M. THIERS, HISTORIEN
(12 novembre 1865).
Un livre de l’un des hommes célèbres que le 2 décembre a jetés dans la solitude et dans le silence, est' toujours un événement. Les sentiments que l’auteur excitait autrefois se réveillent, la curiosité publique s’émeut; on veut voir si l’écrivain est resté le même, ou bien s’il a changé ; dans le premier cas, quelles sont ses espérances et sur quoi il les fonde ; dans le second cas, jusqu’où vont ses défaillances et comment il les explique ; le nom seul suffit au débit, même indépendamment de la valeur de l’ouvrage. C’est ce qui est arrivé à Y Histoire de Cromwell de M. Guizot, aux Souvenirs de M. Villemain; c’est ce qui arrive, en ce moment, au douzième volume de l 'Histoire de l’Empire, de M. Thiers. Depuis quece volume a paru, tout le monde en parle, il est chez tous les libraires, dans tous les cabinets de lecture, presque dans toutes les mains : les uns le blâment, les autres le louent; ces derniers, je crois, sont plus nombreux ; il est vrai que personne, encore du moins, ne l’a ni examiné ni jugé. Dans un livre de cette importance, où se déroulent tant d’événements extraordinaires, il y a plusieurs parties, et
1 Avertissement placé à la tcte du t. Xll de l'Histoire du Consu- * lai et de l’Empire.
HISTOIRE ET REUGIOJS.
entre ces diverses parties, ordre, enchaînement, système. Peut-on juger convenablement un tel livre avant qu’il soit terminé et que l’auteur ait dit son dernier mot ? Je ne le pense pas, et c’est là, à mon avis, ce qui rend si déplorable l’habitude qu’ont prise les auteurs de donner leurs ouvrages par fragments. Enfin, au bout de quinze ans, celui de M. Thiers est fini, et l’éditeur annonce qu’il sera complètement publié dans quelques mois. Nous * pourrons donc bientôt apprécier, en même temps que le caractère et la politique de Napoléon, ce que M. Thiers a mis dans son histoire de conforme ou de contraire à la vérité, à la justice, à la saine politique. Je me propose de faire cet examen de façon, je l’espère, à mettre M. Thiers historien à sa véritable place, sans me laisser imposer par une grande réputation et sans manquer aux égards qui lui sont dus. Je me borne aujourd’hui à parler de la préface qu’il a mise à la tête du douzième volume.
Walpole, mourant, répondit à l’ami qui lui demandait quelle lecture il désirait qu’on lui fît : « Tout ce que vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas l’histoire. » M. Thiers, au contraire, professe pour l’histoire un profond respect. Ils ont raison tous les deux. Walpole méprisait ces écrivains d’industrie qui, par ignorance, par esprit de parti ou parservilité, propagent l’erreur, popularisent le mensonge, entretiennent les préjugés, créent des rôles au lieu de peindre les hommes tels qu’ils sont, atténuent systématiquement ce que les rois ou les partis ont fait d’odieux, cherchent à soustraire les plus mauvais princes à la justice des siècles : insultent les plus généreux champions de la plus juste cause, quand cette cause a succombé ; pervertissent enfin le peuple, dont l’histoire doit épurer les idées.
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perfectionner la morale, éclairer la raison. C'est ainsi, en général, que l’histoire moderne a été faite par des écrivains qui, en travaillant à déshonorer ce qui mérite la reconnaissance du monde, à faire admirer ce qui ne mérite que malédiction, n’ont assuré que leur propre infamie. Ces prétendues histoires ne sont que des romans, et des romans du genre le plus immoral.
La véritable histoire est celle où l’écrivain expose et juge loyalement tout ce qui a été fait, dit, senti et pensé à l’époque dont il s’occupe. Celle-là est toujours instructive et essentiellement morale, même quand elle nous montre Caton déchirant ses entrailles, Jean Huss sur son bûcher, Galilée à genoux, Sydney sur l’échafaud ; car alors l’instinct du cœur ne se trompe pas, et il n’est pas un lecteur honnête qui ne préfère le sort des victimes à celui de leuts oppresseurs et de leurs bourreaux. Dans l’histoire ainsi comprise, le crime, d’où qu’il vienne, n’est jamais en sûreté. « C’est là, dit Bossuet, c’est dans l’his- « toire que les plus grands rois n’ont plus de rang que par « leurs vertus, et que, dégradés à jamais par les mains de « la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le «jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C’est « là qu’on découvre que le lustre qui vient de la flatterie « est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque « industrieusement qu’on les applique , ne tiennent « pas (I). »
L’histoire inspire un tel respect à M. Thiers que la crainte d’alléguer un fait faux le remplit, dit-il, « d’une sorte de confusion. » C’est un beau sentiment, mais il est incomplet. Ce qui doit remplir un écrivain de confusion,
1 Oraison funèbre de madame la duchesse d’Orléans.
niSTOIRE ET RELIGION.
c’est moins la crainte d’alléguer un fait inexact que de porter un faux jugement. Un fait faux se rectifie aisément,; un jugement faux, quand c’est un écrivain comme M. Thiers qui le porte, peut égarer l'opinion et avoir, en politique et en morale, les plus funestes conséquences ; d'où il suit que, pour écrire l’histoire, toutes les manières et tous les temps ne sont pas bons. Quelle est la meilleure manière, quel est le temps le plus favorable ? C’est ce que M. Thiers examine dans sