nicomédie, où il fut très-bien reçu par Eusèbe, évêque de cour, ambitieux, intrigant, mais

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homme de talent et d’influence, ami intime et même un peu parent de Constantie, sœur de Constantin et veuve de Licinius. Fort d’un tel protecteur, Arius commença une polémique qui mit l’Orient en feu. A Alexandrie, la populace superstitieuse prit parti pour l’évêque ; mais tout ce qu’il y avait d’hommes d’esprit et de bon sens se prononça, presque sans exception, pour Arius.

Au bout de cinq ans, voyant cette défection générale, Alexandre eut recours à l’argument classique des orthodoxes à bout de raisons ; il implora le secours de l’autorité impériale, représentant à Constantin que s’il n’arrêtait pas « ce torrent furieux, » l’hérésie allait inonder l'Église et bouleverser l’État. Eusèbe, consulté par l’empereur, lui dit qu’il ne s’agissait que d’une chicane de l’école, et que le seul tort d’Arius était d'avoir plus de talent qu’ Alexandre et de lui avoir disputé son siège épiscopal. Constantin écrivit aux deux adversaires qu’ils étaient également fous et absurdes, qu’ils se déshonoraient par des discussions puériles, et qu’il était indécent de troubler les esprits pour un « sujet si mince. » C’était parler en homme de sens; mais Constantin ne conforma pas sa conduite à ses paroles. Sa vanité, qui était aussi grande que sa barbarie, fut flattée de présider un concile ; il le convoqua à Nicée, dans la Bithynie.

Remarquons, en passant, le singulier spectacle que les chrétiens donnaient anx païens. Après trois cents ans de christianisme, ils ne savaient pas même à quoi s’en tenir sur la nature de leur Dieu, sur l’objet capital de leur foi. Les païens, dont on opprimait déjà la conscience, prirent cruellement leur revanche dans les pamphlets et sur les théâtres.

Les Latins s'intéressaient encore très-peu à ces controverses métaphysiques ; le pape se contenta d’envoyer à Nicée deux prêtres inconnus, Vite et Vincent, qui ne jouèrent aucun rôle. Les Orientaux, au contraire, s’y rendirent en foule, attirés par la nouveauté du spectacle ; la ville fut encombrée de gens qui, dans les maisons, sur les places, dans les réunions publiques, disputaient jour et nuit sur la nature du Verbe. Il est impossible de savoir au juste le nombre des Pères qui se présentèrent au concile; mais,, ce qui importe, c’est moins leur quantité que leur capacité. Or, qu’on se demande ce que pouvaient comprendre aux arguties et aux subtilités inépuisables de théologiens d’Alexandrie de pauvres évêques accourus de toutes les petites villes du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, des déserts de la Libye, de la Syrie, de la Mésopotamie, des frontières de la Perse, et dont la plupart ne comprenaient pas un seul mot de grec ? Sozomène avoue qu’ils n’y entendaient rien tt qu’ils étaient même incapables de suivre la discussion. M. de Broglie, aussi, reconnaît (t. II,, p. 21) que, sauf les partisans d’Arius, remarquables par leur savoir et leur habileté, l’assemblée se composa de « simples d’esprit ; » et, cependant, c’est la décision de ce « troupeau d’ignorants, » comme les appelle Sabin, évêque métropolitain d’IIéraclée, qu’il accepté comme un. article de foi.

Le concile se réunit dans une salle du palais impérial, sous la présidence de Constantin, assassin de toute sa famille et païen de fait, puisqu’il n’avait pas encore reçu le baptême. Nous n’avons pas les actes du concile, mais nous savons que toutes les décisions y furent prises dans le tumulte et au milieu des apostrophes furieuses des évêques.

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qui se reprochaient mutuellement leurs méfaits. Les ariens, après avoir demandé que, sans s’arrêter à des traditions incertaines, on consultât l’Écriture, présentèrent leur profession de foi. Leurs adversaires, se levant en masse, la leur arrachèrent des mains, la déchirèrent en criant au sacrilège, et après une discussion dérisoire, Arius fut excommunié. Le concile déclara que le Verbe est Fils de Dieu, vrai Dieu du vrai Dieu, engendré et non fait, existant de toute éternité, consubstantiel au Père. Les ariens se soulevèrent surtout contre cette dernière expression, prouvant qu’elle était nouvelle, ou, ce qui était pis, connue seulement par la condamnation dont l’avait frappée, en 26-4, le concile d’Antioche, prononçant contre Paul de Samosate. 51. de Broglie trouve (t. II, p. 38) que ce mot cité, depuis quinze cents ans, comme le type de l’incompréhensible, avait « le mérite d’une parfaite clarté. » Soit ; mais, puisque le mot est si parfaitementclair, il a eu, nécessairement, toujours la même signification, et alors 51. de Broglie aurait dû nous dire pourquoi l’Église infaillible l’a consacré à Nicée en 325, après l’avoir condamné à Antioche en 264.

Les ariens entendaient le mot consubstantiel dans le sens conventionnel qu’il avait eu jusque-là, c’est-à-dire comme exprimant une identité d’essence sans aucune distinction hypostatique ; et c’est pour distinguer les deux hypostases qu’ils rejetaient la formule « le Fils est con- « substantiel ( omoousios ) au Père ; » préférant celle-ci : « Le Fils est d’une substance semblable à celle du Père « (omoiousios ) . » Leurs adversaires, ne trouvant pas que semblable fût synonyme d’égal, exprimaient langoureuse égalité de substance en disant que le Verbe est Dieu, aussi

égal à Dieu qu’une lumière sortie d’une autre lumière. En définitive, après s’être tous perdus dans les plus folles abstractions, ils s’embrouillaient tous également dans les termes. Les historiens parlent avec une solennité particulière de cette décision du concile de Nicée. On voit à quoi se réduisait la question : à la plus insaisissable subtilité de sophistes. Au fond, ils ne savaient pas plus ce qu’ils disaient les uns que les autres, et dans la formule, ils n’étaient divisés que par un iota. Ce galimatias bouleversa l’Orient.

M. deBroglie admire la «grandeur de l’œuvre accomplie par le concile ; » c’est se moquer du lecteur. Le concile avait été convoqué pour ramener la paix dans l’Église ; l’y ramena-t-il ? Non. Il irrita les passions et prolongea les scandales. Il eut pour la religion et pour la politique des effets désastreux. Les peuples et les princes se divisèrent plus que jamais. Constant soutint la foi de Nicée que Constance combattit. Il y eut autant de christianismes que de maîtres dans l’empire. La foi devint ce que voulurent les empereurs, qui protégeaient mille sectes, mille hérésies, les ariens, les lucifériens, les monothélites, les iconoclastes. La religion éprouéa toutes les vicissitudes de la politique ; chaque État eut son symbole, chaque schisme sa dynastie. Tout, dans l’Église, même le dogme, fut l’expression de la volonté de César. L’alliance des deux pouvoirs civil et religieux, calculée pour donner de la consistance aux opinions dogmatiques et pour maintenir l’unité du christianisme, menacée par les sectes, porta l’atteinte la plus grave à la morale publique. On crut imposer la foi par la force et violenter les consciences, on rendit les controverses plus longues et plus

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obstinées. Les disputes n’auraient échauffé que les théologiens, les peuples s’emmêlèrent, le fanatisme fut déchaîné. L’autorité impériale, appelée au secours du dogme, fit perdre à la pensée la liberté tant invoquée par les premiers Pères de l’Église, et qui avait si puissamment contribué à la propagation du christianisme. Cette alliance, fatale aux deux contractants, introduisit dans l’empire d’OFient la corruption qui en précipita la chute ; elle fut, pour parler comme Montesquieu, « la source la' plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs. »

Voilà ce que M. de Broglie aurait compris, si, avant d’écrjre l’histoire, il l’eût étudiée plus sérieusement. Il aurait évité aussi des erreurs que je vais lui indiquer.

Toutes les questions que soulèvent le texte et le fond même de la Bible ont été traitées en France, en Allemagne, en Italie et en Angleteiye, avec une abondance de preuves et un éclat de démonstration faits poür ouvrir les yeux de quiconque ne les ferme pas systématiquement. La cause est entendue, les conclusions en apparence les plus hardies de Ta philosophie du dernier siècle sont justifiées. Cependant, après les nombreux et remarquables travaux de tant de critiques éminents, M. de Broglie a cru devoir « tracer la marche que doit suivre tout « esprit qui veut s’engager dans une recherohe sérieuse « sur la vérité des faits évangéliques. » (T. I, p. 398.) De la part d’un écrivain qui, dès les premières pages de son livre, confesse sa « complète insuffisance, » la prétention est singulière. N’importe. Voyons la marche qu’indique M. de Broglie, et jugeons-le sur sa propre méthode.

Avant tout, M. de Broglie ne veut pas qu’on traite l’Évangile avec plus de sévérité que les documents histo-

riques ordinaires. aSi on n'invoque pas, dit-il (t. I, p. 401),

« en sa faveur une indulgence privilégiée, qu’on ne lui; «applique pourtant pas une méfiance tout exception- « nelle-. » — a A chaque difficulté qui se présente, ajoute- « t-il (p. 409), contradiction de faits, variantes de texte,

« incertitude chronologique, il faut se demander: S’il s’a- « gissait d’une histoire ordinaire, de l’histoire d’Auguste « et d’Alexandre, d’une histoire sans prestige religieux,

« mais aussi sans conséquence dogmatique, quelle serait « la valeur de cette difficulté ? »

M. de Broglie pose mal la question. Quand il s’agit de Tite-Live, de Thucydide ou d’Hérodote, je suis libre fie choisir dans leurs histoires ce qui me paraît croyable, d’en admettre une partie et de rejeter l’autre ; rien ne me force de prendre au sérieux leurs erreurs, leurs fantaisies ou leurs fables. Mais, pour l’Écriture, c’est bien différent les Évangiles sont une affaire de dogme ; ils sont’la preuve prétendue irréfragable d’une religion révélée par Dieu lui-même. Là, par conséquent, il n’y a pas de choix à faire, car tout doit y être également et rigoureusement vrai. S’il s’y trouvait une inexactitude, tout pourrait être inexact ; s’il s’y rencontrait une erreur, tout pourrait être faux.

Lorsque les historiens anciens racontent que Vespasien, sous l’inspiration du dieu Sérapis, a rendu, avec un peu de salive, la vue à une femme aveugle ; qu’Apollonius de Tyane a ressuscité une fille, et que Zaclaz, contemporain d’Apulée, a ressuscité un homme, M. de Broglie et moi, nous nous moquons et de ces miracles et des auteurs qui les rapportent sérieusement. Mais quand l’Évangile dit que Jésus-Christ avec un emplâtre de salive et de poussière, rendit la vue à un aveugle,.

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qu’il ressuscita plusieurs personnes, entre autres Lazare, mort depuis quatre jours et dont le cadavre était déjà en putréfaction, M. de Broglie ne rit plus, ce qui prouve qu’il a deux règles bien différentes pour juger des assertions identiques.

Entre plusieurs historiens qui exposent diversement le même fait, je prends la narration la plus vraisemblable. Mais si l’Évangile a été écrit sous l’inspiration du Saint- Esprit, il n’est pas possible qu’il y ait entre les écrivains sacrés la moindre contradiction ; tous ont dû être également bien informés ; leur récit doit offrir, dans les accessoires aussi bien que dans les choses essentielles, la plus évidente conformité ; il n’est pas admissible qu’on puisse avoir besoin, pour les mettre d’accord, de .publier d’énormes in-folio tout remplis d’hypothèses et de subtilités. Suivant M. de Broglie, il faudrait tenir peu de compte « des contradictions de faits, des variantes de textes, des « incertitudes chronologiques.» Saint Augustin était d’un autre avis, lorsqu’il écrivait à saint Jérôme que la moindre erreur, même officieuse, ôterait toute autorité aux saintes Écritures ; et le savant et orthodoxe le Nain de Tillemont dit que plus les événements sont extraordinaires, plus ils ont besoin de preuves certaines et authentiques.

M. de Broglie veut qu’on distingue l’authenticité des Évangiles de leur inspiration, et qu’on traite séparément deux questions qu’on a embrouillées en les confondant ; ici, il a raison. La question de l’authenticité importe seule à l’histoire ; d’ailleurs, cette question-là implique l’autre, .car, si de l’examen des textes, de la confrontation des récits et des témoignages, en un mot de tous les procédés ■ordinaires de la critique, il ne résulte pas que tous les

faits évangéliques sont rigoureusement vrais, il serait difficile d'admettre qu'ils sont inspirés. Ces faits sont-ils vrais ? Voilà donc la question, et je regrette que M. de Broglie se soit borné, en la posant, à la trancher affirmativement, comme si elle était au-dessus de toute controverse sérieuse. « Quatre récits, dit-il (t. I, p. 65), sim- « pies dans leur forme, précis et concordants dans leurs « assertions, rédigés par -des témoins oculaires ou eon- « temporains, dans une langue parfaitement intelligible, « tels sont les documents sur lesquels s’établit l’histoire a de Jésus-Christ. » Il y a, dans cette phrase, juste autant d'erreurs que de mots. Mais ce, sont de ces erreurs dont j’ai parlé, qu ; un auteur énonce tranquillement en quatre lignes, et qu’on ne pourrait réfuter complètement qu’ert écrivant un volume. Je ne puis opposer à cette affirmation étourdie que des indicàtions sommaires, mais j’espère qu’elles paraîtront suffisantes, même à M. de Broglie. ' Pendant lesdeux premiers siècles, il y a eu dans l’Église un grand nombre d’Évangiles, à peu près cinquante-quatre. Quatre ont été conservés comme vrais, cinquante rejetés comme faux. Quelle précaution a-t-on prise, quelle règle a-t-on suivie pour reconnaître à coup sûr l’authenticité des uns et la fausseté des autres ? Comment sait-on que les quatre Évangiles conservés sont réellement de ceux dont ils portent le nom ? Quelle preuve avons-nous que le texte nous est arrivé intact, qu’il n’a éprouvé ni interpolation, ni suppression, ni modification d’aucun genre ? L’Église regarde aujourd’hui comme canoniques l’Épître aux Hébreux, celle de saint Jacques, les deux de saint Pierre et une de saint Jean, qu’elle avait longtemps rejetées comme apocryphes ; et elle rejette.

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après les avoir admis, le Pasteur d’Hermas et l’Apocalypse de saint Pierre. Où et à quelle époque les Pères de l’Église primitive, réunis en corps, ont-ils examiné l’énorme fatras de livres qui circulaient dans les premiers siècles ? Quand ont-ils déterminé le nombre des authentiques ? A quel signe les ont-ils reconnus ? Voilà ce que M. de Broglie a oublié de nous dire.

En 180, pour la première fois, il est question de quatre Évangiles canoniques, et saint Irénée, pressé là-dessus par les gnostiques, leur répond que, quoiqu’il existe plusieurs Évangiles, on n’en doit admettre que quatre, parce qu’il n’y a que quatre vents et quatre points cardinaux. L’Église, dit-il, étant répandue par toute la terre, et l’Évangile étant la colonne et le firmament de l’Église, doit avoir quatre évangiles, qui, semblables à des colonnes incorruptibles, purifient et vivifient les hommes. Il ajoute que les chérubins qui entourent le trône du Verbe étant de quatre espèces, ressemblant, la première espèce à un lion, la seconde à un agneau, la troisième à un homme, la quatrième à un aigle, symbole de la puissance du règne de Dieu, du sacerdoce, de.l’huinanité du Christ et des grâ ces avec lesquelles le Saint-Esprit fortifie l’Église, il est rationnel de penser que le Verbe a voulu qu’il y eût quatre Évangiles, ni plus ni moins, écrits en quatre formes diverses, mais dans un seul esprit. Cet argument tiré des chérubins, divisés en quatre espèces, n’était peut-être pas sans valeur pour ceux qui avaient découvert une source intarissable des doctrines mystérieuses dans le char vu par Ezéchiel et traîné par quatre animaux avec quatre ailes et quatre visages; mais je doute que M. de Broglie l’accepte comme une preuve bien forte de l’authenticité

des quatre Évangiles ; il n’est pas cependant facile d’en trouver de plus concluante.

Nous n’avons plus les originaux des quatre Évangiles, et nous ignorons à quelle époque ils ont été publiés. Les historiens ecclésiastiques prétendent, en général, que saint Matthieu a écrit le sien en l’an 40 ; saint Marc, deux ans après ; saint Luc, cinq ans après saint Marc; et saint Jean, vers la fin du premier siècle. Saint Papias est le premier qui, en 120 ou 130, ait parlé des Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc ; mais il ne parle ni de celui de saint Luc, qui aurait dû être connu depuis quatrevingts ans, ni de celui de saint Jean, qui devait être répandu dans toute l’Asie. L’Évangile de saint Luc ne commença à circuler que vers l’an 135, et, quant à celui de saint Jean, il n’en avait jamais été question, lorsque Théophile, évêque d’Antioche, le cita pour la première fois en - 170. Ce qui est plus remarquable, c’est qu’en 196 il était encore inconnu à Éphèse, où l’on prétend que l’apôtre l’a écrit, et lorsqu’ily futpublié, les chrétiens le rejetèrent comme étant l’œuvre de l’hérétique Cérinthe.

A peine en possession des quatre Évangiles, les chrétiens en multiplièrent les copies à l’infini. Mais, comme ils étaient divisés en plusieurs sectes, chaque secte “y ajouta ou en retrancha ce qui pouvait appuyer ou contredire son opinion, et c’est là surtout ce qui explique comment, dans sa célèbre édition du Nouveau-Testament, Mill a signalé trente mille variantes. M. de Broglie prétend que les Évangiles sont a rédigés dans une langue parfaitement intelligible.» Saint Papias, qui avait un peu plus que lui qualité pour en parler, affirme que celui de saint Matthieu,

' écrit en un hébreu mêlé de syriaque et de chaldéen, était

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souvent si indéchiffrable, que «chacun Ta traduit comme il a pu. » Saint Luc dit, en commençant, qu’il écrit pour mettre un peu d’ordre et de vérité dans les Évangiles qui existent, ce qui s’applique à celui de saint Matthieu, qu’il copie littéralement en certains endroits, et qu’il contredit formellement en plusieurs autres.

Si M. de Broglie veut examiner et confronter avec soin les deux premiers Évangiles, il se convaincra qu’ils sontla traduction d’un autre Évangile, avec cette seule différence, que la traduction de saint Marc est plus simple et a une tournure originale, tandis que celle de saint Matthieu a subi d’évidentes interpolations. Celui qui porte le nom de saint Luc a été fait avec les deux autres, ceci n’est contesté par personne. Quant à celui de saint Jean, il ne ressemble en rien aux trois premiers, et la différence souvent radicale, comme je vais le montrer, devient inexplicable en ce qui concerne saint Matthieu. Saint Jean et saint Matthieu sont deux apôtres ; ils n’ont jamais quitté Jésus- Christ, ils ont vu tout ce qu’il a fait, entendu tout ce qu’il a dit ; il devrait, par conséquent, y avoir dans leur récit la plus parfaite conformité, et, au contraire, ils ne s’entendent sur rien, ni sur les lieux où ils font voyager Jésus- Christ, ni sur les actes qu’ils lui attribuent, ni sur les paroles qu’ils lui prêtent, ni sur le nombre ni sur la quantité de miracles qu'il opère.

Saint Marc ne dit pas un mot de tout ce que saint Matthieu raconte de l’incarnation de la Divinité dans le sein d’une vierge. Saint Luc parle dé la manière surnaturelle dont la naissance de saint Jean-Baptiste et celle de Jésus furent annoncées, la première à Zacharie, la seconde à Marie ; de la visite de Marie à Élisabeth, de la circoncision

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de Jésus, de sa présentation au temple, de sa dispute avec les docteurs. Au lieu de tous ces faits importants qu’on cherche vainement dans son Évangile, saint Matthieu raconte le songe de Joseph, la visite des mages, la fuite en Égypte ; il enveloppe d’obscurité la naissance du Sauveur, que saint Luc entoure d’un grand éclat.

Saint Luc dit que Jésus-Christ entrant à Naïm, en Galilée, rencontra des gens qui allaient enterrer le fils d’une veuve, qui suivait en pleurant ; qu’il arrêta le convoi, qu’il dit au mort: Lève-toi, et que le mort revint à la vie, en présence des disciples et d’une foule nombreuse. Un pareil miracle aurait dû faire du bruit dans la Galilée. Saint Luc, qui ne l’a pas vu, le certifie ; saint Matthieu, qui, en qualité de disciple, devait être présent, n’en parle pas. Mais voici, dans le même genre, un fait plus extraordinaire : saint Jean raconte que Jésus-Christ étant au delà du Jourdain, Marthe et Marie lui firent dire que leur frère Lazare était dangereusement malade. Jésus Christ ne se presse pas, et au bout de quelques jours il dit : Lazare, notre ami, dort, je vais le réveiller J et il se rend à Béthanie avec ses disciples. Lazare était enterré depuisquatre jours, et il sentait mauvais. Jésus l’appelle : Lazare sort de son tombeau ayant encore les pieds et les mains liés, et le linceul sur la tête. Voilà un miracle éclatant, fait pour ouvrir les yeux aux plus aveugles, pour convertir les plus incrédules, un miracle d’une importance capitale pour la doctrine au nom de laquelle il s’accomplit. Cependant il n’en est questiou ni dans saint Matthieu, ni dans saint ‘ Marc, ni dans saint Luc. Je pourrais faire remarquer que c’est justement après ce miracle, qui devait remplir la Judée et mettre la population aux pieds du Thaumaturge,

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que Jésus-Christ se vit obligé de fuir et d’aller se cacher dans un désert de la Samarie. Mais je ne m’occupe pas du miracle en lui-même ; je me borne à faire ressortir le peu d’accord qu’il y a dans les Évangiles que M. de Broglie trouve si parfaitement concordants.

Jésus-Christ fait son entrée à Jérusalem. Saint Matthieu, qui l’accompagnait, dit que la foule était venue avec lui de la Galilée, et que son entrée à Jérusalem était inattendue. Saint Jean, présent aussi, affirme que le peuple sortit de Jérusalem pour se porter au-devant de Jésus, dont l’arrivée était annoncée *et attendue depuis plusieurs jours. Saint Matthieu et saint Luc disent que Jésus- Christ se rendit immédiatement au temple, d’où il chassa les marchands. Saint Marc, au contraire, prétend que Jésus-Christ, voyant l’heure avancée, se rendit à Béthanie, et que la prétendue expulsion n’eut lieu que le lendemain. Quant à saint Jean, toujours en contradiction avec les autres, il place le fait trois ans plus tôt, immédiatement après le baptême de Jésus-Christ, Les trois évangélistes disent formellement que Jésus-Christ mangea la Pâque le soir du premier jour des azymes ou la veille de la fête ; que le soir même il fut arrêté, conduit au pontife ; que le lendemain, dans la matinée, il fut présenté à Pilate ; par conséquent, que son procès, sa condamnation et sa mort eurent lieu le jour même de Pâques, chose inadmissible • pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer. Saint Jean ne dit rien de semblable ; suivant lui, il s’agit d’un repas ordinaire fait quelques jours avant la Pâque qui, après son récit, eut lieu un vendredi, tandis que les autres la font tomber un samedi.

Ce qu’il y a surtout de remarquable, c’est que le dis-

ciple « aimé de Jésus, » l'apôtre de prédilection, celui qui reposait sur le sein du Maître, ne dit rien de cette fameuse Cène, où l’on prétend que Jésus-Christ institua le sacrement de l'Eucharistie. Au lieu de la bénédiction du pain et du vin, et de ces paroles sacramentelles : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » il place une cérémonie insignifiante du lavement des pieds, dont les autres évangélistes ne disent pas un mot. L'institution de l’Eucharistie est l'un des faits capitaux de la vie de Jésus-Christ, l’un des fondements de la religion catholique ; elle aurait dû, par conséquent, être conservée par une tradition d'une authenticité inattaquable. Cependant, les évangélistes ne s'entendent pas plus là-dessus que sur le reste, et ce sont justement les deux témoins oculaires, saint Jean et saint Matthieu, qui sont le plus en désaccord. Selon saint Matthieu, Jésus-Christ fit la Pâque juive; selon saint Jean, ce ne fut pas la Pâque, ipais un repas ordinaire ; l'un parle d’une alliance mystique scellée par le sang du Christ, l’autre d'un simple lavement de pieds.

Saint Luc dit que pendant l'agônie de Jésus-Christ le soleil s'obscurcit et que la terre se couvrit de ténèbres. Saint Marc et saint Matthieu ne parlent pas de cette obscurité. Saint Matthieu ajoute qu'il y eut un tremblement de terre, que les pierres se fendirent, que plusieurs personnes ressuscitèrent et rentrèrent à Jérusalem. Saint Jean ne dit pas un mot de ces prodiges qui auraient dû frapper les contemporains et dont il n’y a de trace nulle part. Saint Matthieu raconte que, le premier jour de la semaine,

, Marie-Madeleine et une autre Marie allèrent au tombeau de Jésus-Christ; qu’un ange, ayant la face éclatante

l’église et l’empire romain. 79

comme la foudre, les vêtements blancs comme la neige, descendit du ciel, leva la pierre qui recouvrait le sépulcre, s’assit dessus et que les gardiens effrayés tombèrent demimorts. Dans saint Jean, il n’y a qu’une femme; dans saint Matthieu, deux ; dans saint Marc, trois ; dans saint Luc, plus de quatre. D’aprèssaint Matthieu et saint Marc, les femmes ne virent qu’un seul ange, saint Luc et saint Jean leur en font voir deux. Saint Matthieu place son ange hors du sépulcre, saint Marc fait assepir le sien dedans; ceux de saint Jean sont aussi dedans, l’un aux pieds, l’autre à la tête; ceux de saint Luc vont au-devant des femmes, c'est-à-dire qu’ils ne sont ni dedans ni dehors. Saint Jean dit que la • Madeleine, ayant trouvé le sépulcre vide, courut en informer saint Pierre et saint Jean, qui, après avoir constaté que le corps avait été enlevé, s’en retournèrent tout pensifs, ignorant encore que Jésus-Christ dût ressusciter. Ainsi, suivant saint Jean, les apôtres ne s’attendaient pas à la résurrection; en quoi il est formellement contredit parles autres évangélistes, d’après lesquels la résurrection était un événement prévu, Jésus-Christ l’ayant annoncée plusieurs fois.

Après sa résurrection, disent les évangélistes, Jésus- Christ se montra à plusieurs personnes. Saint Matthieu dit qu’il se fit voir d’abord aux femmes; saint Marc, à la Madeleine seule ; saint Luc, aux disciples qui allaient à Emmaüs ; et saint Paul, les contredisant tous, affirme que la première apparition de Jésus-Christ fut pour saint Pierre. M. de Broglie, lui, prétend (t. I, p, 400) que « il se montra vivant à ceux qui l’avaient vu mort. » M. de Broglie ne sait pas quelle question il soulève là. Comme je me borne ici à relever son assertion sur la prétendue

concordance des évangélistes , je ne veux pas discuter l’authenticité des faits. Je lui ferai seulement observer que ceux qui avaient vu Jésus-Christ mort, c’étaient les scribes, les prêtres, les Romains, les Juifs, le peuple de Jérusalem tqut entier, et ceux-là ne l’ont pas revu vivant.

M . de Broglie devrait savoir que c’est justement là-dessus que portaient les objections des Juifs et des païens.

« Vous prétendez, disait Celse, qu’il est ressuscité après « sa mort, et qu’il s’est fait voir; mais qui l’a vu? une « pauvre femme hallucinée et autres personnes aussi peu « dignes de foi, qui ont fait un être réel avec les fantô- * « mes de leurs illusions et de leurs désirs. Pour démon-

« trer péremptoirement sa vertu divine, ce que Jésus « avait de mieux à faire, c’était de se faire voir à ses pro- « près ennemis, et surtout au juge qui l’avait condamné. » L’objection est embarrassante, et aucun Père de l’Église ne s’en est bien tiré. Même en admettant la possibilité de la résurrection, il n’y a pas dans les évangiles une preuve qui établisse d’une manière concluante celle de Jésus- Christ. Mais, encore un coup, ce n’est pas la vérité des faits évangéliques que je discute en ce moment.

Une fois ressuscité, Jésus-Christ disparaît ; comment ? Ici encore, les évangélistes sont en contradiction. Jésus- Christ, d’après saint Marc et saint Matthieu, fait dire à ses disciples qu’ils le verront dans la Galilée, où il les précédera. Saint Matthieu ajoute qu’ils le rencontrèrent sur une montagne où ils l’adorèrent, mais que quelques-uns doutèrent de la réalité de l’apparition [quidam autem dubitavcrunt ), ce qui prouve qu’elle n’était pas bien évidente. Comment s’éloigna Jésus-Christ? Saint Matthieu ne le dit pas. Saint Marc, au contraire, cette fois en contradiction.

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non plus seulement avec les autres, mais avec lui-même, oublie qu’il a envoyé les disciples en Galilée, et il les retient à Jérusalem. Saint Luc fait apparaître Jésus-Christ pour la dernière fois dans une maison, ensuite en Béthanie, d’où il s’élève dans les nues après avoir béni ses disciples. D’après saint Jean, la dernière entrevue eut lieu aussi dans une maison, et Jésus-Christ disparaît, on ne sait comment.

Enfin, car il faut finir, d’après saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, Jésus-Christ exerça son apostolat dans un petit district de la Galilée; il n’entra jamais ni dans la Judée ni dans le pays des Samaritains; il n’alla qu’une seule fois à Jérusalem, .où, au bout de cinq jours, il fut pris, condamné et crucifié. Selon saint Jean, au contraire, les principaux événements de la vie de Jésus-Christ eurent lieu dans la Judée, et notamment à Jérusalem, où il alla cinq fois, et où il célébra trois fois la Pâque; il visita deux fois la Samarie, et ne séjourna que très-irrégulièrement dans la Galilée. Je ne parle pas de la généalogie de Jésus- Christ ; sur ce point, les contradictions des évangélistes sont proverbiales.

Cette absence absolue d’ordre et de chronologie, ces divergences et ces contradictions permanentes qui s’appliquent à tout, aux discours, aux actes, aux temps, aux lieux, aux personnes, aux circonstances insignifiantes aussi bien qu’aux faits capitaux, ces auteurs qui semblent n’avoir écrit que pour se contredire, tout cela a frappé

de bonne heure les docteurs de l’Église. Ils ont essayé * ,

de fondre les quatre Evangiles en un seul corps d’histoire, les harmonies se sont multipliées, l’érudition a été prodiguée, et tous les efforts tentés pour établir la con-

cordance des faits évangéliques n'ont prouvé qu'une seule chose, l’impossibilité d’y réussir. Et, cependant, M. de Broglie nous assure, de l'air le plus naïvement convaincu, que les quatre récits sont parfaitement clairs, précis et concordants. Heureusement qu'il a pris soin de nous avertir qu'il ne connaît pas les textes, qu’il n'a aucune érudition ni générale ni spéciale ; après l'avoir dit, il l’a prouvé.

Maintenant, si je voulais appliquer à l’ensemble du Nouveau-Testament la critique que j’ai faite sur un seul point, il en résulterait, avec la même évidence, qu’il n'est pas sûr que les Évangiles aient été écrits par ceux dont ils portent le nom; que le texte primitif a été altéré; qu'ils renferment,' au lieu de la véritable histoire de Jésus- Christ, un mélange de traditions historiques, légendaires et mythiques, et que les auteurs ont mêlé à quelques faits vrais une multitude d’autres faits imaginaires pour faire du personnage historique un idéal religieux.

M. de Broglie, qui touche à toutes les questions, tranche celle des miracles avec sa légèreté habituelle. Une discussion sur ce sujet devant me mener plus loin que - je né veux aller en ce moment, je me borne à une seule observation. Dans notre siècle d’incrédulité, un homme qüi ferait un seul des miracles attribués à Jésus-Christ verrait infailliblement l’Europe à ses pieds. En moins de trois ans, Jésus-Christ opère trente-trois prodiges de nature à remplir tous les esprits d’admiration et tous les cœurs de reconnaissance. 11 les opère en présence de multitudes^ nombreuses, au milieu d’un peuple superstitieux, attendant le Messie et disposé à le reconnaître aux signes les plus équivoques ; et cependant il ne trouve que des in-

l’église et l’empire romain. 83

crédules. Près dé Nazareth, il ressuscite un mort, et les habitants veulent le tuer ; à Capharnaüm, il ressuscite la fille d’un rabbin, et il est chassé ; aux portes de Jérusalem, il ressuscite Lazare, mort depuis quatre jours, et il est obligé de fuir. Il est arrêté, jugé, condamné, et de tous ceux qu’il a consolés, guéris, délivrés du démon et de la mort, des cinq mille individus qu’il a nourris avec cinq pains et deux poissons, pas un seul ne se présente pour défendre le divin bienfaiteur devant ceux qui l’accusent indignement d’imposture. Voilà un miracle que je recommande àM. de Broglie.

J’ai dit. en commençant, que M. de Broglie accepte sans critique les légendes les plus décriées. Obligé de me borner, je n’en citerai qu’une seule, celle de l’invention de la vraie croix par la mère de Constantin. Cette invention, disparue depuis longtemps de tous les livres sérieux, M. de Broglie la raconte longuement sans y trouver matière à une seule objection. Voyons sur quoi elle repose.

Les croix des suppliciés étaient de ces bois que les Romains appelaient « malheureux» infclicia ligna, et qu’ils abandonnaient à qui voulait les prendre. II est certain que ni les apôtres ni les disciples ne songèrent à emporter la croix de Jésus-Christ. Trente-neuf ans après sa mort, Jérusalem fut brûlée et rasée par les Romains. En 130, Adrien la fit rebâtir, la remplit de païens qui placèrent un pourceau de marbre sur la porte principale, la statue de Vénus et celle de Jupiter à l’endroit où Jésus-Christ avait été crucifié et enterré. Saint Jérôme dit que ces statues restèrent à leur place pendant plus de 180 ans, qui, joints aux 130 précédents, font 310 ans pendant lesquels les chrétiens n’ont jamais pensé à la vraie croix.

En 320, Hélène, mère de Constantin, voyageant en Orient, voulut retrouver le sépulcre du Christ, que les païens avaient fait disparaître sous des monceaux de terre et d’immondices. Les fouilles réussirent au delà de ses espérances, et, avec le tombeau, les ouvriers trouvèrent trois croix parfaitement intactes. « On ne mit pas un mo- « ment en doute, dit M. de Broglie (t. II, p. 120), que ce « ne fussent les instruments du supplice du Sauveur et « des deux larrons crucifiés à ses côtés. » Comment les distingua-t-on ?

Les auteurs de ce récit, Ruffm, saint Ambroise, Socrate, Théodoret et Sulpice Sévère, ne sont pas d’accord. Sulpice Sévère dit que la croix de Jésus-Christ fut reconnue en touchant un mort qu’elle ressuscita ; saint Ambroise, par l’inscription que Pilate y avait fait placer ; Ruffîn, Socrate et Théodoret, par l’attouchement d’une malade qui fut guérie immédiatement. Voilà donc trois pièces de bois qui, dans une ville saccagée et brûlée, se conservent intactes pendant plus de trois cents ans. Pour la croix de Jésus-Christ, passe encore ; mais celle du mauvais larron, retrouvée aussi* tout entière, comment expliquer ce miracle ? Ce n’est pas tout. Eusèbe, évêque de Césarée, ami de Constantin et de sa mère, et qui rapporte avec les plus grands détails les événements de son temps, ne dit pas un mot de cette découverte qu’il aurait certainement connue un des premiers. Ces considérations n’ont pas arrêté M. de Broglie. Il croit à l’invention comme ces dévotes du quatrième siècle, qui portaient au cou, en façon de préservatif, de prétendus morceaux de la vraie croix et quelques mots de l’Évangile, et dont saint Jérôme di- ' sait :

l’église et l’empire ROMAIN. 85

« Elles ont peut-être le zèle du Seigneur, mais cer- « tainement elles n’eri ont pas la science. »

Ce n’est pas non plus par la science que brille M. de Broglie. Il a de la distinction dans l’esprit, il expose clairement les faits, il écrit correctement ; mais pour raconter comme il convient, la chute de l’empire romain et l’établissement du christianisme, il faut des qualités d’érudit et de critique qu’il aura peut-être plus tard, mais qu’il ne possède pas encore. Si M. de Broglie veut écrire l’histoire du christianisme, qu’il se dépouille de toute idée' préconçue, et surtout qu’il n’ait plus l’étrange idée de soumettre ses travaux à l’approbation des théologiens. Vouloir faire accorder la critique moderne avec l’orthodoxie romaine, c’est tenter l’impossible, c’est oublier le précepte de Jésus-Christ, qui recommande de ne pas mettre le vin nouveau dans de vieilles outres.

La compagnie de Jésus a été fondée le 27 septembre 1540. Depuis lors, les jésuites ont été en guerre avec le reste de la société. Pendant trois cents ans, sans interruption, ils ont vu se soulever contre eux les peuples, les gou 1 vernements, les rois, les papes, les évêques, le clergé, les ordres religieux, les parlements, les facultés, les universités, toutes les écoles, tous les partis. Ils ont été accusés de tous les crimes et chassés de tous les pays. Une réprobation aussi générale, aussi éclatante et aussi tenace est sans exemple. Est-elle juste ?

Pour le savoir, il faut lire une histoire détaillée de cette société célèbre et, pour plus d'impartialité, une histoire faite, soit par les jésuites eux-mêmes, ^oit avec leur con cours ou leur approbation, par exemple, celle de M. Crétineau-Joly, rédigée en quelque sorte sous leurs yeux, avec des documents tirés de leurs archives, approuvée par le chef, et répandue à profusion par les agents de la compagnie.

Cette histoire confond la raison. On y voit une société inquiète, turbulente et ambitieuse se répandre sur le monde; ses membres, toujours audacieux, souples, intri-

1 Clément XIV et les Jésuite», par M. Clétineau-Joly. — Histoire du pontificat de Clément XIV, par le P.. Theiner. — Clément Xlll et Clément XIV, par le P. de Ravignàn.

gants et brouillons, se glisser par l’intrigue et par la faveur dans les États et dans les familles, et y semer invariablement la zizanie, le désordre, le scandale, la guerre civile. Saint Paul sé faisait tout à tous pour conquérir tout le monde à Jésus-Christ ; les jésuites, pour étendre leur domination, ont pris tous les masques, parlé tous les langages, flatté toutes les passions, courtisé tous les pouvoirs ; ils n'ont eu d’invariable que leur dévouement à tous les gouvernements despotiques. II n’est pas une liberté qu’ils n’aient attaquée, pas une tyrannie qu’ils n’aient soutenue. Soumis jusqu’à la servilité, comme nous les voyons aujourd’hui en Autriche, ils ne sont fiers et insolents qu’avec les petits, les vaincus et les opprimés.

La religion n’a jamais été pour eux qu’un instrument de règne. Mandarins en Chine, talapoins à Siam, musulmans à Constantinople, protestants en Suisse, ils ont toujours subordonné leur culte à leur intérêt. Condamnés pour leur idolâtrie par trois ou quatre papes, ils ont été blâmés par Benoit XIV pour leurs pratiques puériles et superstitieuses, notamment pour leur fameuse dévotion au sacré cœur de Jésus.

Us vantent leur dévouement à l’Église et leur soumission au pape. L’Église n’a jamais eu de plus grands perturbateurs, le pape de sujets plus rebelles. Nul n’a encouru plus fréquemment et plus obstinément bravé les censures de l’Église. Après avoir été censurés plus de quarante fois par les universités et les facultés de théologie, ils l’ont été plus de cent fois par les évêques et les archevêques de France (de 1554 à 1759), trois fois par les assemblées provinciales du clergé (1650, 1660), sept fois par les assemblées générales du clergé (1615, 31, 41, -43, 50, 57

et 1700), près de' cent fois par décrets, bulles et lettres apostoliques de la cour de Rome (1598 à 1 762).

Comme ils prêtent le flanc de tons les côtés, ils ont été condamnés sur tous les points, sur le dogme, sur la morale, sur la discipline. En 1640, le clergé français se plaint de leurs, casuistes, «qui tendent moins à corriger les péachés qu’à les faire commettre. Il condamne leur théo- « logie comme portant les âmes au libertinage, à la cor- « ruption des bonnes mœurs ; violant l’équité naturelle « et le droit des gens ; excusant les blasphèmes, usures, « simonies et plusieurs autres péchés des plus énormes, « etc... » Dans son assemblée de 1655, le clergé réitère ses plaintes. Les évêques signalent « l’état déplorable où « les jésuites ont mis leurs diocèses par leurs doctrines, qui « ont tellement altéré la morale chrétienne et les maximes « de l’Évangile, qu’une profonde ignorance serait plus « souhaitable qu’une telle science qui apprend à tenir « toutes choses problématiques, et à chercher des moyens, « non pas pour exterminer les mauvaises habitudes des « hommes, mais pour les justifier et pour leur donner « l’invention de les satisfaire en conscience. »

Les jésuites répondent à ces condamnations par une Apologie. Les évêques réunis dans l’assemblée de 1700 censurent cette apologie comme « contenant en abrégé « les principales corruptions de cette mauvaise morale, « maximes fausses, pernicieuses, impies, contraires à « l’Évangile, qui corrompent les cœurs des chrétiens et « la sainteté de notre religion ; qui servent de scandale « aux fidèles dans l’Église en y causant leur perte, et aux hérétiques hors de l’Eglise en les empêchant d'y revenir. » L'archevêque de Sens leur reproche d'approuver les

maximes épicuriennes, « les opinions les plus détestables « touchant l’homicide, la calomnie, les vols domestiques, « la corruption des juges, se jouant des lois divines et « humaines touchant les usures, etc. » L’évêque de Nevers dit que leur doctrine peut être appelée « le Testament « nouveau de la chair et de la cupidité ; » qu’elle favorise « les excès les plus honteux de l’Alcoran des Turcs, ou- « vrant la porte à toute sorte de déréglements et de liber- « tinages ; éteignant la 'lumière de la foi et même de la « raison, scandaleuse à l’Église, pernicieuse aux États, « abominable devant Dieu, et qui doit être en exécration « à tous les hommes. »

Les jésuites répliquent par de nouvelles apologies, entre autres par celle du P. Moya, publiée à Lyon, cum approbatione et superiorum permissu, dont le procureur général de Harlay a parlé en ces termes : « L’homicide, « le larcin, la simonie, l’usure, la calomnie et d’autres « crimes qu’on n’ose nommer publiquement, y sont auto- « risés par la licence de ces nouveaux casuistes... Cette « pernicieuse doctrine, le relâchement et le libertinage « rendaient ce livre infâme l’horreur de tous les gens de « bien. » La Sorbonne censure cet ouvrage, le parlement enregistre la censure. Les papes Alexandre VII, Clément X et Innocent XI joignent leur condamnation à celle du clergé de F rance .

Pour toute réponse, les jésùites publient les œuvres des PP. Taverne, Stoz, Hurtado, Francolin, Fontaine, Casnédi, Marini, Lacroix, etc., etc., où les doctrines condamnées sont répétées et maintenues. « Bien loin, dit «l’évêque de Soissons, d’abandonner le livre... en le « retirant des mains des fidèles, on affecte, au contraire.

« d’en faire l’éloge comme d’un livre excellent. On le « répand de toutes parts ; on en inonde les maisons reli- « gieuses; on en multiplie les éditions ;'on le traduit en a différentes langues pour en infecter tous les États « catholiques ; on décrie comme des hommes jaloux, « prévenus, ignorants, et même suspects dans la foi, ceux « qui se déclarent contre ; en un‘ mot, il n’est rien qu’on « ne mette en œuvre pour décréditer la délibération des « premiers pasteurs, et pour braver les précautions qui « leur ont paru si nécessaires. Le jugement du saint-siège « n’a pas été plus respecté que celui des évêques de a France. »

Censurés ainsi par plus de vingt évêques, les jésuites font tête à l’orage. Ils continuent à enseigner leurs doctrines à Douai, à Louvain, à Rouen, à Liège, à Tournai, à Caen, à Auxerre, à Sens, à Reims, à Paris même. L’assemblée générale du clergé de 1700 croit « que des dés- « ordres qui ne pouvaient être réprimés par le pouvoir « de quelques évêques en particulier le seraient par l’au- « torité unanime d’une assemblée épiscopale. » Un blâme plus solennel est infligé à la compagnie.

L^sse mblée du clergé se trompait. L’orgueil des jésuites n’en fut pas rabaissé. Ils résistèrent comme ils l’avaient fait jusque-là, comme ils l’ont fait depuis lors. Us ont résisté à Paul IV, sur la triennalité du généralat; à Clément VIII, sur la réforme de leur institut; ils ont menacé Paul V de dix mille plumes de jésuites, pour intimider ce pape et le forcer de suspendre la publication des décisions de la congrégation De auxiliis ; ils se sont moqués des défenses réitérées que Urbain VIII, Clément IX, Clément X, Clément XI, faisaient aux missionnaires de con-

tinuer leur commerce, qui aboutit à la fameuse banqueroute du P. Lavalette. ■

Dans la question si connue des rits chinois, ils ont formellement désobéi aux décrets d’Urbain VIII, d’innocent X, de Clément IX, de Clément X, d’innocent XII, de Clément XII et de Benoît XIV. Ils se sont moqués et ils se moquent encore de toutes les condamnations dont leurs livres ont été frappés, notamment du décret de Benoît XIV et de Clément XIII contre les ouvrages du Père Berruyer, qu’ils continuent d’imprimer, de vendre, de faire lire à leurs élèves, de traduire en toutes les langues et de répandre partout.

Quant aux évêques, l’histoire du clergé de France porte à chaque page la preuve de la rébellion obstinée des jésuites : ils ont lutté en 1641 contre l’archevêque de Bordeaux ; en 1 649, contre l’archevêque de Sens ; en 1 659, contre l’archevêque de Bourges ; en 1669, contre l’évêque d’Agen; en 1667, contre l’évêque de Pamiers; en 1697, contre l’archevêque de Reims; en 1711, contre l’archevêque de Paris; en 1748, contre l’évêque de Boulogne.

Et quand ils se bornaient ainsi à résister, c’est qu’ils étaient faibles ou forcés de céder au soulèvement de l’opinion publique. Devenus forts et maîtres de la situation, ils ont frappé, opprimé, persécuté jusqu’à la mort. Dans l’Église, comme hors de l’Église, nul n’a combattu leur ambition ou leur doctrine, sans éprouver les effets de leur ressentiment. C’est bien à eux que s’applique ce passage des Actes de Apôtres : Quem prophetarum non sunt persecuti? Ils ont persécuté, en Espagne, l’archevêque de Tolède et l’archevêque de Saragosse; en Angleterre, l’évêque de Chalcédoine ; dans les Pays-Bas, l’archevêque

de Malines et l’évêque de Gand ; dans les Philippines, l’archevêque de Manille ; dans le Pérou, l’archevêque de Sainte-Foi ; dans le Paraguay, l’évêque de ce pays.

Au Mexique, ils ont fait mettre en prison et destituer judiciairement Juan de Palafox, évêque d’Angelopolis, qui s’évada et fut rétabli sur son siège par le pape et par le roi. Le cardinal de Tournon fut moins heureux. 11 avait été envoyé en Chine comme légat, pour mettre un terme aux scandales des jésuites. Ceux-ci, profitant de leur crédit auprès de l’empereur, firent emprisonner le cardinal dans leur propre maison, où, après toute sorte de persécutions, il mourut le 7 juin 1710. « Quand l’esprit « infernal serait venu en Chine, disait-il, il n’y aurait pas « fait plusde mal que les jésuites. » On a accusé les RR. PP. de l’avoir empoisonné; c’est une erreur: ils se sont bornés à le laisser mourir de faim. En apprenant la nouvelle de cette mort. Innocent XIII témoigna la plus vive indignation contre les jésuites, qu’il appela « promoteurs de « l’emprisonnement des missionnaires, archers pour les « prendre et geôliers pour les garder. »

Il nous serait facile d’allonger cette liste : nous pourrions rappeler qu’ils ont outragé les évêques dans l’assemblée de 1664; qu’ils les ont chansonnés au Paraguay, promenés en mascarade au Mexique, bafoués publiquement à Mâcon, et joués sur un théâtre à Castres. Nous pourrions raconter l’histoire de Maigrot, de Sotello , de Matthieu de Castro, de Castoran, de Visdelou et de tous les autres vicaires apostoliques qui ont été emprisonnés et torturés pour avoir refusé de servir d’instrument à la compagnie de Jésus.

Les papes n’ontpas été mieux traités. Clément VIII con-

damne les opinionsde Molina; les jésuites, dans une thèse soutenue à Aleala, mettent en question « s’il est de foi « qu’un tel pape soit vraiment pape. » Paul V se dispose à publier la bulle qui anathématise la doctrine de Molina; le général Aquaviva le menace de dix mille plumes de jésuites prêts à résister à l’autorité du saint-âiége. Clément XI interdit les idolâtries pratiquées en Chine par les jésuites ; ceux-ci déclarent que la bulle est « une chi- « mère » qui mérite d'être « sifflée de tout le monde. » Benoît XIII veut approuver une doctrine contraire à la leur ; ils menacent de mettre l’Église et l’État en combustion. Ils travaillent à exciter un soulèvement dans le collège des cardinaux et font trembler le pape sur son siège. Benoit XIV proscrit définitivement les cérémonies chinoises ; ils lancent contre lui les satires les plus sanglantes. Alexandre VII adresse à la faculté de théologie de Louvain un bref où il déclare très-sûre et inébranlable la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas ; les jésuites répliquent que ce bref a été obtenu par l’instigation du diable (per machinant diabolicam impelratum).

Avant de parler de la conduite politique des jésuites, nous avons voulu rappeler sommairement ce qu’ont fait pour l’Église ces habiles et vigoureux rameurs de la bargue de saint Pierre. En religion comme en politique, ils ont tout sacrifié à leur intérêt personnel et actuel. Il importait à la Société d’attirer à elle les riches et les grands, livrés pour la plupart à l’égoïsme et à la corruption. Les casuistes de la compagnie ont inventé une morale accommodante et élastique. Ils ont écrit, avec approbation des lecteurs, docteurs et censeurs de la Société, cinquante ouvrages sur le probabilisme, où non-seulement il y a

HISTblRE ET RELIGION.

oui et non , mais où le oui et le non sont également sûrs ; trente-cinq pour l’irréligion, sept pour le blasphème, dixsept pour l’impudicité, vingt-huit pour le parjure et le faux témoignage, cinq pour la prévarication des juges, trente-six pour l’homicide , etc.

Les jésuites s’étant faits négociants, il fallait, pour alimenter leur commerce, attirer des idolâtres de la Chine et de l’Inde. Les casuistes fabriquent un système qui permet aux Indiens et aux Chinois d’être chrétiens sans cesser d’être idolâtres. Ils ont ainsi ouvert les portes du ciel à tous les vices, à toutes les folies, à tous les crimes.

Quand les évêques les ont censurés, ils ont nié la nécessité de l’épiscopat ; quand ils les ont approuvés, ils . ont exalté leur puissance. Quand les papes les ont condamnés, ils ont contesté leur autorité, mis en doute s’ils étaient des vrais papes, appelé de leurs décrets à l’empereur de la Chine et combattu leurs bulles dans toutes les Indes. Au contraire, quand les papes ont été leurs esclaves, ils ont proclamé leur infaillibilité et persécute quiconque ne reconnaissait pas cette infaillibilité chimérique. Ils ont traité les rois commes les papes, prêché le régicide contre cèux qu’ils ne pouvaient pas asservir ; sacrifié au despotisme des autres lois, la justice, la raison, les droits des peuples. Voilà l’esprit de la compagnie de Jésus.

Assurément/nous n’aurions rien à reprocher aux jésuites s’ils s’étaient bornés à compromettre par leurs excès l’autorité du pape et, de la “religion romaine; mais ils ont été pour les États de plus grands fléaux encore que pour l’Église, et voilà ce qui nous intéresse.

L’histoire nous les montre inspirant les horreurs de la Ligue, les crimes de la Saint-Barthélemy, les dragonnades,

les guerres de religion, attisant les passions pendant la guerre de Trente ans, troublant, par leurs intrigues, l’Angleterre, l’Écosse et les Pays-Bas. Us ont été les confesseurs des rois en Espagne, en Angleterre et en France. Quel crime ont-ils empêché? quel droit ont-ils défendu? v quelle liberté ont-ils réclamée? Us ont eu l’autorité de là chaire et du confessionnal : qu’en ont-ils fait? Us l’ont employée à détruire les libertés anglaises en égarant Charles II et Jacques II, à faire exterminer les habitants des Cévennes et à chasser les protestants par la révocation de l’édit dè Nantes. C’est à eux que la France doit d’avoir été agitée, pendant plus de cent ans, par les discussions sur le jansénisme, lesquelles l’avaient rendue la risée de l’Europe.

Nous ne parlerons pas du rôle que les jésuites ont joué en France depuis le rétablissement de la compagnie, en 1814. Libres de se montrer au grand jour, dit M. de Pradt, ils ont reparu dans les bagages de toutes les contre-révolutions armées, rétablissant le despotisme, et cela suffit pour indiquer d’où ils viennent et où ils vont. Ils ont été les conseillers de Grégoire XVI et les instigateurs des mesures qui ont souillé à jamais ce pontificat de triste mémoire; ils ont élevé et inspiré cet odieux François IV, duc de Modène ; ils confessent et ils conseillent encore le roi de Naples; ils ont bouleversé la Suisse et attiré des maux infinis sur l’Italie.

A la fin, ces attentats réitérés et systématiques contre la morale publique, les droits du peuple, les prérogatives des puissances politique et religieuse et la sûreté d’État, ont soulevé dans le monde une explosion irrésistible de haine et d’indignation. Les jésuites, dont le nom est de-

venu une injure, ont été frappés, chose inouïe ! de trenteneuf expulsions. Dans le seizième siècle, ils ont été chassés d’Angleterre, de France, du Portugal, du Japon, de la Hongrie, de la Transylvanie, de Vienne, d’Anvers, de Sé : ' govie, de Saragosse, de laValteline. Dans le dix-septième Siècle, chassés de nouveau d’Angleterre deux fois, de Venise deux fois, de Naples, des Pays-Bas, de la Russie, de la Bohême, de la Moravie, de Malte, de l’Inde, de la Chine et du Japon; dans le dix-huitième siècle, chassés encore de la Savoie, du Portugal, de l’Espagne, desDeux- Siciles, de Parme et de Malte. Enfin, Rome elle-même, sanctionnant de son autorité l’arrêt de l’autorité civile et de l’opinion universelle soulevée, supprime la compagnie de Jésus par un bref de Clément XIV, le 21 juillet 1773.

Ce bref, lancé par un des papes les plus honnêtes qui aient occupé la chaire pontificale, et appuyé sur des faits connus de l’univers entier, est regardé par les jésuites et par leurs défenseurs qui se piquent dé quelque franchise , comme l’acte d’un pontife qui a lâchement cédé à l’esprit de son temps, sacrifié par faiblesse et par trahison un ordre religieux irréprochable, qui formait la plus forte milice du christianisme, qui avait été le boulevard de l’unité catholique contre les protestants, et qui était encore la pépinière des meilleurs instituteurs de la jeunesse en Europe.

C’est l’opinion de M. Crétineau-Joly, qui, dans son livre intitulé : Clément XIV et les Jésuites, représente Ganganelli comme le complice simoniaque des philosophes, des jansénistes, des hommes d’État et des courtisais, conjurés contre la compagnie de Jésus.

Le père Theiner, prêtre de l’Oratoire, consulteur des congrégations de l’Index et du Saint-Office, préfet-coadju-

teur des archives secrètes du Vatican, membre du collège théologique de l’université romaine, et nous verrons plus tard que ces titres ont leur signification, a répondu à l’ouvrage de M. Crétineau par une Histoire du pontificat de Clément XIV, où il accuse le défenseur des jésuites d’avoir « dépassé les limites de la modération, de la charité « et de la justice d’une manière odieuse. » Clément XIV et les Jésuites est, dit-il, « une œuvre stigmatisée d’une « ineffaçable souillure dans le domaine - de la littérature « et de l’histoire ecclésiastique, et qui demeurera tou- « jours l’objet de l’indignation des catholiques sincères « et de tous les amis de la vérité, à quelque croyance re- « ligieuse qu’ils appartiennent. Depuis le commencement « jusqu’à la fin, cet ouvrage n’est qu’un tissu de calom- « nies indignes, dans lequel l’auteur cherche à flétrir tous « les actes du pontificat de Clément XIV, et à déshonorer « le sacré collège tout entier. »

Le P. Theiner soutient que Clément XIV a été « pur, « grand, sans tache, admirable même, non-seulement « dans le conclave, mais aussi et surtout dans la question « des jésuites et pendant toute la durée de son ponti- « ficat. »

Les deux ouvrages sont empreints de cette*acriinonieuse vivacité que les écrivains catholiques apportent, en général, dans toutes leurs discussions; mais, de part et d’autre, la situation est franche et le langage net; on sait où tendent l’attaque et la défense. Il n’est pas aussi facile de comprendre ce quç veut le P. de Ravignan, et pourquoi il intervient dans cette controverse.

Boulainvilliers affirme qu’un jésuite n’écrira jamais une bonne histoire de France, il a raison. Seulement, il aurait

pu aller plus loin et appliquer à l’histoire d’une manière absolue, et aux prêtres en général, ce qu’il dit de la France et des jésuites. Le clergé français, pour ne parler que de celui-là, a rendu aux lettres d’immenses services. Aiguillonnés par les protestants, si instruits et si redoutables dans la controverse, évêques, moines et abbés se mirent à l’œuvre, et ils ont laissé des compilations qui sont d’impérissables monuments de la patience la plus admirable, du travail le plus opiniâtre, de la plus vaste capacité et delà plus profonde érudition. Malheureusement, la plume de ces infatigables travailleurs était enchaînée dans leur robe comme dans une prison, et il n’est guère sorti ni d’un cloître, ni d’un séminaire, de véritable et grand historien.

Quant aux jésuites, ils ont produit, en tout genre, un nombre considérable de bons écrivains, de savants distingués, et d’excellents instituteurs ; mais la science historique ne leur doit rien, ou plutôt elle ne leur doit que des reproches.

La P. Strada n’a écrit que pour justifier Philippe II d’avoir méconnu tous les droits, fpulé aux pieds toutes les lois, violé tous les traités; pour inviter les Pays-Bas à souffrir patiemment le plus odieux despotisme. Mably l’a bien jugé en disant qu’il a fait de l’histoire un poison, et que son livre tombe continuellement des mains.

L’histoire d’Espagne du P. Mariana est un fatras indigeste, où les confesseurs, les moines, les saints et les miracles tiennent la place des peuples, des rois, des guerriers, des coutumes et des institutions.

Le P. Daniel, s’occupant plus des intérêts de sa compagnie que de ceux de la France, a rempli son Histoire, si ennuyeuse et si mal écrite, de flagorneries pour les rois

et pour la noblesse. Boulainvilliers lui reproche dix mille erreurs. Le P. Griffet a essayé, sans y réussir, de corriger les défauts de cette histoire. Ses dissertations ne sont ni plus intéressantes, ni plus instructives, ni plus dignes.

Mézerai, par sa franchise, son amour du peuple et sa haine de toute oppression, compromit sa fortune. Ce judicieux et fier écrivain , pour avoir écrit selon sa conscience et ses principes, fut privé par Colbert de la pension de quatre mille francs que Richelieu avait attachée à la qualité d’historiographe de France. Le P. Daniel, par sa servilité, obtient une pension et le brevet d’historiographe.

Que dire du P. Loriquet, dont le nom, depuis longtemps, est devenu proverbial? Nous en appelons au souvenir de ceux qui, comme nous, dans leur enfance, ont été condamnés à apprendre et à réciter son histoire.

Dans l’histoire ancienne, les jésuites n’ont fait ni plus ni mieux: l’histoire romaine du P. Catrou est assommante; l’histoire du Peuple de Dieu, par le P. Berruyer, est un travestissement scandaleux, et, à part, leurs travaux sur la Chine, on peut dire, sans exagération, que les jésuites n’ont touché à l’histoire que pour la falsifier, pour répandre des erreurs, propager des mensonges, ou dissimuler les vérités les plus importantes, ce qui est aussi une manière de tromper le lecteur.

Le P. de Ravignan est resté fidèle à la tradition. Il déclare dans sa préface qu’en publiant son livre Clément XIII et Clément XI V, il obéit a à la pensée d’un homme qui « n’est plus. Le R. P. Roothaan, de pieuse mémoire, m’a- « vait écrit, dit-il, peu de temps avant la cruelle maladie « qui nous l’a ravi. L’ouvrage du R. P. Theiner, poura quoi ne le dirais-je pas? l’avait profondément affligé. 11

« y voyait non-seulement la Société de Jésus attaquée,

« mais le saint-siège et Clément XIV mal défendus et « même compromis. »

Si le P. Roothaan vivait encore, à coup sûr il serait peu satisfait. Que voulait-il? venger son institut, défendre le saint-siège. L’ouvrage du P. de Ravignan ne défend ni l’un ni l’autre, tant s’en faut. Jamais, au contraire, les jésuites n’ont eu d’apologie plus insuffisante, jamais la papauté n’a été livrée plus ouvertement à la critique de ses ennemis. D’ailleurs, et disons-le pour être juste, il était difficile qu’il en fût autrement.

La compagnie de Jésus avait déjà un avocat. A l’époque où les chefs du Sunderbund fuyaient devant les troupes du général Dufour, au milieu des éclats de rire de l’Europe, au moment où M. de Montalembert faisait, à la Chambre des Pairs, l’oraison funèbre de ces absolutistes au pied léger, un jésuite amateur resta seul sur la brèche. Depuis lors, ce soldat irrégulier du jésuitisme en déroute n’a plus lâché le drapeau. Se faisant anathème pour la Compagnie, il a formellement accusé de prévarication le pape qui l’a supprimée, et il a mis dans son livre tant de logique et de hardiesse, que Rome s’en est émue; Pie IX, trouvant sans doute que, comme Diomède, M. Crétineau-Joly frappe la papauté en tirant sur Clément XIV, a chargé le P. Theiner de répondre à ce catholique indiscipliné. Le choix était heureux; le P. Theiner a fait un ' livre trop germanique, peut-être, un peu lourd et difficile à lire, mais très-solide, très-instructif et rempli de documents du plus haut intérêt.

La discussion ainsi engagée, on ne voit pas que les jésuites eussent à y intervenir. Mais, puisquiils s’en mêlaient.

qu'avaient-ils à faire ? évidemment, de deux choses l’une : ou reprendre, pour la soutenir énergiquement, la thèse de M. Crétineau-Joly, ou bien se ranger à l’opinion du père Theiner, en plaidant, pour la compagnie supprimée, les circonstances atténuantes. La franchise et la logique n’admettaient que ces deux conduites. Le père de Ravignan n’a tenu ni l’une ni l’autre.

Il a pris entre les deux adversaires une position si fausse, que dans son livre, composé pour défendre à la fois le pape et la compagnie de Jésus, il n’y a pas un document qui, pour un catholique sincère, ne soit une tache sur la mémoire de Clément XIV, pas un argument qui ne tombe droit sur les enfants du bienheureux saint Ignace. Les démonstrations du P. Theiner restent intactes, et, quant à celles de M. Crétineau-Joly, le P. de Ravignan semble avoir voulu imiter les accusés qui, par des explications intempestives, détruisent tout l’effet du discours de leur avocat.

. Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est que le P. de Ravignan y parle des jésuites de façon à prouver, ou qu’il connaît médiocrement leur histoire, ou bien qu’il la dénature. Prenons un exemple. Les jésuites sont accusés et convaincus de se livrer, contrairement aux canons, à toutes sortes de trafics. C’est même de leurs opérations commerciales que sont venues leurs plus grandes tribulations, puisque la banqueroute du P. Lavalette les a forcés de publier leurs constitutions. Cependant le P. de Ravignan affirme (p. 64 et 65) que ce sont là des calomnies absurdes, et que toutes les investigations n’ont rien produit à la charge des jésuites. « Rien, dit-il,

« absolument rien. Pas un fait, pas un nom qui accusât

« des opérations commerciales. Pour la France seule, a un coupable fut réellement trouvé, le P. Lavalette. » Quand un homme tel que le P. de Ravignan ne recule pas devant de telles assertions , il n’y a qu’un moyen de lui répondre : c’est de citer les faits.

Si tout ce qu’on dit des opérations commerciales de lacompagnie de Jésus n’est qu’un tissu de mensonges, pourquoi donc Urbain VIII a-t-il publié, le 22 février 1633, la bulle Ex debito pastorali, où le commerce est si formellement interdit aux jésuites? Pourquoi, si les jésuites n’avaient pas désobéi à Urbain VIII et continué leurs trafics. Clément IX a-t-il lancé contre eux, le 17 juin 1669, la huile Sollicitudo pastoralis officii, où les prescriptions de la bulle précédente sont citées, confirmées et étendues?' Pourquoi le cardinal de Tournon a-t-il rendu à Pékin, le 17 mai 1706, l’ordonnance où il condamne et casse, comme usuraires, les contrats faits par les PP. Grimaldi et Pereira, jésuites attachés au collège de cette ville? Pourquoi, par les bulles du 25 février 1741 et 13 juillet 1756, où les jésuites sont nominativement désignés, Benoît XIV leur défend-il de vendre, dans leur apothicairerie, aucune drogue simple ou composée, préparée ou non préparée?

Pourquoi le cardinal Saldanha, chargé par Benoît XIV do visiter les maisons des jésuites du Portugal, de les réformer et de les ramener à la pratique exacte de leurs devoirs, s’exprime-t-il de la manière suivante, dans son rapport du 15 mai 1758?

« Le scandale que ces trafics illicites ont causé dans «ces royaumes et leurs dépendances, est devenu si public « et si révoltant, qu’il a été forcé d’appeler au secours des

« saints canons et des constitutions apostoliques les lois a mêmes de l’État... Nous avons été informé avec certi- « tude (ce qui nous a pénétré de la plus vive douleur) «r que, dans les collèges, noviciats, maisons, résidences et a autres lieux des provinces et vice-provinces de l'ordre « de la compagnie de Jésus, il se trouvait des religieux si a obstinément endurcis dans leurs trangressions, que sans « crainte de Dieu ni respect humain, au grand détriment de «leur âme et au grand scandale de tous les fidèles; imi- « tant les vendeurs que Notre-Seigneur Jésus-Christ chassa « avec un fouet hors du temple, ils sont non-seulement « occupés à recevoir et à délivrer des lettres de change, « comme font les banquiers et gens de commerce, mais « même à vendre des marchandises apportées d’Asie, « d’Amérique et de l’Afrique, comme si ces collèges, mai- « sons et noviciats étaient des magasins de commerçants « et des boutiques de marchands.

« D’autres, après avoir amassé des fonds considérables « dans leur commerce, ont établi des magasins dans les « villes maritimes, dans les lieux les plus voisins des « ports, où le commerce se fait plus facilement et où ils « vendent eux-mêmes au peuple leur marchandise , « comme tous les autres marchands.

« D’autres enfin, qui sont dans les pays d’outre-mer « dépendants de ce royaume (le Portugal), se sont portés « à un excès de corruption encore plus déplorable et qui « est sans exemple. Ils font venir des drogues dans leur « communauté pour les vendre ; ils font saler des viandes a et des poissons qu’ils vendent dans leurs propres mai- « sons, ainsi que de l’huile, du vinaigre et autres comes- « tibles. Ils ont des boucheries et jusqu’à des boutiques

lût

« qui seraient honteuses même pour des séculiers de la « dernière classe du peuple. »

Après le cardinal Saldanha, patriarche de Lisbonne, voici l'évêque d’Angélopolis , Palafox, qui écrivait à Innocent X, le 8 février 1640, une lettre où se trouvent les paroles suivantes : « Quel autre ordre, très - saint « père, depuis l’institution des communautés de moines « et de mendiants, a jamais fait la banque dans l’Eglise de « Dieu ; a prêté son argent à usure; a tenu, sous les yeux « de tout le monde, dans ses propres maisons, des bou- « cheries publiques et de très-viles boutiques; a, enfin, « rempli la terre de ses contrats et de ses profanes trafics, « au grand étonnement et au grand scandale des sécu- « liers?»

Pineau, qui en 1 756 se trouvait à Rome avec plusieurs de ses compatriotes, dit : « Nous avons été témoins que « dans la Maison Professe du grand Gesù l’on vend des « toiles de Hollande, du cacao, du café, du sucre, du a chocolat, des porcelaines, des mouchoirs de dentelles « de Flandre de toute espèce, du tabac, de la soie, du ve- « lours,du drap de Hollande, des toiles peintes, etc.. . Nous « le pouvons dire très-sûrement, puisque bien des fois « nous avons acheté de ces marchandises, et bien des carci dinaux, des princes et des cavaliers romains pourraient, « s’ils le voulaient, en rendre témoignage comme nous. « Un homme de considération de notre pays dépensa au « grand Gesù, dans le mois de décembre 1757, environ « 200 écus en toile de Hollande, en garnitures de lit, en « mouchoirs et en porcelaines. C’est ce qu’il serait fort « aisé de vérifier dans le livre-journal du père Carvaglio, « premier commis du magasin et du commerce de l’as-

LA COMPAGNIE DE JÉSüS.

« sistance du Portugal* que je connais fort et qui est « connu de toute la ville de Rome. »

Pineau ajoute que les jésuites vendaient de la marée en Carême et du pain pendant toute Tannée. Et même, à cet égard, ils faisaient une rude concurrence à leurs confrères. jLes jours de grande fête, il était défendu aux boulangers de cuire du pain ; les jésuites, au contraire, en cuisaient dans leurs maisons, et pouvaient seuls, par conséquent, en donner du frais, ce qui leur assurait un grand débit.

Les jésuites avaient à Rome, et dans toutes les places marchandes, des banques publiques, et il est très-peu de gens d’affaires qui, au siècle dernier, n’aient eu entre leurs mains des lettres de change tirées par les RR. Pères ou sur eux. Nous en avons sous les yeux une datée de Rome, le 31 juillet 1754, et tirée par Antonio Cabrai sur le T. R. P. Hyacinthe da Costa, à Lisbonne. C’est surtout dans ces opérations que la compagnie a réalisé d’énormes bénéfices. Elle disait, et longtemps elle a fait croire qu’elle ne pouvait jamais manquer ; mais les faits lui donnèrent de cruels démentis.

En 1643, les jésuites de Séville firent une banqueroute de plus de deux millions, qui réduisit à la misère un grand nombre de familles et donna lieu à un procès scandaleux. Ce procès a été réimprimé souvent et avec raison, rien ne donnant une idée plus exacte de l’industrie de la compagnie de Jésus. Ainsi, par exemple, les révérends Pères, dans l’espoir d’échapper aux conséquences de leur banqueroute, en s’abritant derrière les privilèges et immunités ecclésiastiques, prétendirent que les fonds de leur banque devaient être regardés comme un bien de

l'Église. Mais le conseil de Castille les traita comme de vrais marchands et les renvoya devant les juges ordinaires.

C'est à ce sujet que l’évêque d’Angélopolis écrivit au pape : « Très-saint père, Séville, cette ville si grande et a si peuplée, est aujourd’hui dans la désolation. L’on y « voittdans les larmes des veuves, des jeunes filles, dçs or- « phelins sans ressources; une foule d’honnêtes gens, ec- « clésiastiques et séculiers, tous pleurent sur les trompe- « ries que les jésuites leur ont faites. Toutes ces personnes,

« aujourd’hui réduites à la misère, se plaignent de la « fraude de ces religieux, qui, après avoir pris plus de a 400,000 ducats et les avoir employés à l’augmentation « de leurs propres biens, ont fait une honteuse banque- # route.

« Les jésuites, accusés au grand scandale de toute l’Es* « pagne et convaincus de cette fraude,ont osé se prévaloir « des exemptions ecclésiastiques et réclamer la juridiction « des conservateurs de l’Église. Mais l’affaire ayant été « portée au conseil royal de Castille, ce suprême tribunal « a décidé que les jésuites, purs laïques dans cette affaire, « devaient répondre devant les juges séculiers, puisqu’ils « font un commerce et des négoces qui ne conviennent a qu’à des laïques !

« Quel spectacle de voir une foule de pauvres réclamer « contre les jésuites, devant les tribunaux séculiers, leur « argent, leur subsistance, leur dot, leur patrimoine, et « former contre la fraude de ces Pères les accusations et « les plaintes les plus amères et les plus déshonorantes ! »

Les preuves de l’ardeur que les jésuites ont toujours mise à conquérir, par tous les moyens, la richesse en même temps que la domination, sont innombrables. Les

révérends Pères ont voulu faire accroire que leurs missionnaires étaient de pauvres enfants de saint Ignace, uni- • quement occupés à gagner des âmes à Jésus-Christ, et n’ayant d’autre fortune qûe leurs fatigues, leurs privations, leurs souffrances et leurs vertus. Mais après la lettre de Palafox à Innocent X, on sut à quoi s’en tenir sur ce prétendu désintéressement.

L’évêque d’Angélopolis, parlant des richesses possédées par les jésuites, au Mexique seulement, dit que les deux seuls collèges de ces Pères avaient deux cent mille bêtes à laine, sans parler d’un très-grand nombre de bœufs et autres bestiaux ; qu’une de leurs provinces, composée de dix collèges, exploitait six sucreries, dont la valeur était de plusieurs millions, et que « l’étendue de « leurs terres labourables était si vaste, que, quoique « leurs métairies fussent éloignées les unes des autres de « plus de vingt milles, toutes les terres, bien ensemen- « cées, étaient contiguës. » Pendant que la compagnie s’enrichissait sur tous les points du globe, elle envoyait de temps en temps, dans les rues des grandes villes, quelques-uns de ses étudiants, avec une besace blanche sur leurs longs manteaux noirs, jouer le rôle de mendiants. C’est ainsi qu’on a longtemps dit et cru que les jésuites étaient pauvres. La banqueroute du P. Lavalette mit fin à cette comédie. Cette affaire a fait trop de bruit, et les ’ détails en sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’en parler.

Comprend-on maintenant que le P. de Ravignan puisse affirmer et affirmer hautement qu’il n’y a, dans l’histoire des jésuites, « rien, absolument rien, pas un 1 « fait, pas un nom, qui accuse des opérations commer-

« ciales ? » Dénoncés par l’opinion publique, convaincus • par l’évidence des faits, les jésuites ont été accusés par des évêques, par des cardinaux, condamnés par les tribunaux civils, par les papes et : le P. de Ravignan ne voit là que des « calomnies absurdes, des imputations ridicules , « de pures fictions. » Une cause est bien mauvaise quand un homme aussi considéré et'aussi éminent en est réduit, pour la défendre, à des assertions notoirement contraires à la vérité, confondues d’avance par dés faits authentiques et d’irrécusables autorités.

Tout ce que le P. de Ravignan dit dans son livre pour affaiblir le témoignage de l’histoire contre la morale, la politique et l’ambition des jésuites est de la même force. La question commerciale n’est ni le côté le plus faible, ni, tant s’en faut, le point le plus intéressant de l’histoire de la compagnie de Jésus. Mais comme c’est là-dessus que le P. de Ravignan est le plus affirmatif et le plus tranchant, nous avons voulu montrer à quoi tient l’assurance des jésuites, et donner en même temps une idée de la valeur générale de l’ouvrage.

Quant à la mission dont l’avait chargé le père Roothaan, de défendre la compagnie contre les apologistes exclusifs de Clément XIV, et Clément XIV contre les amis trop passionnés des jésuites, on va voir que le P. de Ravignan n’y brille pas davantage.

Lorsque la compagnie de Jésus fut supprimée par Clément XIV, les jésuites étaient depuis longtemps chassés d’Espagne, de France, de Naples et du Portugal. Examinons d’abord les motifs de cette expulsion ; nous parlerons ensuite du bref pontifical et des jugements divers qu'en ont portés les catholiques.

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« D’où vient donc, se demande le P. de Ravignan « (p. 479), cette répulsion permanente dont les enfants « de saint Ignace ont été l’objet dans tous les temps et a dans tous les lieux ? D’où vient cette haine, cette hor- « reur du nom même de jésuite dans le cœur, non-seu- « lement des hommes réprouvés par le jugement de l’o- « pinion publique pour leur impiété et leurs doctrines a anti-sociales, mais encore dans le cœur de certains « hommes dont la conduite, les mœurs, la science et peut- « être la piété sont connues ? Il y a là une situation que « je crois, à bien des égards, inexplicable.» Rien, cependant, n’est, plus facile à expliquer.

La compagnie de Jésus avait été fondée comme un ordre religieux. On la vit bientôt marcher à l’empire sous le masque de la religion. Déjà, en 1545, Melchior Cano, évêque de Canarie, la lumière de l’Église d’Espagne, dénonçait les jésuites comme une peste publique, dans ses conversations, ses conférences particulières, ses sermons publics. Turien , son ami , qui s’était fait jésuite , le priant de ménager son Institut, et alléguant l’approbation qu’il ax ait reçue du pape, Melchior Cano lui répondit qu’il se croyait obligé en conscience d’avertir les peuples comme il faisait, afin qu’ils ne se laissassent pas séduire par eux. « Si on laisse, dit-il, marcher les membres dp « cette société du mêirie pas qu’ils ont commencé, il vien- « dra un temps où les souverains voudront leur résister « et ne le pourront plus. »

Un peu plus tard, le troisième général de la compagnie, François de Borgia, qu’on a fait saint et qui, dans tous les cas, était aussi bonhomme que son aïeul avait été scandaleux, disait à ses enfants : « Il viendra un temps

o où vous ne mettrez plus de bornes à votre orgueil et à « votre ambition ; où vous ne vous occuperez plus qu’à « accumuler des richesses et à vous faire du crédit; 'où « vous négligerez la pratique des vertus ; alors, il n’y « aura puissance sur terre qui puisse vous ramener à « votre première perfection, et, s’il est possible de vous « détruire, on vous détruira. » Les jésuites ne tardèrent pas à justifier la prophétie de François de Borgia et la malédiction de Melchior Cano.

Livrés tout entiers à l’intrigue, à la politique et au commerce, on les vit bientôt nombreux, riches et puissants, fonder des établissements dans le monde entier. Soutenus par des rois tels que Philippe II et par le pape, qui comptait s’en servir comme d’une armée toute fraîche contre le protestantisme et la jphilosophie, ils bravèrent d’abord le soulèvement des universités, du clergé, des hommes d’Ètat, des philosophes. Soldats dévoués du despotisme politique et religieux, ils prirent librement leur essor, attirant la jeunesse dans leurs écoles, protégeant ou tyrannisant le clergé, confessant les rois et leur inspirant les plus détestables mesures.

« Toujours, chez ces Pères, dit d’Aguesseau, la religion « fut tournée en politique. » Et quelle politique! l’espionnage, la délation, la proscription, la persécution, la guerre civile. En Allemagne, ils s’opposent à tout rapprochement entre les partis, et écrivent contre Y intérim d’Augsbourg. En Angleterre, ils conspirent cinq fois contre Élisabeth et sont impliqués dans la conspiration des poudres. En 1566, ils sont condamnés dans l’Inde comme espions du Portugal, et, en 1631, chassés du Japon, qu’ils ont soulevé et couvert de carnage. En 1618, ils insurgent

la Bohême ; en 1619, la Moravie ; en 1606, ils troublent tellement la République de Venise que le sénat les bannit à perpétuité. Cannaye, ambassadeur de France, chargé par Henri IV de lui faire un rapport sur les causes de cette expulsion, lui écrit le 23 août 1606 :

« Le sénat m’a répondu avoir été contraint de les ban- « nir à perpétuité, tant par les injures et diffamations « atroces qu’ils ont prêchées contre la république, que « pour avoir fait tout ce qu’ils ont pu pour faire révolter le « peuple, ayant rendu les pères exécrables et odieux à « leurs enfants, les maris à leurs femmes, les maîtres à « leurs valets, et bref tout le corps du sénat à tous ses « sujets. » Dans une autre lettre au roi, le 24 janvier 1607,, Cannaye assure, comme le tenant du doge lui-même, que « la république aime mieux la guerre, la peste et tout « autre fléau, que les jésuites ; » ce qu’il répète encore au cardinal de Joyeuse dans une lettre du même jour, 24 janvier 1607.

En France, les jésuites sont les trompettes, et, suivant l’expression de Thiard de Bissy, évêque de Châlons, les aumôniers de la Ligue, les apologistes de la Saint-Barthélemy, qu’ils célèbrent par Vapothéose de Charles IX. Ils honorent Jacques Clément comme un saint, arment le bras de Barrière, celui de Gérard, et sont inscrits sur la colonne de Jean ChâteL

Dans l’affaire des jansénistes, ils provoquent la bulle Unigenitus, et font lancer contre leurs adversaires plus de quatre-vingt mille lettres de cachet, joignant ainsi l’odieux dé la persécution au ridicule de la controverse. Ils font supprimer Port-Royal ; ils inspirent à Louis XIV une haine implacable contre leurs ennemis personnels ; ils lui font

violer les engagements les plus solennels, massacrer les protestants, révoquer l'édit de Nantes ; après quoi ils le félicitent d’avoir fait céder les plus puissantes raisons d’État « à un peu de cire et de parchemin. »

A ce moment, leur puissance était grande ; ils la devaient à leurs intrigues politiques, à l’abus du confessionnal et à l’appui des princes. Cet excès de pouvoir leur tourna la tète et les perdit. Par une juste expiation, ce fuL précisément dans les pays où ils avaient le plus abusé de leur crédit que l’explosion contre eux fut plus violente et leur chute plus rapide. Charles III en Espagne et Pombal en Portugal veulent entrer dans la voie des réformes ; les jésuites se dressent comme les défenseurs des abus les plus honteux. Il faut choisir entre ces deux partis : ou briser l’obstacle, ou bien rester dans l’abaissement. C’est alors que commence véritablement, contre la compagnie de Jésus, la coalition des princes. Depuis quelque temps les attentats des jésuites en France, en Angleterre, en Hollande, en Portugal, leur insurrection au Paraguay, avaient attiré l’attention des gouvernements. La situation était pleine de dangers ; les ennemis des jésuites, et ces „ ennemis étaient partout, n’attendaient qu’une occasion ; les jésuites eux-mêmes la leur fournirent dans le procès du P. Lavalette, qui les couvrit d’opprobre. Ils eurent l’imprudence de publier leurs constitutions, jusque-là tenues secrètes, et de donner ainsi de nouvelles armes à la rancune et au fanatisme de leurs adversaires.

Le P. de Ravignan prétend que les philosophes avaient depuis longtemps organisé une ligue contre la compagnie de Jésus. C’est une erreur. Les philosophes n’aimaient pas les jésuites, mais ils détestaient au moins autant les

jansénistes. Seulement, les jésuites, entraînés par le détestable esprit de leur ordre et fascinés par Téclat de leur pouvoir, eurent la maladresse de provoquer les philosophes, et, comme Bartholomé, « d’aller droit au solide, » c’est-à-dire à Voltaire. Mal leur en prit. Voltaire fit pleuvoir sur eux le mépris el le ridicule, les livra à la haine et à la risée du monde comme des êtres méchants et dangereux, quand ils n’étaient que ridicules et imbéciles. « Il « donna l’exemple et le ton, dit Diderot, en nous apprête nant qu’on pouvait impunément se moquer d’un jésuite,

« et en apprenant aux gens du monde qu’on en pouvait « rire sans conséquence. »

Il est certain, avait dit le père Letellier, « qu’il n’y a « pas de plus méchantes gens, ni qui soient plus perni- « cieux au monde, que les jésuites ou que leurs accusait teurs : les premiers, si ce qu’on dit d’eux dans la Mo- « raie pratique est véritable, les derniers s’il ne l’est pas.» C’était un défi ; le grand Arnauld l’accepta, les jésuites furent vaincus ; ils le furent bien plus encore dans leur lutte contre les parlements. On leur prouva à Paris, en Breta- gne, en Provence, partout, qu’ils avaient débité d'odieuses doctrines sur la simonie, la magie, l’impudicité, la fornication, le parjure, le mensonge, la prévarication des juges, la compensation occulte, l’homicide, le suicide, la prostitution ; que leurs livres étaient un « ramas d’opi- « nions tendant à restreindre les liens de la société civile, à « rendre la foi humaine douteuse, à jeter le trouble dans « les États et à substituer à l’esprit du christianisme les « plus honteuses superstitions. »

Ce qu’il y eut de pire pour les jésuites, c’est que, assaillis par ce débordement, ils étaient, comme aujour-

d’hui, si déchus de leur splendeur, si dépourvus de bons écrivains, qu’ils n’en purent pas trouver un seul capable de tenir tête à l’orage. Ils furent supprimés après avoir été flétris. Les pierres de Port-Royal leur retombèrent sur la tête, les vieux persécuteurs furent persécutés. •

Ici, nous devons faire une observation à laquelle nous attachons quelque importance : « Nos lois, a dit Portalis,

« ont licencié cette milice et elles l’ont pu; car on n’a ja- « mais contesté à la puissance publique le droit d’écarter « ou de dissoudre des institutions arbitraires qui ne tien- « nent pas à l’essence de la religion, et qui sont jugées tf suspectes ou incommodes à l’État. » Rien n’est plus dangereux que ces doctrines ; pour notre compte, nous les repoussons de la manière la plus absolue. Si la puissance civile avait le droit que lui attribue Portalis, il s’ensuivrait que les gouvernements sont juges de l’essence des religions, ce qui est non-seulement faux, mais impossible.

L’essence des religions est un abîme que les plus grands esprits ont vainement cherché à sonder, et la puissance civile qui voudrait y descendre avec la lumière vacillante de sa raison, serait presque aussi coupable que Rome l’a été en y portant la sinistre clarté de ses bûchers. Tous les gouvernements qui ont eu cette pensée malheureuse n’ont fait que jeter de plus épaisses ténèbres dans le chaos du sacerdoce.

En outre, si la puissance publique pouvait, comme dit * Portalis, dissoudre tout ce qui lui est suspect et incommode, nous serions condamnés au plus intolérable des despotismes; la liberté civile et la liberté politique pourraient nous être ravies en même temps, au même titre et

même plus naturellement que, la liberté religieuse ; car si ■quelque chose est incommode et suspect aux gouvernements, c'est avant tout la liberté politique. Nous ne voulons pas insister là-dessus, nous nous bornons à indiquer la question et à protester.

Maintenant, parlons du bref de Clément XIV : ici, la question change de face.

Pourquoi Clément XIV a-t-il supprimé les jésuites ? Le •clergé, en grande partie, les regardait comme un fléau et une ruine pour l’Église, suivant l’expression d'Alain de Solminihac, évêque de Cahors, dont les provinces de Bor- . fléaux et d’Alby demandèrent la béatification après l'assemblée de 1705. Si c’était l'opinion du pape, son bref s’explique. Clément XIII, par son aveugle entêtement, avait tout compromis. La flétrissure imprimée au duc de Parme, qui avait voulu réformer les abus invétérés de l’Église, avait mis le comble à l'irritation des cours bourboniennes. Clément XIII, méconnaissant à la fois l’esprit de son temps et la faiblesse de la papauté, avait cru pouvoir lutter contre Hildebrand ; ce qui fit dire au roi de Prusse : « Le grand-lama du Vatican ressemble à un vieux « danseur de corde qui, dans un âge d’infirmités, veut ré- « péter ses tours de force, tombe et se casse le cou. » La comparaison était juste. En s’obstinant à soutenir les jésuites, le pape était à la veille de se perdre avec eux. A la mort de Clément XIII, le 3 février 1769, le soulèvement contre Rome était général. Ganganelli ne voulut pas sacrifier l’Église à des religieux qu’il regardait comme intrigants et ambitieux.

Benoît XIV,qui avait tantd’esprit, desavoir et de vertus, regardait lesjésuites comme les janissaires du saint-siège.

Ganganelli supprima cette milice indocile et dangereuse ; nous croyons qu'il fit preuve d’habileté, de bon sens et de raison politique. C’est là ce que le P. Theiner explique très-bien, et nous engageons ceux qui s’intéressent à ces questions à lire ce qu’il dit là-dessus dans le premier des trois volumes qui composent son ouvrage.

Maintenant, est-il vrai, comme l’affirme M. Crétineau- Joly, qu’en supprimant les jésuites, Ganganelli n’ait fait que remplir un engagement pris envers les cours bourboniennes pour se faire élire pape? Il cite des documents dont le P. Theiner ne conteste pas l’authenticité : d’abord, le billet que, en entrant au conclave, Ganganelli écrit à l’ambassadeur d’Espagne pour déclarer qu’à son avis le pape peut sans difficulté supprimer la compagnie de Jésus; ensuite, la lettre qu’après son exaltation Clément XIV adresse à Charles III pour lui annoncer comme prochaine la suppression complète.

Quand on a lu ces documents et, en outre, la correspondance de Bernis et d’Azpuru ; quand on pense surtout que Clément XIV hésita pendant plus de trois ans ; .que- les ambassadeurs ne lui laissaient pas un jour de repos, et que Bernis écrivait au duc de Choiseul que lp pape, après sa lettre au roi d’Espagne, ne pouvait pas refuser la suppression sans se déshonorer, il est bien difficile de croire que ce soit librement que Ganganelli a publié son bref, d’autant plus qu’il faisait aux jésuites l’injure de craindre pour sa personne , et qu’après la dissolution de l’ordre il prit pour cuisinier un cordelier de ses amis, le père François, qui, suivant Bernis, lui faisait faire de très-mauvais dîners et que M. Crétineau-Joly appelle François gâte-sauce.

Ce qui ajoute un grand poids aux accusations dont

M. Crétineau-Joly poursuit impitoyablement la mémoire de Clément XIV, c’est le scandale que donna au monde le conclave où Ganganelli fut élu. C’est là, certainement, le meilleur morceau, de l’ouvrage du père Theiner et de celui de M. Crétineau. Et les deux écrivains ne sont pas suspects, car le père Theiner, s’il attaque les jésuites, n’est pas moins ultramontain qu’eux.

Jamais, au temps de Walpole, jamais dans aucun collège électoral, dans aucun bourg pourri, la corruption, l’intimidation, l’achat des consciences ne se sont étalés avec plus de naïveté et de cynisme. Les ambassadeurs traitent les membres du conclave comme des commis, les qualifient de bons, mauvais, très-mauvais, intrigants, douteux, imbéciles, nuis. Les cardinaux entre eux se ménagent moins encore, sans doute parce qu’ils se connaissent mieux. Ils s’espionnent, se tendent des pièges, se •dérobent leurs secrets mutuels et s’insultent comme on ne le fit jamais dans un club... Un jour, la discussion s’engage sur les jésuites. Bernis, trouvant que les deux Albani le prennent avec lui d’un peu haut, leur dit : « L’éa galité doit régner parmi nous, nous sommes tous ici au « même titre. — Non, éminence, s’écrie Alexandre Albani a en soulevant sa calotte rouge et la montrant à Bernis, o nous ne sommes pas tous ici au même titre, car Ce n’est « pas une courtisane qui m’a placé ce berretino sur la « tête. » Qu’on vienne, après cela, nous parler des lumières d’en haut et de l’action du Saint-Esprit sur les cardinaux assemblés.

Il est évident que, livré à ses seules inspirations, libre de tout engagement. Clément XIV n’aurait pas rendu son fameux bref. Il aurait cherché à s’entendre avec les cours

pour réformer l’ordre de Saint-Ignace; il aurait traîné en longueur, offert des compensations, telles que la béatification de Palafox, l’ennemi des jésuites, ce qui, par parenthèse, est une plaisante façon d’envoyer les gens en paradis; mais il n’aurait pas süpprimé les jésuites. Cette politique de tergiversation aurait eu peu de succès, mais elle était dans le tempérament de Ganganelli.

En ce sens, les arguments de M. Crétineau-Joly sont sans réplique; mais il a tort de faire entendre que le pape s’est rendu coupable de simonie. Ganganelli était un honnête homme, et il n’a signé aucun marché honteux. Il a fait connaître son opinion; avec cette opinion, les cours lui ont arraché des promesses qu’il a données sans en bien calculer la portée, dont on lui a demandé inexorablement l'exécution, et qui l’ont ainsi mené plus loin qu’il ne vour lait aller. Voilà, je crois, la vérité sur cette affaire tant controversée.

Il n’est pas facile de savoir au juste ce qu’en pense le P. de Ravigrïan. Son livre, fait, dit-il, pour défendre le pape, compromet Clément XIV autant au moins que l’ouvrage de M. Crétineau-Joly. Le révérend père raconte (p. 25 et 26) une conversation de Monino, qui fut depuis Florida Blanca, avec Clément XIV : « Craignez, saint- « père, dit Monino, que mon maître n’approuve le projet « adopté par plusieurs cours, celui de supprimer tous les « ordres religieux. Si vous voulez les sauver, ne confon- « dez pas leur cause avec celle des jésuites... — Ah ! re- « prenait Ganganelli, je le vois depuis longtemps, c’est là « qu’on en veut venir. On prétend plus encore, la ruine « de la religion catholique, le schisme, l’hérésie peut-être, « voilà la secrète pensée des princes. »

« Qu’on l’avoue ou qu’on le nie, » dit le P. de Ravignan (p. -460), « il est incontestable que, dans l’institut « de Saint-Ignace, c’est l’Église elle-même qui a été atta- « quée avec ses droits, ses libertés, ses prérogatives ina- « liénables. »

Voilà la véritable opinion des jésuites. Le P. Cordara a dit formellement qu’en cédant à la pression des ennemis de la religion, « Clément XIV fit à lui-même et à l’Eglise « deux graves blessures.» Il veut parler de la suppression de son ordre et de la bulle Incœna Domini, laquelle a fai- « sait la force du saint-siège et le soutenait debout en face « de l’univers catholique. »

Un autre jésuite, le P. Cahours, dit (Des jésuites par un jésuite, 2 e partie, p. 278) : « Tout juge qui prononce « un arrêt affirme deux choses : l’existence du crime et « la convenance de la peine.' Se contenter de rappeler « des accusations et ne pas ajouter qu’elles sont vraies, « n’est-ce pas garder le silence sur la culpabilité ? Or, « c’est ce qu’a fait le pontife. La sentence n’était donc « pas exigée par la justice. »

Que conclure alors ? évidemment, que le pape fut un juge inique et que la compagnie des jésuites fut sacrifiée injustement. Et c’est si bien là l’opinion des jésuites, que partout où ils ont pu s’insurger contre le bref, ils l’ont fait ouvertement. En Prusse et en Russie, protégés par un roi philosophe et par une impératrice schismatique, ils refusèrent de se dissoudre. Ailleurs, ils lancèrent contre le pape les pamphlets les plus satiriques, les plus violentes diatribes.

Clément XIII et Clément XI V n’a été fait, évidemment, que pour amener le lecteur à cette conclusion, que Gan-

ganelli fut un traître qui livra les jésuites aux ennemis de l'Église, qui sacrifia les droits et les immuables prérogatives de la papauté. Mais cette conclusion, le P. de Ravignan ne la tire pas lui-même. II procède avec le pape comme Alcidas avec Sganarelle ; il immole son ennemi avec de grandes protestations de respect; il frappe en cachant sa main.

« Les menaces, dit-il (p. 456), les craintes de schisme « assiégeaient le pape. » Politiquement, l’excuse est bonne ; mais, pour des catholiques sincères, elle est dérisoire. Si Clément XIV a eu raison de céder à des menaces de schisme, que penser de Paul III, qui aima mieux voir l’Angleterre perdue pour l’Église romaine que de céder à Henri VIII ; et de Clément XIII, qui opposa aux puissances coalisées une si invincible obstination ? Il est difficile d’approuver la concession de l'un sans blâmer la résistance des autres. En outre, en 1814, Pie VII annule ce que Clément XIV avait fait en 1773. Voilà donc, à trente-neuf ans de distance, sur la mêjne question, deux actes radicalement contradictoires. De ces quatre infaillibles, il est clair que l’un au moins s’est trompé. Lequel ?

Un abîme nous sépare de M. Crétineau-Joly ; mais celui-là, du moins, ose penser tout haut et dire ce qu’il croit être la vérité. Si cette vérité ne fait pas le compte du pape, tant pis pour le pape et pour la papauté. Les jésuites, qui ont été heureux de trouver cet écrivain quand tout le monde les abandonnait, et qui ont encouragé son zèle dans les jours difficiles, le répudient maintenant comme l’enfant terrible de la Compagnie, et ce procédé ne leur fait pas honneur. Ainsi, le père de Ravignan, qui invoque à chaque instant le témoignage des plus grands

ennemis de son Ordre, ne cite pas une seule fois le nom de M. Crétineau-Joly, quoiqu’il lui emprunte des documents importants. Serait-ce parce' que les deux écrivains ont puisé à la même source, c’est-à-dire aux archives du Gesü ? Alors on comprend de moins en moins pourquoi les jésuites, après avoir eux-mêmes arméM. Crétineaude toutes pièces, l’abandonnent seul aujourd’hui au feu de l’ennemi.

Remarquons, en finissant, la manière dont ces écrivains prétendus religieux se traitent entre eux, et comment ils entendent la discussion. Par une exception qui l’honore, le P. de Ravignan fait constamment preuve de modération et de convenance ; il n’oublie jamais ce qu’il doit de respect à ses adversaires et à lui -même. Quant aux autres, leur controverse est un véritable pugilat, et ils épuisent les injures du dictionnaire.

Le père Theiner avait dit à M. Crétineau-Joly que son livre était « stigmatisé d’une ineffaçable souillure », et qu’il serait toujours l’objet de l’indignation des catholiques ; M. Crétineau réplique à l’archiviste du Vatican par deux lettres où le ridiculum acri, l’ironie la plus sanglante et les plus amères plaisanteries sont prodiguées avec une brutalité de verve que n’arrêtent ni le caractère, ni les fonctions, ni le talent de l’adversaire. M. Lenormant veut s’en mêler : c’est, dit M. Crétineau, « un Tan- « taie littéraire qui s’est voué tout chrétiennement à dé- « créditer le succès des autres, un béat qui risque une « bonne petite calomnie qu’il s’efforce de déguiser en « médisance. » M. Veuillot, maître passé en ce genre d’éloquence, tombe sur les excentricités politiques et littéraires de M. Crétineau, qui répond : « Ce patriarche de

« l’invective se met en colère afin de me donner une « meilleure leçon de modération et de convenance. » Cette batrachomyomachie jésuitique nous enchante, et nous nous y sommes arrêté si longtemps, pour suivre le conseil que Voltaire donnait à d’Alembert : Les renards et les loups se déchirent, c’est le moment de tirer sur eux.

INSTRUCTION SYNODALE

de m. l’évêque de Poitiers.

Cette Instruction a fait quelque bruit, et Y Univers, qui l’a publiée, prétend qu’elle est « lue, admirée, redoutée. » Redoutée par qui? Assurément, ce n’est pas par les libres penseurs, qui ne demandent pas mieux que de voir la théologie disputer à la philosophie l’enseignement du « monde. J’aime la théologie, disait d’Alembert; la folie de « l’esprit humain y est dans sa plénitude. » Les partisans de la raison, lès maîtres du savoir sont bien tranquilles; ils sont sûrs, quoi qu’il arrive, de l’emporter sur ceux de la foi ; etsi l’apparence d’une défaite momentanée avait pu leur inspirer quelques doutes, l’Instruction de M. l’évêque de Poitiers suffirait pour les dissiper. En effet, de quoi se plaint monseigneur ? de la grande conspiration ourdie contre l’Église et contre son sacerdoce, laquelle, « après un temps d’arrêt trop court, a repris sa marche et recommencé ses manœuvres. » Comment ! vous avez l’énergique appui de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer; vous avez le confessionnal, par où vous descendez dans les consciences ; la chaire, où vous battez le rappel et où vous

parlez sans contradicteurs; une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse, disciplinée et fanatique ; vous ne remplissez pas l’Empire, comme au temps de Tertullien, mais vous l’enveloppez de votre influence, et, dans cette situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la philosophie, qui ne demande contre vous que la liberté ! Vous avez donc bien peu de confiance en votre doctrine ou en vos talents?

Le plus grand tort que Luther ait fait à l’Église romaine, ce n’est pas de lui avoir enlevé la moitié de l’Europe ; quoique la perte fût grande, les découvertes géographiques l’auraient peut-être réparée. Mais ce qui est irréparable, c’est le coup qu’il lui a porté en proclamant le droit de la raison en face de l’autorité prétendue infaillible. De ce jour date le triomphe de l’esprit philosophique, et la conspiration dont se plaint M. l’évêque de Poitiers n’est que la marche toujours ascendante de cet esprit victorieux qui, défiant une guerre et des clameurs impuissantes, emporte les mystères, les miracles, les prophéties, les querelles théologiques et sacerdotales. Quoique rien n'arrête la glorieuse audace de sa critique, la philosophie n’oublie pas que le calme et la justice sont le devoir et l’arme des forts. Comme elle sait que l’unique moyen d’empêcher les hommes d’êtres foufc et méchants, c’est de leur apprendre à penser, elle ne songe qu'à les éclairer. Elle ne demande pour cela le concours d’aucune puissance, le secours d’aucun budget ; elle ne proscrit aucun livre, aucun auteur, et ce n’est pas son moindre triomphe devoir ses ennemis lui emprunter son masque, M. l’évêque de Poitiers, par exemple, se vanter, lui aussi, d’être philosophe, et déclarer « que la philosophie est

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« assurément la première et la plus noble des connais- « sances humaines. » M. l’évêque de Poitiers ajoute, il est vrai, qu’i] y a, à côté de la philosophie infernale, une « bonne, vraie et saine philosophie, » dont, naturellement, il s’attribue le monopie, que nous n’aurons pas la naïveté de lui contester.

Seulement, il me semble que M. l’évêque de Poitiers va un peu loin quand il prétend que l’Église a soutient « aujourd’hui comme autrefois le flambeau de la science « humaine. » C'est nier tout simplement l’histoire moderne. Avant la Réforme, l’Église a eu des pontifes dont plusieurs étaient des hommes d’un grand mérite; connaissant le monde, la politique et les affaires. Au dessus de la multitude ignorante des couvents et du bas clergé, la cour de Rome pouvait montrer une aristocratie de savants, de poètes, d’artistes, dp littérateurs, de jurisconsultes, de théologiens, de diplomates, d’hommes d’État. La Réforme lui a enlevé cette puissance morale, politique et religieuse. Depuis le concile de Trente, elle est en continuelle décadence, en guerre ouverte avec l’intelligence ; l’humanité a marché, l’Église romaine est restée immobile. Elle a proscrit systématiquement, depuis Galilée jusqu’à Monstesquieu, tout ce qui fait la gloire, la lumière et l’admiration du monde moderne. Au commencement du» dix-septième siècle, elle condamne comme hérétique la démonstration du mouvement de la terre; au commencement du dix-neuvième, Grégoire XYI traite l’éclairage au gaz et les chemins de fer d’inventions diaboliques ; et aujourd’hui l’Église ne pourrait pas citer un nom de quelque autorité dans la science, dans la philosophie, dans les lettres. Nous avons dans les mains ses livres de piété,

ses livres d’éducation, ses sermons, ses mandements, ses Instructions synodales, ses bulles, ses encycliques, et, sauf de très-rares exceptions, pous y cherchons inutilement la trace d’un écrivain et d’un penseur.

M. l’évêque de Poitiers nous parle des séminaires, où se conserve, dit-il, « le culte delà vraie philosophiez Nous les connaissons, vos séminaires, ces Conservatoires de la routine ; nous voyons à l’œuvre les élèves que vous y formez, et qui méritent encore ce qu’Érasme, dans son Eloge de la Folie, dit des théologiens de son temps, auxquels il reproche de ne rien connaître : ni les Pères de l’Église, ni les conciles, pas même la Bible. Ne nous dites donc pas que ces hommes-là portent le flambeau de la science humaine. Ayez pour eux la franchise de ces moines dont parle Condillac, « si ignorants, dit-il, qu’on entreprenait « sérieusement de leur prouver que les belles-lettres leur « étaient nécessaires, et qu’ils entreprenaient sérieuse- « ment de prouver eux-mêmes qu’elles leur étaient tout « à fait inutiles (1). »

Ce que M. l’évêque de Poitiers reproche surtout à notre siècle, c’est d’être « enclin à traiter toutes les religions, « toutes les croyances sur un pied d’égalité, et à étaler « l’une à côté de l’autre toutes les doctrines les plus con- « traires, comme on expose les produits les plus divers « de l’industrie. » Cette coexistence des religions, des sectes, des croyances dont se plaint M. l’évêque de Poitiers est l’un des bienfaits de la philosophie. La réunion de toutes les sectes, si cette réunion rêvée par de grands esprits était possible, serait un grand malheur. C’est leur

(I) Histoire moderne. Cours d’étude du prince de Parme, t. VI, p. 296.

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diversité qui nous sauve. C’est parce que les théologiens n’ont jamais pu s’entendre que la raison est devenue la maîtresse du monde. L’histoire prouve qu’une religion universelle n’a jamais été qu’un instrument d’oppression. Pour faire cesser cette coexistence, il faudrait deux choses impossibles : d’abord, le pouvoir de discerner le vrai du faux en des matières incompréhensibles; ensuite, une force capable de nous imposer la conviction en agissant

violemment sur notre esprit. Les sectes se reprochent

mutuellement leurs impostures; et si l’une d’elles porte la vérité, le seul moyen de ne pas la proscrire est évidemment de laisser un libre cours à toutes les opinions. L’unité religieuse étant une chimère, l’honnête homme qui tient à la religion n’en peut avoir une qu’en la choisissant librement, à moins qu’on ne préfère l’hypocrisie à l’incrédulité.

Il est faux, d’ailleurs, que la diversité des sectes soit un.danger pour la société. L’ancien monde a eu, sans en être troublé, des pythagoriciens, des stoïciens, des épicuriens, des platoniciens, des cyniques, des athées; Rome a mis dans son Capitole les dieux par milliers, les religions par centaines, et ses écrivains ne nous disent pas un seul mot des controverses de ses prêtres. Il était réservé à leurs successeurs de faire battre les hommes et de les brûler pour des syllogismes. Il n’est pas, en matière de religion, d’erreur qui n’ait, eu des juges, des bourreaux et les honneurs de la vérité. Il en est résulté des extravagances, des cultes ridicules ; mais si cette diversité d’aberration est un fait indestructible, si elle a résisté à toutes les tortures, reconnaissez donc qu’elle tient essentiellement à la nature de l’homme, sur laquelle vous n’avez

jamais entrepris sans vous rendre coupable de la plus criminelle usurpation.

Ne cherchez pas surtout, comme le font vos journaux, à intéresser les gouvernements à votre cause, en les effrayant des dangers que font courir à la société ce que vous appelez les mauvaises doctrines. Une société qui aurait quelque chose à redouter de ces doctrines serait irrévocablement condamnée à périr, car il n’en est pas une seule qui n’ait eu, qui n’ait encore et qui ne doive toujours avoir ses maîtres, ses prêtres, ses fidèles. Le déisme -, l’athéisme, le scepticisme, l’indifférence, la théologie, ont toujours marché et marcheront toujours de front. Épicure, Lucrèce, Luther, Calvin, Voltaire, M. de Maistre ont toujours eu des disciples ; ils en auront toujours. Les catholiques invoqueront toujours l’Autorité, et les philosophes la Raison ; les déistes nieront la révélation-, les athées l’existence de Dieu ; les libres penseurs continueront à prendre en pitié ces querelles et à prier, comme Rousseau, qu’on les laisse tranquilles.

En agir autrement avec eux, les appeler, comme fait M. l’évêque de Poitiers, « organes officiels de l’enfer, » et ajouter qu’ils ne comptent pour lecteurs « que les partiel sans déterminés de leurs excès, les complices de leurs « exécrables complots, » c’est manquer à la charité chrétienne, au bon goût, à l’urbanité ; c’est mettre l’injure à la place du raisonnement, c’est dénoncer les personnes, ce qui est toujours ün triste rôle; c’est calomnier les opinions, outrager les gens qu’on ne peut pas convertir, prouver qu’on en veut moins à l’erreur qu’aux errants ; c’est avouer qu’on ne peut pas supporter l’examen, que la discussion est fatale à la cause qu’on défend, et qu’on

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regrette l’heureux temps où, au lieu de discuter avec a les publicistes fougueux et les organes officiels de « l’enfer, » on les livrait à l’inquisition, « ce poignard a levé sur la gorge des gens de lettres, » comme disait Paléarius.

Que M. l’évêque de Poitiers tombe sur ces hommes qui, après avoir « supplié l’Église de leur venir en aide et de a proclamer sa grande et forte doctrine pour le maintien a des principes sur lesquels repose le droit de la pro- « priéié, ressuscitent toutes les prétentions les plus bru- « taies de leurs adversaires d’hier, » à- la bonne heure ; ici il est non-seulement dans son droit, mais dans la justice. Il importe qu’on démasque ces comédiens que nous avons vus défendre des doctrines dont eux-mêmes avaient mille fois reconnu l’absurdité et le danger; jouer en public un rôle pour établir leur crédit, et, loin du public, un rôle différent pour éviter le ridicule, espérant ainsi assurer en même temps l’intérêt de leur vanité et celui de leur ambition. Ils n’ont assuré que leur propre honte et leur chute irréparable. Ils ont fait comme le cheval qui appelle l’homme pour se venger du cerf, ou plutôt comme l’âne qui tend le dos au bât du maître qui arrive, dans l’espoir de conserver toujours la tête au râtelier. Ils ont gardé le bât, perdu le râtelier, et ils reçoivent les étrivières. C’est très-bien ; en ce qui les concerne, la morale est vengée. ' .

Dans son Instruction synodale, M. l’évêque de Poitiers soulève une question importante que je ne peux qu’indiquer ici, me réservant, à la première occasion, de l’examiner plus à fond. M. l’évêque de Poitiers se plaint des « spoliations » dont l’Église a été l’objet en Espagne et en

Piémont. Les fondateurs, les premiers apôtres de la religion chrétienne, affichèrent le plus grand mépris pour les biens de la terre, et nul n’a plus énergiquement enseigné, par la parole et par l’exemple, la pauvreté, l’humilité, le désintéressement. Il n’y a pas cependant de religion dont les prêtres se soient montrés plus intéressés, plus ambitieux, plus obstinément attachés aux biens de ce monde, par conséquent, plus en contradiction avec les maximes au nom desquelles ils exercent leur ministère.

Le christianisme fut annoncé au monde par des hommes qui n’étaient ni cardinaux, ni archevêques, ni évêques, ni chanoines, ni docteurs en théologie, qui n’avaient pris dans aucun séminaire les ordres sacrés, qui donnent, à ce qu’il paraît, la science infuse. C’étaient des a hommes de blouse, » aussi simples d’esprit que de cœur, ne sachant, en général, ni lire ni écrire, dont toute la science se bornait à une foi sincère en la parole du maître, et à la ferme conviction que, ayant été persuadés par lui, ils persuaderaient les autres. Ils allaient de ville en ville, de place publique en place publique; au lieu de sermons d’apparat annoncés d’avance, à \ francs la ligne, dans les feuilles publiques, etprêchés dans des églises bien chauffées, ils avaient des réunions en plein air ; au lieu de publier des journaux qui scandalisent même les croyants, ils faisaient plusieurs fois par jour des discours qui édifiaient et convertissaient les infidèles. Ils excitèrent bientôt l’opposition et la haine des orthodoxes ; les prêtres de la boutique juive, les pharisiens, qui étaient les jésuites de l'époque, les dénoncèrent au Saint-Office du Sanhédrin, la délation ayant toujours compté parmi les vertus d’une certaine classe de dévôts. Les apôtres furent arrêtés, mis

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en jugement, jetés en prison, et, trop pauvres pour payer l’amende, condamnés à recevoir la bastonnade, exactement comme la reçoivent à Naples les heureux sujets du meilleur des rois. Par hasard, au nombre des inquisiteurs, se trouvait un homme de sens, monseigneur Gamaliel, qui essaya de faire entendre raison à ses collègues en leur disant : « Pourquoi persécuter ces gens-là ? Si ce « qu’ils prêchent est la vérité, la persécution ne l’em- « pêchera pas de faire son chemin; si c’est une erreur, « elle tombera toute seule. » Gamaliel fut regardé comme un libre penseur, traité par ses collègues comme M. Cousin l’est par M. l’évêque de Poitiers, et la persécution continua, exaltant le zèle des apôtres et multipliant le nombre des convertis.

* Le christianisme, franchissant les étroites limites de la Palestine, s’étendit bientôt dans tout l’empire romain. La sainte cité d’Éphèse était alors pour les païens ce qu’est aujourd’hui pour certains catholiques la sainte ville de Lorette. Les dévots y allaient en pèlerinage pour prier devant une statue de Diane tombée du ciel miraculeusement. Il s’y faisait un commérce lucratif de médailles et de statuettes de la déesse. Saint Paul s’éleva contre les industriels qui vivaient de l’imbécilité du peuple. Il fit honte aux Éphésiens de leur crédulité; les industriels

- ameutèrent les dévots, mais en vain : la boutique des marchands de médailles fit faillite, et la doctrine de l’hérétique, du démagogue, poursuivit ses conquêtes.

Lorsque les prêtres du paganisme s’aperçurent que la prison, la bastonnade et tous les genres de persécution étaient des armes impuissantes, ils se décidèrent à attaquer, non plus les chrétiens, mais le christianisme. Celse

et Lucien, un peu plus redoutables que nos journaux de sacristie, écrivirent contre la doctrine nouvelle, qui, en outre, fut livrée sur le. théâtre aux invectives et aux bouffonneries des histrions. Les chrétiens ne reculèrent pas devant la discussion. De quelque côté qu’on les attaquât, plus heureux qu’aujourd’hui, ils pouvaient faire bonne contenance. Ils avaient des polémistes comme Tertullien, des hommes de génie comme Origène, l’honneur de sa secte et de son siècle. Le christianisme eut bientôt raison des sophismes, des facéties, des injures; si bien que les dévots et les orthodoxes, à bout dé raisons, proposèrent au Sénat de brûler les œuvres de Cicéron, où les chrétiens trouvaient des arguments contre le paganisme , comme les protestants en ont trouvé depuis dans la Bible contre l’Église romaine. C’était s’avouer vaincus, et les chrétiens n’en furent que plus ardents à demander la liberté de pensée', de parole, de discussion. Les dieux conservèrent encore leurs temples, les prêtres leurs richesses ; mais l’empire des uns et l’influence des autres étaient perdus. Les honnêtes gens qui n’entrèrent pas dans la secte nouvelle cherchèrent des consolations dans la philosophie, abandonnant une religion dont la raison devait rougir, puisqu’elle avait peur de la raison.

Ce fut un moment solennel. Si les empereurs, après avoir reconnu que la vieille religion ne remplissait plus le but de son institution, eussent rompu toute alliance avec les sectes nouvelles, séparé les intérêts du culte de ceux du gouvernement, déclaré que l’État protégeait toutes les religions et réprimait les désordres de toutes; cherché uniquement dans les lois civiles la base de la société; dégagé enfin la politique des prétentions et des attentats

Digitizë

INSTRUCTION SYNODALE

des sectes religieuses, ils auraient épargné à l’humanité les malheurs qui, pendant quinze cents ans, ont opprimé la raison, corrompu la morale, couvert le monde de confusion et de sang.

Mais déjà la future Église s’annonçait. Non contents d’avoir chassé les dieux de l’Olympe et substitué l’incompréhensible au ridicule, les chefs de la nouvelle secte voulurent lui donner la domination, triompher de la philosophie, faire rétrograder la raison : ils y réussirent. Constantin plaça le christianisme sur le trône, les barbares mirent la raison dans les fers, l’enfance du monde recommença ; les nouveaux prêtres prirent le crédit des anciens, aucune secte ne conserva son indépendance. Ces sectes composaient des nations entières; elles furent exterminées. Sous prétexte d’augmenter le nombre des fidèles, dit Montesquieu, on diminua celui des hommes. L’esprit humain, enchaîné par la théologie, parut abdiquer devant un pouvoir surhumain protégé par la force publique, jusqu’au moment où cet empire des ténèbres, déshonoré par ses excès, fut démembré par ses propres • sujets.

Quand on connaît l’histoire ecclésiastique, quand on étudie non ses actes extérieurs, mais l’intime développement de la puissance cléricale, on est confondu des sophismes au moyen desquels le clergé a bouleversé l’antique religion de Jésus-Christ, laquelle, tout en conservant en apparence les anciennes maximes des premiers temps, ne ressemble pas plus à la religion de l’Évangile qu’à celle du Coran. C’est ce qui faisait dire à Montesquieu : « J’ai lu l’histoire ecclésiastique pour m’édifier, et j’ai été scandalisé. »

L'Église s’est transformée en une institution mondaine où il n’est plus question que des biens temporels, du moyen de les acquérir et de les conserver ; ce n’est plus qu’un être matériel, une institution politique, en dehors de toute autre institution politique et sociale. L’Evangile est toujours le prétendu fondement de l’Église romaine, mais, en fait, ses maximes sont abandonnées, contredites, proscrites comme des hérésies. Quand on lit les Encycliques et les Allocutions du pape, les mandements et les instructions des évêques, on se croirait en plein moyen âge. . 11 n’y est question que des immunités des ecclésiastiques, de la nécessité d’avoir l’autorisation du pape pour taxer les biens du clergé, du droit imprescriptible qu’a l’Église de posséder ces biens, d’en disposer, de les administrer à sa guise, exactement comme on parlait à l’époque du Concile de Trente. Il semble qu’il ne se soit fait depuis trois cents ans aucun changement dans le droit public de toutes les nations de l'Europe. Les prêtres et les religieux consentent à être citoyens tant que la législation leur est favorable ; ils ne le sont plus quand il s’agit de reconnaître la puissance de cette législation et de s’y soumettre comme tout le monde. Le Code civil est bon quand il les protège; il ne vaut plus rien quand il repousse leurs prétentions inadmissibles. 11 y a là une logique commode, mais une bonne foi très-suspecte.

Quant à nous, nous voyons avec plaisir le parti du passé souffler la haine et se mettre en rébellion contre les institutions modernes. Ce parti est atteint d’une incurable folie : il veut poser des bornes à la pensée, à l’exercice de la raison. Placé au milieu du siècle, il lui est défendu de marcher avec lui. Les progrès de la science et de l’indus-

INSTRUCTION SYNODALE

trie, qui ont changé la face des sociétés, ne l’ont pas pénétré. Comme les conquêtes de la civilisation lui ont été funestes, il ne voit pour lui que deux moyens de salut : le despotisme politique et l’intolérance religieuse. Il repousse la liberté qui le provoque à la lutte, il invoque l’appui de la force, semblable aux Romains dégénérés qui se firent défendre par les barbares. La loi qui protège ses temples, son culte, ses réunions, ne lui suffit pas ; il voudrait disposer du glaive, et voilà pourquoi il cherche à intéresser les gouvernements à sa domination, en leur disant qu’ils sont solidaires et qu’ils tomberont ensemble. « Où « faudrait-il fuir, si ce parti commandait? » dit madame de Staël? Il ne commandera pas. Les gouvernements savent ce qu’il en a coûté pour avoir laissé la religion se mêler à la politique, et, de ce côté du moins, les essais du passé rassurent pour Tavenir.

Une dernière observation. M. l’évêque de Poitiers parle beaucoup de l’influence des idées religieuses sur la conduite des hommes, et il se plaint que la philosophie ose, à cet égard, égaler ses droits à ceux de la religion. Ce n’est là qu’un vieux lieu commun, et je le lisais ces joursci dans une très-médiocre brochure de Rivarol contre la philosophie moderne. Sans examiner si la philosophie ne peut pas remplacer la religion, ce qui me mènerait trop loin, je voudrais bien qu’on nous dît où sont les preuves de cette influence salutaire devant laquelle la philosophie doit s’incliner. La religion a dominé, pénétré et guidé' les peuples pendant dix-huit siècles; qu’a-t-elle empêché ? Si elle « répond des masses, » pourquoi l’Angleterre, la France et l’Allemagne ont-elles été couvertes de sang par les guerres religieuses? Pourquoi trente mille hommes

ont-ils été égorgés en France dans la nuit de la Saint- Barthélemy? Pourquoi surtout, au commencement de la révolution française, la fureur populaire s'est-elle tournée de préférence contre les ministres de la religion? M. l’évêque de Poitiers, dans sa prochaine Instruction synodale, devrait bien nous expliquer cette anomalie. L'histoire est remplie des crimes dont la religion a été la cause ou le prétexte; pourquoi donc, une fois pour toutes, ne fermet-on pas la bouche aux libres penseurs, en opposant à ces crimes épouvantables les crimes commis par la philosophie ?

M. DE MONTALEMBERT

ET LA DÉMOCRATIE l .

Ce livre, écrit avec beaucoup de verve, se lit avec plaisir, mais il ne laisse dans l’esprit du lecteur que des idées vagues sur l’objet que son titre annonce. L’éclat de la forme et l’éloquence des mots y remplacent presque partout l’élévation de la pensée. Sauf quelques phrases qui sentent la rapidité de la composition, la diction est toujours correcte, élégante et colorée; mais, pris dans son ensemble et malgré les idées justes qui s’y trouvent quelquefois, l’ouvrage ne présente ni une vérité neuve ni un résultat utile. Ce qu’on y remarque d’abord, c’est un défaut presque absolu de plan, et sans les transitions un peu forcées qui terminent chaque chapitre, le chapitre suivant n’aurait, en général, ni liaison ni rapport avec celui qui précède. On devait croire qu’en traitant de l’avenir de l’Angleterre, M. de Montalembert aurait agrandi la question, et développé dans un sujet de circonstance des principes etdesvues d’utilité générale. M. de Montalembert * n’en a rien fait, et je ne crois pas me tromper en attribuant aux dispositions de son esprit cette lacune qui ôte à son livre l’importance qu’il pouvait si facilement lui donner. M. de Montalembert a en tête plus de préoccu-

• De l’avenir politique de l' Angleterre, parM. de Montalembert.

pations qu’il n’en peut mener. L’Angleterre n’a été pour lui qu’un prétexte, et nous pourrions adresser a nos voisins, en le retournant, ce passage du Cid :

A mi lo dicen, a ti dan las ojeadas.

On a mis votre nom sur la couverture, mais c’est à nous que s’adresse le contenu. Cette préoccupation a entrecoupé partout le style de la narration par le style de la polémique; l’un et l’autre, par des allusions transparentes, par des attaques rétrospectives et peu généreuses. Sans la dextérité de plume de M. de Montalembert, cet enchevêtrement aurait fatigué l’attention du lecteur, en le forçant à chaque instant de changer de marche et de mouvement.

Il n’est pas très-facile, on le conçoit, de soumettre à une rigoureuse analyse un ouvrage fait ainsi sans méthode, de lier ensemble une foule d’idées disparates et de réunir vingt discussions diverses dans une même discussion. Cependant on peut réduire à trois les objets qui ont inspiré à M. de Montalembert la composition de son livre. Il a voulu établir: premièrement, que la grandeur nationale de l’Angleterre et le sentiment de dignité qui *anime le citoyen anglais tiennent à la liberté, qui est la base des institutions ; secondement, que l’aristocratie est la plus forte garantie de l’Angleterre contre la révolution, et le véritable boulevard de sa constitution * contre les envahissements de la démocratie; troisièmement, que la démocratie, qui a été le plus grand fléau , de la liberté dans le passé, est son plus grand danger pour l’avenir. Commençons par la démocratie.

M. de Montalembert met unè grande affectation à dire

M. DE MONTALEMBEItT. 139

et à répéter qu’il la déteste. D’abord ce sentiment a quelque chose qui étonne. Il est facile de comprendre qu’on trouve absurdô telle opinion en particulier, telle théorie fondée sur un principe faux; mais il n’est pas aisé de concevoir comment l’on peut détester en masse une chose aussi étendue et aussi variée que la démocratie. • Heureusement M. de Montalembert prend la peine de nous apprendre qu’il y a, « de par le monde, » deux démocraties : l’une, qui reconnaît les lois de l’équité, de l’honneur, de la vérité, de la justice ; l’autre, haineuse, jalouse, furieuse, ingrate, tille de l’envie, et qui fait de la vie des nations un orage perpétuel. Avec cette explication, on ne peut qu’applaudir aux sentiments qu’inspire à M. de Montalembert la démocratie haineuse et jalouse ; mais on peut regretter que son livre ne soit pas aussi complètement purgé de cette espèce de démocratie que de toute autre. On peut s’affliger aussi que M. de Montalembert ait trouvé le moment bien choisi pour dire que cette démocratie révoltante et insensée est « la seule dont les démocrates modernes du continent « aient su établir le règne pendant les courts instants de « leur victoire. » Eri s’exprimant ainsi, M. de Montalembert a oublié deux choses : d’abord, que les démocrates qu’il attaque ne peuvent pas lui répondre; ensuite que, a pendant les courts instants de leur victoire, » ils ont vu devant eux M. de Montalembert et bien d’autres dans une posture fort modeste dont ils n’ont pas trop abusé . Puisque M. de Montalembert les traite si durement, c’est qu’il croit que leur règne ne reviendra pas, et cela doit faire trembler ces pauvres démocrates. Cependant, tout bien considéré, M. de Montalembert sait qu’ils sont assez bonnes

gens pour qu’il n’y ait pas trop à les ménager, et cette

réflexion peut les rassurer.

Puisque M. de Montalembert voulait nous mettre en ‘ garde contre les dangers de la démocratie, il aurait dû discuter les doctrines, au lieu de s’acharner sur les , hommes, tactique indigne d’un écrivain de talent. Au lieu d’insulter les démocrates trop absolus dans leurs théories, il eût mieux valu examiner si la démocratie pure n’est pas, dans la théorie générale des gouvernements, ce qu’est le beau idéal dans les œuvres d’art, c’est-à-dire une simple abstraction, un terme extrême de la science politique, terme qui, jusqu’ici du moins, semble reculer devant les grandes nations, que quelques petits peuples ont vu de plus près, sans cependant avoir jamais pu l’atteindre. La démocratie, que combat M. de Montalembert, n’est, rigoureusement, qu’une vérité métaphysique, le point d’où part et où remonte l’analyse lorsque l’esprit s’exerce sur les théories politiques. Je crois qu’il en est des principes en politique comme des éléments dans l’ordre physique, et que c’est seulement par des combinaisons que peut se produire et fonctionner la vie sociale.

De là, la vérité et l'utilité relatives du gouvernement représentatif, que j’aime autant, et à coup sûr d’une manière plus désintéressée, que M. de Montalembert. Ce système, susceptible de toute sorte de modifications, peut convenir à tous les États ; et, en se mouvant sur cette échelle de combinaisons, dont la démocratie pure est le plus haut degré, se plier à tous les besoins, à tous les intérêts, à toutes les circonstances.

Cependant, de sérieuses objections ont été faites contre ce système par de grandes autorités. Selon Rousseau, une

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M. DE MONTALEMBERT

théorie qui limite au choix de ses délégués la souveraineté du peuple, n'est que le voile de la servitude ; là tout est trompeur, la raison, le génie, les passions les plus nobles, et le gouvernement représentatif n’offre l’image de la liberté que pour mieux régulariser l’usurpation. Rousseau, évidemment, a été dupe de sa logique, puisque l’épreuve constante de la démocratie a démontré qu’il en faut tempérer les principes pour en assurer les avantages. Mais, erronéé ou non, cette manière d’envisager la liberté politique, et les travaux des partisans de ce système, ont ouvert un vaste champ à la méditation, et puissamment contribué à perfectionner la science du gouvernement. Au contraire, la manière dont M. de Montalembert tranche cette question importante ne peut avoir d’autre résultat que d’entretenir les haines, d’échauffer les passions, de pousser alternativement à tous les excès en sens contraire. Est-ce là ce que veut M. de Montalembert ? On s'étonne quelquefois que les progrès de la politique soient si peu en rapport ^vec les progrès accomplis dans toutes les autres branches de la science. L’étonnement cesse quand on lit des ouvrages tels que celui qui nous occupe. Là, ce ne sont pas les systèmes qui sont en jeu, ce sont les hommes ; il ne s’agit pas de discuter, mais de combattre.

Il n’est pas vrai, d’ailleurs, que les exagérations contre lesquelles M. de Montalembert s’escrime avec si peu de modération et d’opportunité aient été accréditées, même aux plus mauvais jours de nos discordes. La Révolution, qui a été le triomphe de la justice, la consécration des principes sur lesquels repose la société moderne, a dû nécessairement compter avec les passions des hommes.

et, comme personne n’en avait formé le plan, personne n’a pu en marquer la limite. L’histoire y signale des fautes, des erreurs, môme des crimes ; mais un pamphlétaire de mauvaise foi peut seul présenter les partisans de la Révolution comme les complices des folies dont ils ont été et dont ils sont encore les victimes.

Ce qui frappe dans le livre de M. de Montalembert, c’est moins encore son injustice que son inconséquence. M. de Montalembert se donne, d'un bout à l’autre, comme un ami sincère de la liberté, et il ne cesse de maudire les désordres momentanés qui accompagnent toujours son triomphe, ne voyant pas, ou plutôt ne voulant pas voir que ces désordres inévitables sont le prix dont tous les peuples l’ont payée. Dans les républiques de l’antiquité, où la liberté fut comme indigène, elle ne paraît guère que battue par des tempêtes, et chez les Athéniens, qui eurent un sentiment si profond et si délicat de la démocratie, les agitations populaires ne disparaissent qu’avec l’amour de la liberté. L’expérience prouve que la liberté demande un long apprentissage, et que les hommes n’en usent bien qu’après en avoir joui longtemps. Attendre, pour la leur donner, qu’ils soient en état d’en jouir, c’est donc imiter le fou de la légende qui avait juré de n’entrer dans l’eau que lorsqu’il saurait bien nager. Quand un prisonnier sort de son cachot, le grand jour le blesse, il ne distingue rien. Faut-il le laisser éternellement en prison, ou bien l’accoutumer à la lumière ? La liberté aussi éblouit les nations qui ne l’ont pas contemplée dans toute sa splendeur, et il faut leur laisser le temps de s’habituer à ses rayons. Les ennemis de la démocratie ont-ils jamais permis que cet apprentissage se fit loyalement?

M. DE MONTALEMBERT

Non. Ils ont renversé l’échafaudage avant que l’édifice fût terminé, et puis, montrant la poussière qui vole, les murs qui tombent, les fenêtres ouvertes à tous les vents, ils ont demandé s’il était possible de s’installer au milieu . de pareils décombres.

Arioste raconte l’histoire d’upe jeune fée qu’une loi mystérieuse condamne à prendre de temps à autre l’aspect d’une vieille et dégoûtante sorcière. Ceux qui, pendant sa métamorphose, l’ont humiliée et outragée, sont pour toujours privés des bienfaits qu’elle répand autour d’elle dans son état naturel. Ceux, au contraire, qui lui témoignent quelque pitié, et que son aspect ne rebute pas, la revoient dans tout l’éclat de sa beauté et de sa jeunesse; elle comble leurs vœux, elle leur prodigue la tichesse, le bonheur et la gloire. Cette fée, c’est la liberté. Semblable à la statue de Glaucus, que la mer et les tempêtes avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à un dieu qu’à une bête féroce, la liberté prend quelquefois des formes repoussantes : elle gronde comme l’orage, hurle comme un tigre, siffle comme un serpent ; mais ceux que ses contorsions et ses cris n’ont pas découragés, sont récompensés à l’époque où elle porte ses fruits naturels, c’est-à-dire la sagesse, la modération, l’ordre, la sécurité, le progrès régulier et non interrompu. Ceci me ramène à l’Angleterre.

M. de Montalembert a pour le peuple anglais une admiration que je partage complètement. Mais, quand on voit aujourd’hui à ce peuple tant de bon sens et de dignité, un amour si ardent et si intelligent de la liberté, il ne faut pas oublier à quel point les pères de ces enfants que nous admirons ont été féroces et imbéciles. En exa-

minant, ces jours derniers, le bel ouvrage de M. Macaulay, j’ai donné une idée des folies de la révolution de 1648. Jamais, certainement, le grotesque et l’odieux ne se sont montrés à un degré pareil. Une soldatesque sans frein qui tue les paysans après les avoir pillés, et qui se livre aux excès de la plus épouvantable sauvagerie ; des sectaires qui détruisent les plus beaux monuments, les restes les plus précieux de l’antiquité ; des fanatiques qui imposent par. la force les rêves de leur imagination en délire ; des fous qui décrètent la cinquième monarchie et qui proclament Jésus-Christ roi; des quakers qui se promènent tout nus dans les rues, dans les places et dans les marchés; qui montent sur des tonneaux pour vociférer leurs extravagances ; qui détruisent les salles de spectacle, fouettent les acteurs et condamnent les spectateurs à la prison ; qui suppriment tous les jeux, même l’innocent jeu de boules ; qui font un tombeau de l’Angleterre pendant que la guerre civile la couvre de confusion et de sang ; quel beau thème à développer contre les démagogues sanguinaires et oppresseurs ! Quelle éloquente brochure M. de Montalembert aurait faite, en 1678 bien entendu, contre les excès commis en 1648! Et cependant, ces excès ont été le prix dont l’Angleterre a payé sa liberté. M. de Montalembert admire et envie cette liberté ; il trouve donc qu’elle vaut ce qu’elle a coûté. Alors, pourquoi refuset-il, en France, de le payer le même prix ? Et quand je dis le même prix, j’ai tort, et je ne suppose pas que, malgré son injustice et ses rancunes, M. de Montalembert osât comparer les exagérations des démocrates modernes aux folies et aux crimes des sectaires anglais du dix-septième siècle.

M. DE M0NTALE.MUERT. 14.'i

Il y a, dans le livre de M. de Montalembert, un chapitre remarquable sur l’aristocratie. M. de Montalembert, indique très-bien pourquoi, en Angleterre, cette institution a échappé aux inconvénients qui, partout ailleurs, ont perdu les aristocraties les plus puissantes ; comment la pairie anglaise a été un patriciat politique et national, et non une caste exclusive, condamnée à périr d’égoïsme et d’orgueil stérile. Ce que M. de Montalembert dit à ce sujet est parfaitement vrai et parfaitement dit. Mais là, comme dans le reste de l’ouvrage, ses préoccupations ont dominé son jugement, et après avoir rencontré une idée juste, il l’a faussée en l’exagérant. Ainsi, faisant un rbtour sur la France et la comparant à l’Angleterre, il se plaint de notre régime d’égalité, « où personne n’est plus rien et où tout le monde jouit d’un égal abaissement. » Je serais très-fâché qu’il m’échappât un mot blessant, j’avoue cependant que je ne vois là qu’une pure et simple logomachie.

L’égalité est le principe le plus simple, le plus profondément gravé dans le cœur de l’homme, par conséquent le plus naturel, le plus élémentaire. Cette égalité, définie par la philosophie, a été consacrée par la révolution; mais ni les philosophes, ni les révolutionnaires, n’ont songé à appliquer à l’ordre social l’égalité absolue et littérale qui, en produisant l’abaissement général dont parle M. de Montalembert, attesterait l’impuissance des lois et amènerait la dissolution de la société. Des fous ou des ennemis de la révolution ont pu prôner cette égalité chimérique, et tendre ainsi un piège aux colères et au fanatisme de la multitude ; mais ce n’est pas là l’égalité proclamée par l’Assemblée Constituante. Celle-là, loin d’ex-

dure la liberté, comme M. de Montalembert l’en accuse. Ta produite si nécessairement, si immédiatement, que ces deux principes de notre révolution sont confondus dans les faits, dans les esprits et dans les lois, et M. de Montalembert cherche en vain à les séparer.

C'est d’ailleurs, comme je l’ai dit, une véritable logomachie que la distinction entre l’élément aristocratique, l’élément monarchique ét l’élément démocratique combinés dans la même société. Ces mots, qui ont chacun une forme particulière d’application, ne s’expliquent plus dans le même gouvernement, ils s’excluent l’un l’autre^ Chacun désigne la suprême autorité, et dans le même gouvernement il ne peut pas y avoir trois autorités suprêmes. C’est l’obstination à combiner ces éléments réfractaires qui a produit tant de révolutions. C’est donc une erreur de présenter, comme le fait M. de Montalembert, l’inégalité factice de la pairie comme le lien le plus solide de la société anglaise. L’aristocratie n’est pas le rempart de l’Angleterre : elle est, au contraire, l’un de ses dangers; et M! de Montalembert en fournit lui-même la preuve en disant que cette aristocratie ne s’est Imaintenue que par la grandehabileté de ses chefs, et en se pliant avec souplesse à toutes les exigences légitimes de l’esprit démocratique. Ce sont là des expédients, et les sociétés ne peuvent pas désormais marcher longtemps avec des expédients de ce genre.

Au reste, dans ce chapitre, les erreurs de fait ne sont pas moins grandes que les erreurs de doctrine. M. de Montalembert prétend que l’aristocratie anglaise a toujours «échappé à l’abaissement politique et au despotisme « royal, » et qu’elle a évité les envahissements de la ma-

M. DE MONTAI.EMBERT. 147

narchie, « en invoquant et en pratiquant l’empire du droit « et de la raison, les luttes de l’esprit et de la parole. » Il est impossible d’être en plus flagrante contradiction avec l’histoire. A la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, toute l'influence et tous les privilèges de l’aristocratie avaient été confisqués par la couronne, et jamais, en France ni ailleurs, la noblesse n’a eu, devant un roi quelconque, l'attitude passive et prosternée de la noblesse anglaise devant HenriVlII. Et plus tard, quand la lutte commença entre le roi et le Long-Parlement, où était la noblesse ? Dans l’armée de Charles I", ou dans celle de Cromwell ? Est-ce que, par hasard, les Têtes- Rondes étaient des nobles, et les cavaliers des démocrates? En 1638, l’aristocratie, placée entre ses intérêts et ses principes, se prononce pour ses intérêts, prend les armes et fait une révolution. Ce qui prouve que M. de Montalembert, après avoir eu tort de dire que la noblesse, ne s’est jamais abaissée devant la royauté, a tort encore quand il ajoute qu’elle n’a jamais pratiqué ^jue les luttes du droit, de l’esprit et de la parole.

Le livre de M. de Montalembert se compose d’articles publiés d’abord dans le Correspondant , ce qui lui donne une signification particulière. M. de Montalembert a voulu prouver, par l’exemple de l’Angleterre, que la liberté vaut mieux que le despotisme, et pour cela, il montre, de l’autre côté de la Manchë, « l’alliance merveilleuse qui « combine dans l’Ame de tout Anglais un profond respect « des droits de l’autorité légale avec le sentiment de la « dignité et de la liberté individuelle poussé à sa plus « haute puissance. » Rien n’est plus vrai, mais il faut ajouter que cette liberté est la conquête de la démocratie

et du protestantisme. Ce sont les démocrates qui ont assuré la liberté anglaise, ce sont eux qui ont résisté aux premiers empiétements de la monarchie, et c’est dans leur principe de négation de l’autorité religieuse qu’ils ont trouvé le germe de leur résistance à la tyrannie politique. Sans le mouvement de 1640 et sans la révolution de 1048, la révolution de 1688 n’eùt pas été possible, et elle serait inexplicable. Supposez maintenant que Jacques II l’eût emporté, et au lieu de l’Angleterre que M. de Montalembert admire, nous verrions l’Angleterre du père Pètre, de Kick, de JeffrieSj c’est-à-dire, au lieu de la liberté, le jésuitisme, l’absolutisme et l’oppression. Par conséquent, lorsque M. de Montalembert montre aux catholiques du Correspondant l’exemple de l’Angleterre, il tente leur foi religieuse et politique, ou bien il commet une inconséquence.

Il est vrai que les inconséquences ne lui coûtent guère. Ainsi il dit (p. 219) : « Il faut être aveugle mille fois « pour ne pas voir que la république des États-Unis ren- « ferme, au sein A’ une liberté sans limites , toutes les eon- « ditions de force et de grandeur, tous les germes « d’une destinée gigantesque. » Et cependant il accuse, en France, ceux qui demandent la liberté sans limites de vouloir faire de la vie des nations un orage perpétuel. Il y a dans son livre, à propos de la liberté de discussion appliquée à tous les sujets, « à la religion, à la politique, « à la guerre, à la législation, à l’administration, » un passage remarquable que je cite en entier. Après avoir dit : « Il faut que tout passe et repasse chaque jour par ce « crible redoutable, » M. de Montalembert ajoute :

« Les observateurs qui vivent dans un tout autre milieu

M. DE MONTALEMBERT. ' 149

« sont tout d’abord étourdis et effrayés par un tel spee- « tacle. Ils jugent d’après ce qui leur arriverait à eux- « mêmes, à leurs voisins, à leurs gouvernements, si on « les soumettait à une pareille épreuve. Ils en tirent des « conclusions tout à fait fausses, que les démentis mille « fois répétés de l’expérience ne les empêchent pas de « recommencer sans cesse. Pour qui vit dans un cachot « sans soupirail, un fdet.de lumière qui pénètre par la « fente d’une porte entr’ouverte suffit pour éblouir iet « blesser la vue. Pour qui a longtemps joui du silence, le « moindre bruit est insupportable. Pour qui n’a jamais « navigué, le moindre grain semble un ouragan. Mais « l’homme qui passe sa vie dans la pleine lumière du « jour, qui la dépense au milieu des mille bruits du tra- « vail, ou qui la joue au sein des flots, ne se laisse ni « éblouir, ni étourdir, ni effrayer pour si peu.

« Quand on entre dans quelque grande usine, la prête mière impression d’un ignorant ou d’un enfant est de « se demander comment on y peut vivre, comment l’ordre « se maintient au sein de cette population nombreuse, de « ce mouvement perpétuel, de ce tapage étourdissant; « comment l’esprit résiste et se retrouve entre ces roues « qui tournent, ces pistons qui gémissent, ces scies qui « grincent, entre l’aigre sifflet de la vapeur, l’infecte odeur « de la graisse r les noirs tourbillons de la fumée. Et ce- « pendant tout marche, tout aboutit, tout réussit, et du « fond de cette confusion apparente, de ce bruit odieux, « de cette fourmilière d’hommes, voici que l’on retire « les chefs-d’œuvre de la mécanique et de l’industrie, les « armes et les instruments de précision qui vont assurer « les victoires de nos soldats, ou les prodiges d’élégance

« et de finesse qui servent à la parure de nos filles.

« Telle est, d’ailleurs, partout et toujours, la condition « de la vie, de la vraie vie, de la vie virile, la seule dont il « vaille la peine de vivre ! Ce qui fait la force des individus « fait aussi la force des nations : l’habitude du danger, « la perpétuité de l’effort, la liberté du mouvement. Qui « a jamais rêvé la vie avec un garde-vue sur les yeux, « avec du coton dans les oreilles, avec la main d’un maître « "pour béquille? Quand vous me montrez un homme dans « cet accoutrement, je plains et je respecte les infirmités « inséparables de la vieillesse ; mais je n’y reconnais pas « les conditions de la vie. Et quand c’est un peuple entier « que vous me représentez ainsi, comme l’idéal de votre « doctrine sociale, je fuis loin de vous, au moins par le « cœur et l’esprit, et mon âme prend son vol vers ces « heureuses et trop rares régions "où les nations ont le u mérite de sortir des langes de l’enfance et ne sont pas « encore couchées sur le grabat de la décrépitude. »

Comprend-on que l’homme qui parle ainsi delà liberté, qui traite avec ce dédain ceux que le bruit et l’agitation effraient, soit le même qui, pendant trois ans, a montré à la France ces émotions de la liberté comme un épouvantail ; le même qui a demandé une : « campagne de Rome à l’intérieur, » pour mettre à ses adversaires, non du coton dans les oreilles, mais du plomb -dans la tète ?

Je ne relève plus qu’un passage, où M. de Montalembert oublie encore toute mesure et toute justice. « L’expé- « rience prouve, dit-il, que la presse radicale, implacable « contre les pouvoirs contenus et modérés, sait devenir « aussi souple et aussi soumise que l’exige le pouvoir « absolu. » L’expérience prouve le contraire. Elle prouve

M. DE MONTALEMBERT

que si les écrivains de la presse que M. de Montalembert appelle radicale ont eu à traverser des jours difficiles,, ils se sont montrés à la hauteur de toutes les épreuves, qu’ils ont compris les devoirs que leur imposaient des situations exceptionnelles. Tous ou presque tous ont fait preuve ■d’abnégation et de fermeté. Quand ils ont eu à lutter à

leurs risques et périls, ils ne se sont pas bornés à des épigrammes et à des allusions, et je prie M. de Montalembert de vouloir bien remarquer qu’en faisant plus que lui, ils ne sont pas, comme lui, couverts par une sorte d’inviolabilité.

J’aurais bien d’autres erreurs, d’autres injustices, d’autres inconséquences à signaler, mais l’espace me manque, et, pour être plus juste que ne l’est M. de Montalembert, j’aime mieux, en finissant, indiquer à ceux qui voudraient lire son livre, les belles pages qui s’y trouvent sur les dangers et les conséquences' (le la bureaucratie, sur le rôle administratif de la noblesse anglaise, sur les universités, sur l’Inde, sur le palais de Westminster et sur l’état moral de la Grande-Bretagne. M. de Montalembert ne croit pas à l’affaiblissement de l’Angleterre, et il répond très-bien à ceux qui prennent quelques faits isolés pour des symptômes de décadence. Les illusions que l'on se fait là-dessus depuis deux ans annoncent peu de réflexion. Parce qu’on a vu tomber quelques feuilles de l’arbre, on a cru qu’il, manquait de racines. Si cette erreur se généralisait, elle pourrait avoir quelque jour des suites bien funestes. Est-ce que, malgré la désastreuse campagne de Pierre-le-Grand sur le Pruth, la Russie ne s’est pas élevée au degré de puissance où nous la voyons? En 1787, l’empereur Joseph perd son armée contre les Turcs; est-ce

que, les années suivantes, l’Autriche ne marche pas de conquête en conquête ? L’Angleterre est aussi grande et aussi forte qu’elle l’a jamais été. L’esprit qui a créé sa puissance la défend toujours, et cet esprit, c’est l’esprit de la liberté.

M. de Montalembert voudrait passer pour un défenseur de cette liberté qui a fait la grandeur du peuple anglais : il y réussira difficilement. On a dit de saint Paul, renversé du cheval sur lequel il poursuivait les chrétiens :

Tombe persécuteur et se relève apôtre.

M. de Montalembert, renversé du cheval sur lequel il voulait faire sa « campagne de Rome à l’intérieur, » essaie aussi de se relever apôtre. Ce rôle ne lui convient pas. Il a beau parler de liberté, on sent que si le mot est sur ses lèvres, la chose n’est pas dans son cœur, et on peut lui dire, comme Oromàsis à Arimane : « En secouant tes fers,

« tu les montres, et dans ta méchanceté, tu sers. »

LE DIRECTOIRE 1

La Révolution française est aussi généralement ignorée qu’elle a été généralement Ressentie. Comme elle s’accomplit, suivant l’expression de Lézai, aux frais de la génération vivante, elle ne laissa personne de désintéressé. Elle inspira une haine aveugle ou un amour enthousiaste. Ceux qui en ont écrit l’histoire y ont porté les mêmes passions. Tous ayant pris parti, personne n’a été impartial. Parmi les écrivains illustres ou sans nom dont les ouvrages forment la bibliographie révolutionnaire , je n’en connais pas trois qui aient su dégager complètement leurs jugements de leurs passions. La plupart de ces ouvrages sont des monuments de prévention, de haine, de timidité ou d’aveuglement. Les plus remarquables et les plus honnêtes sont remplis de sous-entendus, de capitulations de principes et de conscience, de calomnies authentiques et d’injures personnelles qui, depuis cinquante ans au mqins, sont devenues un triste radotage. Même YHistoire parlementaire, ce Digeste de la Révolution, est défigurée par des préfaces déplorables. Il en résulte que, aujourd’hui encore, au milieu de ces passions ennemies

' Histoire du Directoire de la République française, par M. de Barante, de l’Académie française. — Paris, 1855, 3 vol. in-8.

et de ces jugements contradictoires) le lecteur est presque incapable de saisir le vrai caractère de la Révolution, sa marche, ses causes, ses effets, son ensemble.

Il y a, cependant, une exception, qui s’applique au Directoire. Ici tous les historiens sont d’accord, et les révolutionnaires, en général, ne traitent pas mieux que les royalistes le gouvernement qui succéda à la Convention et qui succomba le 18 brumaire. Pour les deux partis, le Directoire fut un pouvoir faible, violent, inepte et corrompu, dont la chute ,ne mérita ni pitié ni regrets.

M. de Barante a longuement développé en trois gros volumes les vieilles accusations des deux partis extrêmes. Trois objets différents l’ont occupé dans la composition de son livre. Il a voulu prouver :

Premièrement, que le Directoire fut bien réellement un gouvernement incapable, tyrannique, dilapidateur, constamment aveuglé « par la fausseté de son esprit, ses idées étroites et exclusives, » dont aucune habileté ne compensa les fautes, qui viola les lois, attenta à la liberté, ruina le trésor public, désorganisa l’année et livra la France à ' toutes les fureurs de l’anarchie ;

Secondement, que l’honneur alors s’était réfugié aux armées, ce qui lui fait dire (préface, p. 7) : « Le lecteur ne s’étonnera donc pas que l’histoire du Directoire soit devenue une histoire du général Bonaparte. » Et, en effet, la moitié- au moins de l’ouvrage est consacrée aux campagnes d’Italie et d’Égypte, aux négociations de Léoben, de Passeriano, de Radstadt ;

Troisièmement, que le coup d’État de fructidor fut une violation gratuite de toutes les garanties légales, les

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proscrits de cette journée n’ayant jamais voulu le rétablissement de l’ancien régime.

J’espère prouver que toutes ces assertions sont ou exagérées ou fausses, et que traiter ainsi en bloc d’imbéciles, de tyrans et de dilapidateurs les hommes qui ontgouverné la France depuis le I er novembre 1795 jusqu’au 9 novembre 1799, c’est commettre une injustice, une ingratitude, c’est dénaturer l’histoire et l’appeler en faux témoignage. Madame de Staèl a dit que, « dans les guerres <i de parti, le parti vaincu se venge toujours sur les <c hommes du triomphe qu’il cède aux choses. » L’histoire <lu Directoire en est la preuve éclatante. Et la fraction du parti républicain qui se joignit aux royalistes pour l’attaquer, ne savait pas encore que la Révolution est une chose entière et complète, qu’elle repousse toute transaction qui en dénature les actes, les tendances et les résultats. Ces républicains ouvrirent les yeux le 19 brumaire, dans l’Orangerie de Saint-Cloud : il était trop tard. Et nous, leurs enfants, nous avons dû répéter plus d’une fois cet ancien proverbe des Juifs : « C’est parce que nos pères ont mangé du verjus, que nous avons les dents agacées. » Voyons d’abord si le Directoire fut un pouvoir incapable. M. de Barante dit (t. 1, p. 4) : « Les nouveaux mai- « très du pouvoir s’attendaient à rencontrer, dès le début « de leur gouvernement, de grandes difficultés, des résis- « tances, des attaques : néanmoins, leur situation était en « ce premier moment meilleure qu’ils ne l’avaient d’abord « espéré... » Voilà les assertions, voici les faits:

Le 26 octobre 1795, les membres de la Convention, formés en corps électoral, complétèrent les deux tiers qui devaient siéger aux conseils législatifs. Le 27, les conven-

tionnels conservés, réunis au tiers directement élu, se formèrent en Corps législatif pour procéder à la division en conseils. La première séance du Cprps législatif eut lieu le ,28 : le conseil des Anciens s’installa aux Tuileries, , le cbnseil des Cinq-Cents au Manège. Les cinq membres du Directoire furent nommés le 1 er novembre; ils s’établirent au Luxembourg le 5 et formèrent immédiatement leur ministère, divisé en six départements : Affaires étrangères, Intérieur, Justice, Finances, Guerre, Marine.

En arrivant au Luxembourg, ils n’y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge Dupont leur prêta des chaises > de paille et une petite table dont un pied, rongé de vétusté, se détacha quand ils voulurerft s’en servir. Sur cette table ils placèrent une feuille de papier à lettre, la seule qu'ils pure fit trouver, et une écritoire à calumet qu’ils avaient eu la précaution de prendre au Comité de Salut public. Placés enfin devant deux bûches mal allumées, et empruntées aussi au concierge -du palais, les membres du Directoire exécutif de la République française rédigèrent l’acte par lequel ils se déclarèrent constitués, et qu’ils adressèrent le lendemain aux conseils législatifs. Iis ne purent d’abord rien obtenir du Garde- Meuble pour leur ameublement. Pendant six semaines, ils couchèrent dans des lits sans garnitures, et pendant deux mois ils ne firent aucune invitation, étant privés des ustensiles les plus indispensables pour le service de leur table.

La République n’était pas en meilleur état. La réaction thermidorienne avait couvert la France de désordre, de sang et de misère. Les sicaires du royalisme, organisés en compagnies, égorgeaient publiquement les républicains.

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et l’apologie de l’assassinat se faisait impunément dans les journaux du parti et au conseil des Cinq-Cents. La cocarde tricolore était devenue, dans le Midi et dans l’Ouest, un signal de proscription et de mort ; les royalistes opposaient gouvernement à gouvernement dans des clubs où l’on n’entrait qu’avec des cartes portant aux quatre angles des fleurs de lis, et au revers une croix de Saint-Louis. On publiait des proclamations annonçant que la royauté allait être rétablie, la France distribuée de nouveau en provinces, la banqueroute générale déclarée,

« hormis envers les étrangers et les Français fidèles à la bonne cause; » et que les émigrés seraient réintégrés dans leurs biens, titres et privilèges; que les régicides et , les chefs du parti soi-disant patriotique dans les trois assemblées, dans les armées de terre et de mer, dans les autorités constituées, seraient condamnés à mort, et que leurs biens seraient confisqués. En attendant, on insultait les soldats de la République, on assassinait les acquéreurs de biens nationaux, et tous les moyens employés pour réprimer ce brigandage étaient inutiles. La gendarmerie, mal équipée, mal payée, ne faisait pas son devoir. La terreur qu’inspiraient les royalistes était telle qu’on ne trouvait plus ni témoins ni jurés; les plus grands coupables jouissaient de l’impunité, et le peuple, poussé à bout, se faisait justice lui-même. Le mal arriva enfin à un tel excès que Courtois, l’un des proscripteurs et des calomniateurs les plus effrénés de thermidor, fut obligé de faire cet aveu dans la séance du 8 thermidor an VII : « La réaction confondit tout dans ses fureurs. »

En même temps, ceux qui, pendant quatorze mois, avaient suivi dans la boue le char de la Révolution, se

dédommageaient dans la débauche de leur longue lâcheté. La pudeur publique était si effrontément outragée qu’un homme ne pouvait plus entrer ni dans un café, ni dans un théâtre, et qu’une honnête femme osait à peine . se présenter dan^ les rues. Les lieux publics étaient occupés souverainement par les « caillettes, » à moitié nues, qui, après avoir reçu, comme déesses de la liberté et de la maternité, l’encens de Chaumette sur l’autel de la patrie, représentaient, dans les bals et dans les théâtres, la bonne cause et les bons principes. Elles avaient pour cavaliers ces « incroyables » qu’on cherche à réhabiliter de nos jours ; ces muscadins, qui, avec leur habit carré, leurs souliers découverts, leurs cheveux tombant sur la face, leur visage blême, leurs dos voûtés et leurs lunettes, se croyaient des prodiges de beauté, • d’élégance et de belles manières. Cet accoutrement s’appelait costume à la victime, et ce costume allait bien à des gens qui, en trois mois, avaient assassiné plus de deux mille républicains.

Il est vrai que les muscadins affirmaient sur leur paôle d’honneu qu’ils n’avaient tué que de la « canaille jacobine, » oubliant d’ajouter qu’ils avaient grand soin d’être au moins six contre un, quand ils tombaient sur cette canaille à coup d’assomotV, dans quelque rue isolée.

L’agiotage était effréné comme la débauche ; il avait pris la place du commerce et porté la corruption dans toutes les. parties de la société. Les gens de bien, éffrayés et dégoûtés, s’enfonçaient dans la retraite. Comme les traitements étaient à peu près nuis, il ne se présentait plûs, pour occuper les places, que des intrigants et des fripons qui voulaient en trafiquer ; ou bien des républicains dévoués qui, M. de Barante le reconnaît (t. I, p. 21),

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cherchaient dans ce poste périlleux à assurer le triomphe de leurs principes et le salut de la République.

Il n'y avait plus de revenus publics, pas une contribution dont le paiement fût assuré et qu’on pût faire entrer en ligne de compte. Le crédit était nul, la confiance anéantie. Le louis d'or coûtait, le 1 er novembre 1795, à la

■ Bourse de Paris, 2,600 à 3,000 fr. en assignais, et un mois plus tard 3,500 à 4,000 fr. Sheridan et Ruyler avaient prouvé, dans la séance de la Chambre des communes du J 8 mars 1793, que les royalistes avaient établi en Angleterre deux manufactures de papier qui servait à la fabrication de faux assignats, ce qui explique pourquoi, après l’affaire dè Quiberon, on en trouva tant de ballots parmi

■ les munitions et les armes des royalistes. Ces assignats, ainsi multipliés, n'avaient plus de valeur ; le Directoire, dans les premiers jours de son installation, faisait imprimer la nuit la quantité nécessaire pour le service du lendemain, et les livrait encore humides à la circulation. Madame de Staël, que son dévouement filial a rendue si souvent injuste, dit qu’à leur arrivée, les Directeurs ne trouvèrent pas cent mille francs en espèces à la trésorerie. Il résulte des états officiels, qu'ils n’y trouvèrent pas cinq centimes.

La famine était organisée à la frontière, à Paris et dans les départements. Il fallait nourrir la capitale, approvisionner les grandes villes, faire arriver aux districts, aux communes les grains accaparés par la spéculation ou par la conspiration. Chaque habitant de Paris ne recevait que quatre onces de pain et deux onces de riz par jour, et il y eut des jours où cette misérable distribution manqua. La viande, l’huile, le sucre, le café étaient à des prix inabor-

dables. Les magasins publics n'avaient plus de grains, et pour transporter un sac de blé d’un village à l’autre, il fallait faire le coup çle fusil. Les ressources manquaient même dans les hôpitaux. Les grands chemins, les ponts, les canaux étaient ou horriblement négligés ou tout à fait impraticables. Les forêts étaient au pillage. .

La contre-révolution était maîtresse de tout le Midi, la Vendée en pleine insurrection, les compagnies de chauffeurs désolaient les Campagnes ; des représentants, dont la Restauration a plus tard récompensé le zèle, conspiraient ouvertement et criaient à la calomnie quand on parlait de leurs machinations. La Quotidienne, Y Éclair, le Postillon, le Messager, la Feuille du Jour, Y Accusateur public, les Actes des Apôtres, le Thé, le Tableau de Paris, le Petit Gautier, et vingt autres journaux dévoués ou vendus au parti royaliste, ameutaient les esprits, vilipendaient le gouvernement, insultaient la République. Des pamphlets, dont la violence et l’ineptie en rendent la lecture aujourd’hui presque impossible, étaient répandus à profusion dans les cafés, dans les théâtres, dans les casernes.

Au dehors, la situation n’était pas plus rassurante. L’armée, sans pain, sans chaussures, sans vêtements, sans discipline, était découragée, battue; elle perdait le fruit des victoires immortelles de 1792, 93 et 94. Nos flottes étaient presque détruites, nos ports bloqués, les désertions se faisaient par masses, les Anglais avaient envahi la Corse le 19juin 1794, Clairfayt nous avait battus le 29 octobre 1795 à Monbach, où nous avions perdu 3,000 hommes et 100 canons; le 21 décembre, Wurmser avait repris Manheim et fait prisonnière la garnison composée de 7,000 hommes;

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la Suisse était un foyer de conspiration, et l’Europe était en armes contre nous.

Des comités sans nombre, des commissions de toute espèce, des bureaux sans nom et sans attributions fixes, où les papiers étaient entassés et confondus, avaient jeté les affaires dans un tel désordre, que le retour d’une administration régulière paraissait impossible.

Voilà en quel état quinze mois de réaction (du 27 juillet 1794 au 1 er novembre 1795) avaient mis la France. Voilà quelle était la situation, lorsque, dans la nuit du 5 au 6 novembre, les Directeurs, assis sur des chaises d’emprunt, autour (Tune table boiteuse, devant un foyer à moitié éteint, rédigèrent, sur une feuille de papier à lettre prêtée par le concierge du Luxembourg, la proclamation où ils annoncent à la France qu’ils étaient résolus à consolider la République, à anéantir tout projet de vengeance, à ramener la paix, à rouvrir les sources de la , production, à ranimer l’industrie et le commerce, à rétablir l’abondance et le crédit public. Cette proclamation s’adressait au peuple en un langage qu’on lui a rarement tenu depuis lors. « Tant de maux à réparer et tant de « bien à faire, disaient les Directeurs, ne peuvent être « l’ouvrage d’un jour. Le peuple français est juste et loyal ;

« il sentira que, dans la confusion où se trouve l’État, au « moment où son gouvernement nous est confié, nous ' « avons besoin du temps, du calme, de la patience, et « d’une confiance proportionnée aux eflorts que nous «avons à faire... Français! vous n’entraverez pps un « gouvernement naissant ; vous n’exigerez pas de lui, dès « son berceau, tout ce qu’il peut faire quand il aura acquis « toute la "vigueur dont il est susceptible... »

Les- directeurs tinrent parole. Ils se réunissaient tous les matins à huit heüres précises jusqu’à cinq heures du soir, et à huit heures précises du soir ils rentraient en séance jusqu’à quatre heures du matin, imitant ainsi la prodigieuse activité des anciens membres du Comité de Salut public. M. de Barante les traite toujours fort dédaigneusement, et comme des hommes de la dernière médiocrité. Il a tort, et j’en reparlerai; je constate en passant que quelques-uns ont laissé des mémoires qui, pour le style seulement, ne redoutent aucune comparaison avec Y Histoire du Directoire, écrite cependant par un académicien. Je reconnais qu’ils n’étaient pas ce qu’on appelle des hommes de génie, qu’ils n’avaient pas de talents transcendants, et j’ajoute que c’est tant mieux, car ils ont prouvé ce que peuvent, même sans de grands talents, le sentiment du devoir, le dévouement, le courage, l’abnégation et un travail opiniâtre.

Le succès récompensa leur zèle. Au bout de sept mois, l’ordre matériel était rétabli partout, le numéraire avait remplacé les assignats, les subsistances étaient abondantes, et l’administration, celle des finances surtout, fonctionnait avec une parfaite régularité.

M. de Barante dit (t. 1, p. 92) : « Le Directoire et la « majorité des conseils avaient trompé les espérances que « la masse des citoyens tranquilles et amis de l’ordre « avaient d’abord placées dans la constitution. » C’est exactement le contraire qui est vrai. Si je voulais prendre au hasard des témoignages dans les livres, dans les brochures, dans les journaux de l’époque, je dépasserais de beaucoup les bornes de ce travail. Je n’en cite qu’un, le plus important et le moins suspect, Rœderer, qui dit

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(29 avril 1796) : «Il est manifeste aujourd’hui que les pre- « miers amis de lalibertéluisont restés fidèles, et qu'ils sont « innombrables; il est manifeste que les causes de mécon- « tentement qui empêchaient de célébrer la République, « sans pourtant la faire haïr, cessent et seront bientôt ou- « bliées... Jamais l’amour de la liberté ne fut plus pur, plus « calme et plus général... C’est une jouissance bien douce « pour les amis de l’ordre, de la liberté, de l’humanité, « de contempler le nouveau triomphe qui élève la Répu- « blique au-dessus du royalisme et de l’anarchie. » Rœderer parlait ainsi quinze mois après l’établissement du Directoire. La France était calme, occupée de ses affaires. Les subsistances étaient abondantes, l’aisance avait succédé à la disette, les entrepreneurs de bâtiments et les manufactures manquaient de bras et payaient les ouvriers très-cher et très-exactement ; la foule se portait dans les bals, dans les cafés, dans les guinguettes, dans les théâtres; on n’entendait plus, dans les réunions, de discours qui se rapportât à la politique ; on s’amusait après avoir travaillé ; tout le monde sentait que les sacrifices (étaient finis et que les dédommagements commençaient. Quant aux garanties et à la liberté laissées à tous les partis, j’invoque contre M. de Rarante M. de Barante lui-même, qui reconnaît (t. I, p. 92) que « la liberté de la presse était légalement illimitée, » et que les journaux, n’étant plus retenus parla crainte des mesures rigoureuses qui avaient suivi le 13 vendémiaire, attaquaient le Directoire, «les « uns avec égard et mesure, en se mettant à couvert sous « le respect de la Constitution; les autres en prodiguant « sans ménagement le sarcasme et la raillerie. »

Dans ses Considérations sur les principaux événements de

la Révolution française, madame de Staël traite le Directoire avec une sévérité excessive. Cependant, comme l’impartialité n’abandonne jamais complètement un esprit aussi éminent, elle reconnaît que les vingt premiers mois qui succédèrent à son établissement « présentent « une période d’administration singulièrement remarqua- « ble; que les deux partis extrêmes attaquèrent le Direc- « toire dans les journaux, sans que le gouvernement s’y « opposât et sans qu’il en fut ébranlé. »

A l’extérieur, les succès du Directoire n’étaient pasmoins grands. La France comptait, au delà de ses frontières, huit armées triomphantes. Le H avril 1796, la bataille de Montenotte avait ouvert la première campagne d’Italie. Le 15, nos armes triomphaient à Millésimo et à Dégo, le 22 à Mondavi, le 28 à Chérasque,le 10 mai à Lodi.Le 11, Masséna entrait à Milan, et le 1 3 un traité de paix était conclu entre la République française et le roi de Sardaigne.

Le i juin, l’armée de Sambre-et-Meuse battait les Autrichiens à Altenkirchen ; le 24, l’armée de Rhin-et-Moselle passait le Rhin de vive force à Kehl, où commença la réputation de Moreau, qui onze jours plus tard, le 5 juillet, gagnait la bataille de Radstadt. Nos troupes occupaient, le 16 juillet, Francfort, le 21 Stuttgardt, le 25 Wurtzbourg, et le 5 août la République française faisait avec la Prusse un traité qui assurait la neutralité du nord de l’Allemagne .

Le même jour, 5 août, Bonaparte battait Wurmser à Castiglione; le 8, Serrurier occupait Vérone ; le 11, Moreau repoussait l’archiduc Charles à Neresheim ; le 17, Jourdan occupait d’Ambcrg; le 15, d’Autichamp, dernier chef des royalistes restés en armes, se soumettait à la Ré-

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publique, et Hoche'annonçait la pacification de la Vendée. Le 18, une alliance offensive et défensive était conclue à Saint lldefonse entre la France et l’Espagne. Le 24, Moreau repoussait de nouveau l’archiduc Charles à Neumark. Le 3 septembre, Bonaparte triomphait à Roveredo ; le 8, à Bassano ; le 2 octobre. Moreau battait les Autrichiens à Riberach; le 10, le roi de Naples signait' la paix avec la République, et le 22 octobre, la Corse, évacuée par les Anglais, rentrait sous la domination française.

Enfin, car l’imagination se perd au milieu de tant de triomphes, après les victoires (Je Rivoli, de Trente, de Mantoue, de Tagliamento, de Gradisca, de Botzen, de Tarvis, de Klagenfurth, de Laybach, d’Olfenbourg, de Neuwiev, de Diesdorff; après le traité de Tolentino, la prise d’Ancône, de Corfou, l’occupation de Venise et les préliminaires de Léoben, la coalition des rois qui, pendant quatre aus, avait tenu l’Europe entière en armes contre la République, et qui voulait traiter la France comme elle avait traité la Pologne, expirait le 17 octobre 1797, dans un village du Frioul, à Campo-Formio.

La Toscane, la Sardaigne, l’Espagne, la Hollande, la Prusse, la Saxe, les Deux-Siciles, l’Autriche, vaincues, envahies ou conquises, avaient demandé la paix, et lord Malmesbury était arrivé à Paris pour suivre, au nom du gouvernement anglais, des négociations avec le Directoire.

Jamais une plus juste-cause n’avait eu de tels succès; jamais victoires plus nombreuses et plus glorieuses n’avaient couronné de tels efforts. La République, devenue maîtresse de ses destinées, avait en Europe une influence reconnue, et la paix descendait enfin sur ce territoire si

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longtemps menacé et si vaillamment défendu par la liberté.

Que fallait-il désormais? de Tordre, qui fit la sûreté de tous, et un gouvernement dont la politique dédommageât la France de ses épreuves et de ses sacrifices. Avec de Tordre et un gouvernement régulier, la République était consolidée. C’est là justement ce que redoutaient les royalistes.

Après avoir tout rétabli quand tout était désespéré, le Directoire fit des fautes, de grandes fautes que j’indiquerai bientôt. Mais ce n’est pas aux royalistes, c’est à nous qu’il convient de les lui reprocher, puisque ces fautes ont perdu la République, et que, d’ailleurs, le Directoire ne les commit qu’en se laissant emporter outre mesure dans sa lutte contre la conspiration monarchique. <

M. de Barante, par une de ces critiques pointilleuses et systématiques qu’on trouve à chaque instant daus son ouvrage, prétend (préface, p. H) que la constitution « porte tait la marque de la faction qui venait de l’imposer à la « nation ; qu’elle n’était rien de plus que la sauvegarde « d’une collection d’intérêts personnels. » La constitution de Tan III n’était pas un chef-d’œuvre, mais elle renfermait plus de principes de vie que celle de 91, que celle de Tan VHI, et au moins autant que toutes celles dont la France a eu le bonheur d’être dotée depuis soixante-quatre ans. Le Corps législatif était divisé en deux chambres. On prétend que les pouvoirs y étaient mal balancés, qu’ils tendaient à se contrarier, au lieu de concourir, par leur accord, au maintien de la force et de l’harmonie publiques. Le conseil des Cinq-Cents jouissait du droit d’initiative, il proposait les lois que le conseil des Anciens sanctionnait ou rejetait.

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Dans son livre De la Révolution française, publié en 1797. ’ Necker dit (t. III, section 4) que l’organisation des conseils était contraire à la nature de leurs attributions. La plupart de ceux qui ont écrit après lui sur le môme sujet pensent également qu’il fallait donner la proposition des lois, non aux jeunes, naturellement impatients et emportés, mais aux anciens, plus réfléchis, plus instruits par l’expérience, plus portés à la méditation, plus appropriés au rôle de modérateur et de régulateur de la République. Malgré le nombre et la gravité des autorités dont elle s’appuie, cette opinion m’a toujours paru un contre-sens : c’est dans les jeunes qu’est l’esprit de réforme et d’amélioration; c’est dans les anciens qu’est l’esprit de conservation. Par conséquent, donner le droit d’initiative aux anciens, qui ne songent qu’à conserver, et la prérogative de conservation aux jeunes, que tout porte à innover, c’est détruire du môme coup l’esprit inventif et l’esprit conservateur; c’est empêcher l’établissement des bonnes institutions et la réforme des mauvaises.

On critique plus justement la composition du pouvoir exécutif. Cinq magistrats élus par les Anciens sur une liste décuple de candidats, pris hors de la législature par le Conseil des Cinq-Cents, exerçaient, par voie de délibération, le pouvoir suprême, qui durait cinq ans, et qui se renouvelait incessamment par la retraite annuelle d’un de ses membres. Les cinq Directeurs élisaient entre eux, de trois mois en trois mois, un président. Je ne sais pas si, en sôi, ce pouvoir n’est pas bon, s’il ne conviendrait pas à une grande République, dans une situation parfaitement régulière; c’est une question. Mais il est bien certain qu’il ne convenait ni au temps, ni aux circonstances

• où la France se trouvait à la fin de 95. La République dominait l’Europe par sa puissance, elle était pour tous les vieux gouvernements un objet de jalousie, de terreur et de haine ; avôir cru qu’on pouvait la conserver sans un pouvoir dont l’action se fit sentir, prompte et décisive, sur tous les points où cette action était nécessaire, fut une erreur démontrée aujourd’hui autant par le succès du Comité de Salut public que par l’échec du Directoire.

11 faut convenir cependant que cette constitution, toute défectueuse qu’elle était, avait fait faire à la France un trèsgrand pas vers l’ordre, surtout vers la liberté et vers la consolidation de la République. La Convention l’avait surprise en quelque sorte à toutes les factions dans un moment de lassitude. On ne touchait pas encore au but; mais jamais, depuis 89, on n’en avait été si près. Et comme, en définitive, les constitutions vont autant, sinon plus, par ce qu’on en pense que parce qu’elles valent réellement, il s’agit de savoir ce qu’on en pensait en 1795. C’est le meilleur moyen d’apprécier la légèreté de ceux qui, comme M. de Barante, en font l’œuvre d’une coterie et la sauvegarde de quelques intérêts personnels. Je cite toujours de préférence les écrivains qui joignent l’autorité du talent à une hostilité avouée contre le Directoire.

Madame de Staël reconnaît que la Constitution de l’an III fut «• le premier élément d’un véritable retour au a bon ordre. » M. Lacretelle l’aîné, dans la brochure qu’il publia en 1797 sous ce titre: Du système du gouvernement, dit : « Elle est devenue nécessaire, elle renferme le « repos du moment et la prospérité de l’avenir ; elle s’af- « fermira un jour ; elle sera aimée et défendue par toutes

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« les affections et tous les intérêts. » Rœderer, l’un des adversaires les plus capables et les plus influents du Directoire, celui qui devait; au 18 brumaire, s’associer avec le plus d'ardeur à la violation de la Constitution, en parlait en ces termes dans son journal du 10 floréal an V :

« Le sort de la Constitution républicaine est bien assuré :

« Elle a pour elle le gouvernement, les armées, cent jour- « nalistes, tous les écrivains politiques de quelque auto- « rité, tous les poètes, tous les artistes, tous les acqué- « reursde biens nationaux, tous les hommes qui, en 1789 et « 1790; se sont intéressés à la révolution, ont pris les « armes pour elle ou endossé un uniforme national, et « mérité par là le ressentiment de quelque ennemi de « la liberté. Elle a pour elle, enfin, tous les propriétai- « res, las de leurs incertitudes, et tous les hommes ihdus- « trieux, amis du travail. » Enfin, M. de Barante lui-même, par une de ces contradictions qui fourmillent dans son livre, oubliant au second volume ce qu’il a dit dans le premier, après avoir constaté que les séances du Corps législatif étaient rarement orageuses, que la tribune ne retentissait plus de paroles violentes et injurieuses, que le conseil des Anciens était toujours calme, laisse échap per cet aveu (t. II, p. 2) : « Ce calme était dû surtout au « mécanisme de la Constitution. »

Dans une pareille situation, avec une Constitution solennellement et librement acceptée, quand tout promettait la stabilité dans le nouveau système; quand, la République ayant tout soumis par la force, il ne restait . plus qu’à tout conduire par la puissance de l’ordre et de la loi, qu’avaient à faire les bons citoyens, les honnêtes gens, quelles que fussent d’ailleurs leurs opinions? Je . io

laisse parler M. de Barante : « Respecter scrupuleusement « la Constitution, défendre avec fermeté les libertés « qu’elle consacrait et en user, telle était la conduite que « la prudence et le véritable amour du pays imposaient « aux représentants modérés (t. Il, p. 3). » Est-ce là ce que firent les royalistes, si étrangement qualifiés de représentants modérés? M. de Barante voudrait le faire croire; mais les faits lui donnent un éclatant démenti, et je ne connais pas d’écrivain royaliste un peu sérieux qui ait osé l’affirmer. Les plus loyaux ont même avoué le contraire; et, dans son livre Du système du gouvernement, M. Lacretelle reconnaît (p. 61) que « le royalisme, sans « cesse condamné par tous les événements de la Révolu- « tion, a sans cesse cherché à se raviver dans tous les « maux de la Révolution. » Pour savoir à quelles intrigues, à quelles calomnies, à quelles machinations ce parti eut recours, il faudrait faire un livre ; je n’en peux donner qu’une idée très-incomplète.

La grande difficulté du Directoire, c’était la question financière. Le sort des empires étant lié à l’état de leurs finances, il semblait que la Révolution dût périr. Burke avait affirmé qu’elle périrait par là, et sir Francis d’ivernois, pamphlétaire génevois à la solde du gouvernement anglais, l’avait démontré dans trois ouvrages publiés coup sur coup. La -Révolution trouva des ressources inespérées ; l’assignat la sauva, il fut l’ancre et le câble du vaisseau dont Pitt avait si souvent annoncé le naufrage. Mais lorsque l’Angleterre et les émigrés s’aperçurent que la force de la République consistait dans son papier- , monnaie, ils en fabriquèrent au point de lui ôter toute valeur. Il résulte d’un rapport de Camus que, le I er février

LE DIRECTOIRE

1796, il y en avait en circulation 39 milliards 286 millions 762,780 francs. Le Directoire n’hésita pas, la planche aux assignats fut brisée; l’assignat fut annulé le 19 février 1796. Il fut décidé que toute rente perpétuelle ou viagère, ainsi que toutes les autres dettes de l'État anciennes et nouvelles, liquidées ou à liquider, seraient remboursées, savoir : deux tiers en bons au porteur libellés dette publique mobilisée, et échangeables en biens nationaux ; le troisième tiers, appelé tiers consolidé, et qui est le principe de notre dette publique, fut inscrit au grandlivre, avec intérêt de 5 0/0, payable par semestre.

Le budget de l’an V, commençant le 22 septembre 1796, fut établi.de manière à prouver que, avec la paix en perspective, l’ordre et le travail à l’intérieur, la situation était fort rassurante. Les royalistes le comprirent, aussi se mirent-ils à l’œuvre. Dans une réunion des chefs du parti, Gilbert Desmolières, le financier de l’opposition, déclara qu’il fallait « affamer le Directoire.» Le mol d’ordre fut donné et le conseil des Cinq-Cents décida que le pouvoir exécutif serait privé du droit de régler les négociations de la trésorerie nationale. C’était une insulte formelle aux Directeurs, qui demandèrent la preuve des malversations dont on les accusait. Ces preuves n’existant pas, la calomnie retomba sur les calomniateurs, auxquels Dupont (de Nemours), leur ami cependant, crut devoir donner une leçon de prudence dans le conseil des Anciens, qui rejeta la proposition.

Affamer le Directoire, c’était affamer les armées, qui tombèrent bientôt dans-une détresse telle, que Bonaparte écrivit au Directoires « A quoi sert que nous remportions « des victoires à chaque instant du jour? Les menées de

« l’intérieur annullent tout et rendent inutile le sang que « nous versons. » Pichegru, déjà vendu et exécutant le plan des conjurés, laissait ses soldats dans la boue, dans la neige, manquant de tout, même de paille pour sç coucher. Et quand les autres généraux, Desaix surtout, se ■plaignaient de cette misère affreuse, il leur répondait : « C’est la faute de ces gueux de Directeurs qui gaspillent « et laissent gaspiller l’argent que lui donne pour nous le « Corps législatif. » Destitué enfin, il rentra à Paris, et tandis qu’il avait touché des sommes énormes de l’Angleterre et du prince de Condé, il faisait dire par les journaux qu’il était dans la misère, et qu’il allait être forcé, pour vivre, de se faire entrepreneur de diligences à Vesoul.

La conspiration, une fois organisée, marcha rondement. Le Directoire fit présenter divers projets de lois, réclamés depuis longtemps, sur le notariat, sur le code hypothécaire, sur les remboursements entre particuliers, sur la régie des poudres et salpêtres, sur la réorganisation des postes et des messageries ; ils furent, tous rejetés. Les pétitions, les discours et les articles des journaux prenaient un nouveau caractère d’insolence et d’agression. C’était comme un assaut général livré à la République. Dans la séance du 3 juin 1797, Tarbé proposa de déclarer infâmes la plupart des lois et des décrets rendus depuis cinq ans. Dans la séance du 9, la majorité supprima les lois de garantie contre les royalistes, votées par la Convention ; c’était livrer la République à ses ennemis. En même temps, Louis XVIII adressait « aux Français » une lettre datée du 10 mars, « l’an de grâce 1797, de notre règne le 2 e , » où il disait à ses agents : « Assurez des récompenses pro- « portionnées à leurs services aux militaires de tous les

LE DIRECTOIRE

« grades, aux membres de toutes les administrations qui « coopéreront au rétablissement de la religion, des « lois et de l’autorité légitime. » .

Cette lettre était le signal annoncé et attendu. Immédiatement, les émeutes, les insurrections et les assassinats recommencent dans le Midi et dans l’Ouest. En Bretagne, en Vendée, dans la Normandie, dans la Provence, dans le Languedoc, on attaquait les diligences, onenlevait l’argent du gouvernement ; des bandes d’hommes armés, portant la cocarde blanche et contre lesquels il fallait employer la troupe de ligne, parcouraient les campagnes ; lès républicains étaient assassinés dans les villes, en plein jour. Le Journal des hommes libres publiait la liste de ces assassinats, et si M. de Baranté veut la lire, il verra qu’elle est consjdérable.

Les chefs ne gardaient pas plus de mesure que les soldats. M. de Vaublanc, membre du Corps législatif, et condamné à mort par contumace après le \ 3 vendémiaire, réclama contre le jugement, et ses complices, en majorité dans le conseil, annulèrent la procédure ; ce qui fait dire assez naïvement à M. de Barante (t. II , p. 277) : « Le « moment était donc favorable aux condamnés par contt tumace du 1 3 vendémiaire. Le jugement rendu contre « eux ne les inquiétait pas. » Comprend-on que, après de tels aveux, M. de Barante puisse dire (t. 1, p. 240) : « Ce « n’était pas par les royalistes que le repos public et le « gouvernement étaient menacés?» Son livre est rempli de ces contradictions et, il laut bien le dire, de ces preuves de partialité et de défaut de franchise.

Les clubs s’étaient multipliés. Les royalistes déclamaient contre les sociétés populaires formées à l’exemple

to.

de celle de Clichy. Dans une violente discussion à ce sujet, Camille Jordan, Pastoret, Vaublanc se déchaînèrent contre le Cercle constitutionnel et ne dirent rien de Clichy, qui pourtant était le prétexteet l’excuse de tous les clubs nouveaux, et qui tendait à faire passer l’autorité du Corps législatif et la domination de la France entre les mains d’une coalition d’intrigants. Des pétitions mendiées, suggérées, sortant toutes de la même officine, arrivaient chaque matin, demandant le rétablissement du culte,' des cloches, et la restitution des presbytères. Les catholiques devaient être libres, c’est incontestable; mais il est incon- * testable aussi qu’ils l’étaient, et que le culte était partout repris sans obstacle. Par conséquent, vouloir qu’il fût rétabli officiellement, surtout réclamer les presbytères, c’était demander le rétablissement d’un culte privilégié et défrayé par l’État. C’était inconstitutionnel et impossible ; les royalistes le savaient, mais ils entretenaient ainsi la fermentation des esprits. A la tête de ces « fidèles » devenus tout à coup dévots pour avoir bonne grâce, se faisait remarquer par son arrogance, La Harpe, ce vieux saltimbanque, comme l’appelle Rœderer, et qui croyait sans doute avoir acquis le droit d’insulter dans de plats écrits la Révolution et la philosophie, parce que, cinq ans auparavant couvert du bonnet rouge, il avait célébré le renversement des autels, applaudi au massacre des prêtres et gambadé devant leurs assassins.

Le 4 juillet 1797, le Directoire adressa au Corps législatif un Message où il lui demandait son appui contre « lesbri- « gands connus sêus le nom de chauffeurs et de jésus, qui, « organisés en compagnies, commettent des vols, des voies « de fait, des assassinats. Leur nombre s’augmente chaque

LE DIRECTOIRE

« jour parles déserteurs, lps réquisitionnaires, les émigrés « rentrés, qui assassinent les acquéreurs de biens natio-

<c naux, désolent les campagnes Le Directoire déclare

« qu'il a épuisé tous les moyens Constitutionnels, et il de- « 'mande que le Corps législatif prenne incessamment les « moyens qui sont en son pouvoir, tels que ceux d'assurer « les fonds pour le paiement des fonctionnaires , de la « gendarmerie et de la police. »

Les conspirateurs mis au pied du mur payèrent d’audace. Le plus considéré du parti, Camille Jordan, défendit les brigands par un discours où se trouve cette phrase, restée célèbre, et qui souleva des tempêtes : a La réaction « dont on se plaint n’est-elle donc pas jusqu’à un certain « point naturelle ? » C’était juger les assassinats sur la qualité des victimes, approuver les crimes de la vengeance, copier cette exclamation fameuse :« Ce sang était-il donc si pur! » Exclamation échappée à Barnave dans un moment d’enthousiasme pour l’avenir de la liberté, ce qui n’empêcha pas Burke d’appeler Barnave « le premier patron des premiers assassins. »

Au sortir de cette séance, il fut démontré que tout moyen de conciliation était épuisé, qu’on touchait à une crise. Le conseil des Cinq-Cents et le Directoire avaient l’attitude d’adversaires qui s’observent pour s’attaquer. Chacun choississait son drapeau. Dans une réunion extraparlementaire qui se tenait au Conseil même des Cinq- Cents, Talleyrand avait dit : « L’attaque est résolue, le « succès est infaillible, et le Corps législatif n’a d’autre « ressource que de se rendre à discrétion au Directoire. » On savait que la garnison était renforcée et qu’on lui faisait faire l’exercice à feu.

En même temps, l’armée s’indignait à l’idée de voir triompher à l’intérieur le parti qu’elle combattait au dehors. Bonaparte écrivait au Directoire, le 15 juillet 1797: « Le soldat demande à grands cris, si, pour prix de ses « fatigues et de ses six ans de guerre, il doit être, à son « retour, assassiné dans ses foyers, comme sont menacés « de l’être tous les patriotes. Les circonstances s'aggra- « vent tous les jours, et je crois, citoyens Directeurs, « qu’il est imminent que vous preniez un parti.

« Il n’y a pas un seul homme qui n’aime mieux périr « les armes à la main que de se faire assassiner dans un

« cul-de-sac de Paris N’est-il donc plus en France de

« républicains? Après avoir vaincu l’Europe, serions-nous « donc réduits à chercher quelque coin de terre pour y « terminer nos tristes jours ?

« Vous pouvez d’un seul coup sauver la République. « Faites arrêter les émigrés, détruisez l’influence des « étrangers, faites briser les presses des journalistes ven- « dus à l’Angleterre, et plus sanguinaires que ne le fut « jamais Marat. Si vous avez besoin de force, appelez les « armées. »

Des banquets eurent lieu à l’armée, où les toasts les plus menaçants furent portés, « à l’anéantissement des « royalistes! à la réémigration des émigrés! à la destruc- « tion du club de Clichy ! » Bonaparte fit jurer « haine « implacable aux ennemis de la République et de la coii9- « titution de l’an III. »

Ces manifestations, reproduites dans les journaux amis du Directoire, l’arrivée d’Augereau « qui venait mettre « les royalistes à la raison », firent comprendre aux meneurs qu’il fallait se hâter. Une attaqué à main armée fut-

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résolue ; la nuit seule où elle se ferait était incertaine. On fixa celle du 19 au 20 fructidor. Les postes du Directoire et les trois directeurs Rewbell, La Reveillère et Rarras devaient être égorgés. Plusieurs des chefs, entrés dans la conspiration, s’en éloignèrent au dernier moment quand ils connurent au juste les projets des conjurés; entre autres le général Dumas, qui répondit au colonel Raffet, commandant du bataillon de la Butte-des-Moulins :

« Dieu me préserve d’autoriser de tels assassinats, ni « même de lefe laisser commettre. » M. de Barante, qui accumule les contradictions, rapporte (t. II, p. 304) le curieux et instructif dialogue du colonel Raffet et du général Dumas, après quoi, dans le même volume (p. 427), il ne craint pas de dire : « Ce n’était pas un complot que « le Directoire avait voulu prévenir. »

. Les Directeurs, tenus au courant des projets des conspirateurs, les* devancèrent de vingt-quatre heures.

Le 18 fructidor (4 septembre 1797), à quatre heures du matin, le canon d’alarme est tiré ; les troupes sont sur ’ pied, les ponts gardés, les salles des deux conseils investies et occupées; dix-neuf représentants et Dossonville, chef de la police, sont pris à domicile ; Ramel, commandant de la garde du Corps législatif, est arrêté à la tête de ses grenadiers, qui ne font aucune résistance ; 42 membres' des Cinq-Cents, 11 des Anciens, sont condamnés à la déportation ; 42 journaux sont supprimés ; deux Directeurs sont compris dans la proscription, Barthélemy,qui se laisse arrêter, et Carnot, qui prend la fuite. Les murs sont couverts de pièces qui prouvent l’authenticité de la conspiration, et d’un arrêté du Directoire portant que tout individu qui rappellerait la royauté, la Constitution de 1793

ou d’Orléans serait fusillé sur-le-champ. L’administration centrale de la Seine et les douze mnnicipalités sont suspendues ; le bureau central de police est seul maintenu.

A dix heures du matin, le conseil des Cinq-Cents se réunit à l’Odéon, et une loi sanctionne le triomphe de la force, la violation de la loi. La population est calme. Les soldats sont fort animés et crient avec fureur : Vive la République !

Le 18 fructidor est l’une des quatre journées néfastes de la Révolution. Je blâme du fond du cœur, aussi énergiquement que possible, le coup d’État, et bientôt je dirai pourquoi. Cependant il est incontestable que la première heure de cette journée obtint une approbation générale, tant le danger que couraient la Constitution et la République était évident et imminent. M. de Barante prétend que les proscrits de cette journéene voulaient pas le retour de l’ancien régime. C’est nier la vérité démontrée, les faits les plus authentiques ; c’est • se mettre en contradiction avec les conjurés eux-mêmes. Dans son livre - De la Restauration de la monarchie des Bourbons, publié en 1814, le comte de Montgaillard dit (p. 65) : « Cette épouvantable journée, sonnée du haut « des Alpes par le vainqueur de l’Italie, détruisit de fond « en comble les espérances de lâ royauté. » Gai lais, l’un des plus furieux écrivains royalistes de l’époque du Directoire et l’un des rédacteurs de la Quotidienne, reconnaît, dans son Histoire dui 8 brumaire, publiée aussi en 1814, au moment où l’on disait tout, que « depuis la fatale « journée connue dans nos fastes révolutionnaires sous le « nom de 18 fructidor, les royalistes en furent réduits, « non plus à conspirer, mais à soupirer après un libéra-

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« teur (p. 15). » Enfin, madame de Staël, qui avait la confiance des chefs du parti, et qui a reçu tant de confidences, dit formellement : « Il y avait dans l'intérieur des « deux conseils, comme au dehors, un parti très-décidé « à ramener l'ancien régime. Le général Pichegru en était a un des principaux instruments. » Après de telles assertions, que penser de celle de M. de Barante ?

La conjuration menaçait donc la France dans ses lois fondamentales, dans sa liberté ; elle l’eût dépouillée des institutions sur lesquelles elle fondait sa prospérité, sa puissance, sa gloire; elle eût répandu le sang de ses meilleurs citoyens. Le Directoire put donc dire qu’il .avait sauvé la République ; mais malheur aux constitutions et au pouvoir qui ne se sauvent que par la force, par des coups de main, par la violation des lois !

Le cardinal de Retz, parlant de l’impression produite par les édits qui firent éclater la guerre de la Fronde, dit :

« On chercha en s’éveillant, comme à tâtons, les lois, on « ne les trouva plus. » L’impression fut la même, non pas le 18 fructidor, mais le 49, car il importe de ne pas confondre les dates. J’ai dit que la journée du 18 obtint une approbation générale, tant le danger que courait la République était évident et imminent. A cet égard, tous les contemporains et tous les historiens impartiaux sont unanimes.

J’ai montré le parti royaliste se jetant, par une idée exagérée de se§ forces et de son influence, dans toutes k.» illusions, dans toutes les imprudences, dans tous les excès. Vaincu au i 3 vendémiaire,il avait pris une marche tortueuse et organisé sa conspiration au sein même du Corps législatif. Longtemps avant le 18 fructidor, la conspiration

était à découvert. Après l’élection de 1797, les conspirateurs se crurent sûrs du succès, et c’est alors qu’éclata dans toute la France ce mouvement que madame de Staël elle-même appelle « une intolérable réaction. »

Par une fatalité dont le Directoire n’a pas eu seul à se plaindre, les conjurés trouvèrent des auxiliaires parmi ces républicains que Camille Desmoulins appelait « Passe- Robespierre, » Marat « scélérats de bêtise, » et qui semblaient s’être donné pour mission de faire la contre-révolution en bonnet rouge. Les royalistes exploitèrent habilement la duperie ou la criminelle complicité de ces ultra-révolutionnaires que le parti républicain répudiait, et que Robespierre avait poursuivis, pendant la Terreur, dans le parti de Chaumette et d’Hébert. Malheureusement les royalistes poussèrent l’habileté plus loin ; ils compromirent deux membres du Directoire : Barthélemy, que ses opinions rapprochaient du parti monarchique, et Carnot, qu’entraînèrent sa vanité et ses rancunes.

Carnot était, dans toute la force du mot, un honnête homme; mais, politiquement, c’était un pauvre homme. Comme membre du Comité de Salut public, et aidé par des militaires de premier ordre, tels que d’Arçon et Laffite-Clavé, il avait été utile, mais sans mériter l’éloge excessif qu’on en a fait en disant qu’il a « organisé la victoire, » ce qui vraiment n’est pas sérieux. Embarrassé de sa conduite pendant les" quarante jours qui précédèrent le 9 thermidor, il voulut plaire aux « honnêtes gens ; » il se laissa entraîner par eux, et on le vit dans son salon bras-dessus bras-dessous avec les meneurs de Clichy qui abusèrent de sa faiblesse, mais dont il ne mérita jamais les éloges, a dit Napoléon dans ses Mémoires. La tête lui

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tourna, à lui ancien jacobin, de se voir ainsi recherché, encensé par les gens du bon ton, par les légitimes qui lui disaient comme le renard au corbeau : vous avez été le phénix du Comité de Salut public, vous êtes le phénix du Directoire ; et le corbeau allait involontairement, mais à coup sûr, laisser tomber sa proie qu’attendaient les renards de la conspiration. Cette proie, c’était la République.

Ainsi menacé des deux côtés à la fois, que devait faire le Directoire ? L’honneur et le devoir lui défendaient d’hésiter. Le salut de la République lui était confié, il ne pouyait pas sans trahison la livrer à ses ennemis. En même temps, il faut reconnaître qu’il était dans une situation d’infériorité, et comme frappé de paralysie vis-à-vis de gens qui se servaient de la Constitution pour la braver et la détruire. Le Corps législatif pouvait ruiner la Constitution par les lois, et renverser le Directoire par ses accu- • sations. Le Directoire, au contraire, ne pouvait violer la Constitution et renverser le pouvoir législatif que par la force. Plusieurs historiens de la Révolution disent que le Directoire n’en aurait pas été réduit là, si la Constitution de l’an III eût donné au pouvoir exécutif la faculté de dissoudre les chambres. C’est vrai, mais en admettant l’utilité et le droit de cette dissolution, il faut se rappeler les principes de l’époque. Or, à cette époque, la souveraineté était comprise de telle sorte, qu’une proposition en ce sens eût blessé tous les esprits; Daunou et Lanjuinais la firent dans la commission ; elle ne fut pas même discutée.

Le Directoire n’avait donc aucun des droits constitutionnels avec lesquels il aurait pu se défendre; et comme le danger était aussi grand qu’imminent, l’etendue même

du danger fut regardée comme la mesure et la limite du droit de répression. C’était forcé, mais, du moins, il nefallait pas que cette limite fût franchie. Elle le fut, et, comme la plupart des vainqueurs, le Directoire usa mal de la victoire. Le 18, tous les sacrifices utiles avaient été accomplis ; le 19 fut le jour des passions et de la vengeance. Le 18, la cause du Directoire était celle de la République et de la justice; elle ne le fut plus le 19, quand elle eut été souillée par d’inutiles rigueurs. On multiplia sans mesure le nombre des coupables, qu’il fallait, au contraire, restreindre le plus possible. Et puisque les exemples de l’antiquité étaient alors en grand honneur, le Directoire, poussé par ses amis, aurait dû leur répondre, comme Antonin aux sénateurs qui l’excitaient à poursuivre tous les complices d’Attilius : « Je ne suis pas bien « aise qu’on sache qu’il y a tant de personnes qui ne m’ai- « ment pas. »

Les amis du Directoire ont vanté sa modération en disant que le coupd’État n’avait coûté la vie à personne; et, en effet, le 18 fructidor est, depuis 92, la première journée qui se soit opérée sans effusion de sang. Mais trois ans de gouvernement régulier avaient si complètement changé et calmé les esprits, que des exécutions en masse et la vue de l’échafaud auraient révolté l’opinion publique. D’ailleurs les Directeurs savaient , par cinq ans d’expérience, que l’abus du pouvoir appelle les représailles, et l’intérêt personnel, à défaut de la justice, les engageait à laisser dans le fourreau le glaive qui pouvait, d’un jour à l’autre, frapper leurs propres têtes.

Le 18, dans la matinée, la conspiration royaliste était dissoute, les chefs étaient arrêtés, il fallait les livrer aux

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tribunaux : les preuves contre eux étaient innombrables, moralement et matériellement accablantes, plus claires que le jour; la répression se faisait alors aussi légalement que possible ; la liberté et la République étaient sauvées par des moyens légitimes. Le 19, au contraire, elles étaient irrévocablement compromises. Les suppressions •de journaux, les arrestations en masse, les déportations sans jugement,. furent des actes iniques et aussi absurdes que criminels, puisque la France n’y vit et n’y put voir qu’un signe de faiblesse et de décadence. Le livre de la Constitution était placé sur une .colonne au milieu de la salle des délibérations. Après le coup d’État, on eut beau laisser le livre sur sa colonne, la Constitution n’y était plus, la journée du 19 avait marqué son dernier jour et la fin prochaine du Directoire, qui ne fit plus que se traîner de chute en chute, prouvant ainsi que les gouvernements, même les plus légitimes, ne violent jamais impunément les lois de la justice.

Si, après avoir transgressé la Constitution pour la défendre contre ceux qui voulaient la détruire, le Directoire y fût rentré immédiatement ; si, après cette preuve de force, il eût reporté sur la Constitution et éloigné de luimême et de ses amis les fruits de la victoire ; si le 1 8 fructidor n’eût servi qu’à fortifier la liberté et la République, et à donner ainsi à cette violation des lois des garanties capables d’éloigner à jamais une si douloureuse nécessité, aucun doute n’aurait pu s’élever sur la pureté des motifs qui avaient inspiré le coup d’État. Mais il n’en fut pas ainsi ; on eut immédiatement recours aux mesures les plus tyranniques. Les opérations électorales de quarante-neuf départements furent déclarées illégitimes et nulles; la loi

sur la garde nationale fut rapportée. Les Directeurs se firent investir du pouvoir de déporter, par décret, tout individu jugé dangereux pour la tranquillité publique. Ainsi , l’arbitraire ne se contentait plus de frapper les actions criminelles ; dès qu’un individu lui était suspect, il n’était plus innocent.

Mais c’est surtout contre la presse qu’on s’acharna, . comme toujours, avec une fureur particulière. Les journaux et écrits périodiques furent mis pendant un an sous l’inspection de la police, qui pouvait les prohiber et qui usa largement de cette faculté. En six mois, vingt-deux journaux furent supprimés; les autres, frappés de mutisme, se bornèrent à enregistrer les nouvelles de la guerre et les actes officiels. Le Corps législatif, devenu l’instrument du Directoire, se plia complaisamment à toutes ses fantaisies. Il ne tarda pas à reconnaître sa faute. Deux ans ne s’étaient pas encore écoulés que Berlier, parlant au nom d’une commission chargée d’examiner la question relative à la liberté des journaux, s’exprimait ainsi (7 juin 1799):

« Je n’ai pas la criminelle pensée de faire le pro- « cès au 18 fructidor, mais ce que l’on dut faire alors ne « saurait être» la règle de notre conduite actuelle; les « circonstances passent, mais les principes restent. De- « puis deux ans, cette liberté, ce droit sacré du citoyen « n’existe plus, et une telle suspension, dangereuse quand « elle dure, devient tyrannique quand elle n’est pas jus- « tifiée par la nécessité. » Deux ans auparavant, le même Berlier, l’un des conseillers du 18 fructidor, votait la suppression des journaux, la déportation des journalistes, et il applaudissait , lui homme modéré cependant, quand

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Talot appelait ces journalistes a polissons, gredins, assas- « gins de la patrie. »

Maintenant, le Directoire avait des journaux pour calomnier ses adversaires, et ceux-ci n’en avaient plus pour se défendre. Le gouvernement avait la force pour opprimer, et les opprimés n’avaient plus le moyen de se plaindre.

Le Corps législatif, dégradé et avili, aurait trouvé une sûreté contre le Directoire dans la liberté de la presse, et cette liberté, il l’avait supprimée lui-même. 11 ne vit pas qu’un pouvoir qui interdisait la liberté aux journaux ne la laisserait pas à la représentation nationale ; qu’un gouvernement qui avait peur d’un mot, d’une ligne, d’un article, ne supporterait pas une tribune qui aurait été l’encouragement, la force et l’espoir de tous les mécontents. Dans cette situation, quelles ressources avait donc le Corps législatif? Encore des coups d’État ; car entrés dans cette voie, les auteurs et les complices du 18 fructidor pe s’arrêtèrent plus, ils ne pouvaient plus s’arrêter.

Les élections faites en 1798 avaient été pour l’opposition une occasion de protester contre la tyrannie. Le Directoire rçfusa de les ratifier. Il demanda, par un message, que le Corps législatif rejetât tous ceux dont la nomination était une attaque contre la Constitution de l’an 111. Un rapporteur complaisant, Bailleul, distingua dans les élections : 1° celles où l’esprit républicain avait dominé 2° celles où le triomphe de l’anarchie avait été complet, 3° celles où il y avait eu un mélange d’anarchistes, de royalistes et de républicains : de là, disait-il, des choix bons , mélangés, mauvais. Les bons furent ratifiés, les mélangés triés, les mauvais cassés. Le Corps législatif

donna son approbation, et cela s’appela le coup d’État du 22 floréal (H mai 1798).

Ce fut bientôt le tour du pouvoir exécutif. Siéyès, qui, le 1 er novembre 1 795, avait refusé de faire partie du Directoire, y entra le 46 mai 4799, porté par les conspirateurs, qui préparaient déjà le 48 brumaire. Leur premier acte fut une attaque en règle contre les Directeurs, que Lucien Bonaparte, au nom de la commission des onze, accusa d’avoir « abusé de la suprême autorité qui leur avait été « accordée au 4 8 fructidor ; » d’avoir essayé, « par des « moyens machiavéliques, de se soutenir hors de la Cons- « titution, dans laquelle ils ne voulaient pas rentrer. » Ainsi, tous invoquaient la Constitution, que tous avaient violée. Les Directeurs succombèrent. Treilhard, dont l’élection fut annulée, Merlin et la Réveillère furent exclus du Directoire, et remplacés par Moulins, Gohier et Roger-Ducos. Cela s’appela le coup d’État du 30 prairial (18 juin 1799). C’était le huitième en moins de sept ans. Le pouvoir était maintenant aux mains de deux incapables et de trois traîtres : Moulins, militaire sans réputation : Gohier, honnête homme, mais inconnu et sans autorité ; Roger-Ducos, nommé pour sa nullité ; Barras, dilapidateur, débauché et vendu aux ennemis de la République ; Siéyès, ex-constituant, ex-conventionnel, ex-prêtre, et ayant toute l’astuce d’un prêtre, et d’un mauvais prêtre. Quand les partis sont tombés à cet état de dégradation, le premier ambitieux qui veut prendre le pouvoir peut compter sur la plus honteuse servilité. Aussi cinq mois plus tard, quand César passa le Rubicon, Brutus ne se montra pas, et de même que le 48 fructidor, le 18 brumaire s’accomplit sans difficultés: Illic sedimus et flevi-

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mus. Jamais, depuis 89, la France n’avait offert un si triste spectacle.

Rour oublier les dégoûts de la politique, M. de Barante s’étend avec complaisance sur les opérations militaires de l’extérieur, et cette partie du livre est certainement la meilleure et la plus digne de la réputation de l’auteur. -Cependant, là encore il y a une grande erreur ou plutôt un vieux préjugé qu’il importe de relever. Depuis cinquante

ans, tous les niais affirment d’un air capable que, pendant la Révolution, « l’honneur s'était réfugié aux armées. » Ce lieu commun, qui prouve tout simplement l’ignorance de ceux qui le répètent, a été imaginé et propagé par les royalistes , et ce n’est pas là, certainement, la moins habile de leurs inventions. Ils savent bien, cependant, que jusqu’à la fin du Consulat c’est dans l’armée que l’esprit révolutionnaire s’est conservé avec le plus de pureté et d’énergie. Et quoi de plus naturel ! Les armées étaient composées de ces volontaires, partis en 92, quand la patrie fut déclarée en danger, et qui , suivant l’expression de M. Bûchez dans son Histoire par/ementuire (t. XXXVII, p. 273), « avaient vaincu l’Europe pour vaincre la monarchie. » Le Comité de Salut public avait constamment porté leurs efforts contre l’ennemi, les empêchant ainsi de se retourner vers l’intérieur, de se mêler aux discordes civiles. Et la grande faute du Directoire fut justement d’avoir laissé l’armée prendre un rôle politique. C’est le 18 fructidor, pour la première fois depuis 89, qu’un officier, portant la main sur des représentants qui invoquaient la loi, osa leur répondre : « La loi, c’est le sabre ! » C’est ce jour-là aussi, pour la première fois, que le sanctuaire de la représentation nationale fut changé en corps de garde.

STOIRE ET RELIGION.

Qu’on en fasse un crime au Directoire, à la bonne heure ; mais il n’est pas juste de le rendre seul responsable. J’ai parlé du mouvement qui éclata à l’armée d’Italie quand les soldats y apprirent que l’ennemi contre lequel ils versaient leur sang depuis cinq ans était à la veille de triompher à l’intérieur. Bonaparte, on l’a vu,- écrivait, le 15 juillet 1797 : « Citoyens directeurs, il est imminent a que vous preniez un parti ^ si vous avez besoin de force, « appelez les armées. » Après le coup d’État, il écrivit à Augereau : « Toute l’armée a applaudi à la sagesse et à « l’énergie que vous avez montrée dans cette circons- « tance. » Et il adressa à son armée une proclamation où il disait : a La haine des traîtres, des tyrans et des esclaa ves sera, dans l’histoire, notre plus beau titre à la gloire a et à l’immortalité. » Quelques jours plus tard, il répondit à son aide-de-camp Lavalette, qui blâmait les excès de fructidor : « Cette résolution aura été un vigoureux coup a de fouet donné à la nation. » Le général Lannes buvant a à la destruction du club de Clifchy, » s’était écrié : a Les infâmes ! que le sang des patriotes qu’ils font assasa sincr retombe sur eux ! » L’adresse envoyée par l’armée d 5 Italie à l’armée de l’intérieur disait aux royalistes : a Tremblez ! vos iniquités sont comptées, et le prix en est a au bout de nos baïonnettes. » L’adresse de la division de Masséna était encore plus violente : a Quelle est donc, « disaient les soldats, cette nouvelle audace qui s’alia mente de la clémence d’un gouvernement généreux ? « Les déhontés royalistes se sont- ils persuadés que nous « n’existions plus ? Nos baïonnettes auront bientôt délia vré la terre de ces monstres qui la fatiguent. Qu’ils reçoia vent de nous cet avis salutaire. » Aussi, le lendemain du

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coup d’État, dans la séance permanente du 19, le conseil des Cinq-Cents, après avoir voté l’impression des adresses de l’armée, déclara qu’elle avait bien mérité de la patrie, et Chasal put dire : « Toutes les armées de la « République l'ont appelée, cette belle journée du I8fruc- « tidor ; elle leur appartient. » Chasal avait raison ; mais il ne voyait pas que, par le coup d’État, le Corps législatif aussi appartenait à l’armée. Madame de Staël dit que « les soldats de cette époque furent les janissaires de la « liberté, » et Bonaparte a reconnu plus tard que l’un des inconvénients du 18 fructidor fut « une pente trop mar- « quée vers le gouvernement militaire. » Cette pente conduisit au 18 brumaire, et ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est qu’il ait pu, lui qui avait conseillé, imposé le coup d’État, répondre aux républicains qui lui crièrent dpns l’orangerie de Saint Cloud: Et la constitution ! «La eons- « titution ! vous l’avez violée le 18 fructidor ! »

Maintenant, pour me résumer, voici, je crois, ce que la justice veut qu’on dise du Directoire. Jusqu’au 18 fructidor, il gouverna avec modération, avec dévouement ; il rétablit l’ordre, ramena la prospérité, releva les affaires; il rendit en tout genre de grands services, il ne mérita que des éloges.

Après le 18 fructidor, tout changea de face. Le Directoire ne fit plus que des fautes ; il livra la France à une bureaucratie tracassière, à une police brutale ; il s’égara

dans les intrigues ; au lieu de s’appuyer franchement sur #

un des partis, il les flatta tous ; il négqcia successivement avec chacun la ruine du parti contraire: misérable système de bascule, dernière ressource d’une tyrannie impuissante.

11 y avait cependant quelque chose de plus irrégulier

- — re!

que cette conduite du Directoire, c’était l’autorité dont il était investi, et pendant un an. la France dut lui savoir gré des crimes qu’il ne xommettait pas. Quels excès l’histoire n’aurait-elle pas à flétrir si les hommes, quoique coupables, n’eussent pas encore mieux valu que le pouvoir ! C’est cependant sur les hommes que les historiens s’acharnent, et M. de Barante tombe de préférence sur la Réveillère et sur Rewbell, justement les deux plus estimables ; il est vrai qu’ils étaient les plus sincèrement dévoués à la Révolution et à la République. La Réveillère était un honnête homme, et il a laissé des ouvrages qui sont l’œuvre d’un écrivain de mérite. M. de Barante n’en parle pas ; il trouve plus facile de reproduire, contre les infirmités physiques du Directeur, les plaisanteries de mauvais goût prodiguées par Carnot dans sa réponse au rapport de Bailleul ; il se moque aussi des théophilanthropes, et là-dessus il serait facile ne nous entendre. Cependant, puisque nous sommes condamnés à avoir toujours des sectaires, il n’est pas mauvais que les sectes se multiplient pour se neutraliser, et alors je ne vois pas ce que la théophilanthrophie a de plus ridicule que les autres.

Les fondateurs de ce culte d’un jour faisaient profession « d’adorer Dieu et d’être utiles aux hommes, » sans dogme, sans intérêt personnel, sans charlatanisme sacerdotal. Ils voulaient rendre populaire l’usage de la raison, et je sais qu’il n’y ont pas réussi. Mais la Réveillère prouva sa foi par ses œuvres. Tombé du pouvoir en 1799, il rentra dans la vie privée, et bientôt il fut obligé, pour vivre, de vendre ses livres et sa maison d’Andilly. Il refusa, comme membrede l’Institut, de prêtersermentà l’Empire. En 1811, le gouvernement le sachant malheureux, et lui ayant fait

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offrir une pension dont il était libre de fixer le chiffre, il répondit que, n'ayant pas servi le gouvernement impérial, iln’avait aucun droit à ses faveurs. M. de Barante peut trouver cela ridicule, mais il avouera, du moins, que ce ridicule-là n’est pas commun.

Quant à Rewbell, qui était la tête politique du Directoire, il joignait à un caractère ferme et résolu la plus grande inflexibilité de principes, et, malheureusement, un abord difficile, une humeur roide, brusque et impatiente, qui a souvent blessé ses meilleurs amis. Magistrat intègre, il fut, màlgré la simplicité de ses mœurs, l’objet des plus odieuses calomnies. On l’accusa d’avoir dilapidé la fortune publique, touché des pots-de-vin considérables, ramassé des sommes énormes dont une partie avait été employée * à acheter des propriétés princières sur les bords du Rhin. Jusqu’à sa sortie du pouvoir, il n’opposa à ses ennemis que le témoignage de sa conscience. Redevenu simple représentant, il prit ses calomniateurs corps à corps, les convainquit d’imposture, les couvrit de confusion, si bien que la calomnie n’osa plus se montrer au grand jour, et que la force de la vérité fait dire à M. de Barante (t. 111, p. 411):

« Sous le rapport de la probité, Rewbell avait raison de « parler sans crainte et sans embarras. » Ce que M.de Barante dit de Rewbell s’applique en général à tous ceux qui ont joué un rôle important depuis 92 jusqu’au 18 brumaire. Ils ont commis des fautes; mais leur honneur, traîné d’abord dans la boue et sous le couteau de la calomnie, a été trouvé intact par l’histoire.

Quoique je ne me sois pas trop appesanti sur les diverses parties dont se compose le livre de M. de Barante, je crois en avoir dit assez pour prouver qu’il n’y a, comme

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dans la plupart des ouvrages écrits sur le Directoire, ni ce scrupuleux respect de la vérité, ni cette impartialité de jugement qui sont les qualités essentielles de l’historien. Maintenant, si je voulais examiner ce livre sous le point de' vue littéraire, comme on doit le faire quand il s’agit d’un écrivain qui a une position dans les lettres et qui est membre de l’Académie, je serais forcé de dire que le style n’est pas toujours d’accord avec le bon goût, et même qu’il manque quelquefois de précision grammaticale. Ainsi, on y trouve des phrases comme celle-ci : « On amena le « parlementaire, qui, lorsque ses yeux furent débandés, « se trouva en face de tout l’appareil et le mouvement a d’un grand quartier général. » Ou comme celle-ci : « Bonaparte, accoutumé à recevoir sous forme rhétorique « ou théâtrale les opinions que propageaient la littérature a et la philosophie. » M. de Barante dit que le Directoire avait d 'ignobles auxiliaires, une impudente violence, A’ ignobles altercations. Un pareil style indique la passion, et, joint aux autres défauts que j’ai relevés, il contribue à mettre Y Histoire du Directoire au-dessous des autres productions de M. de Barante.

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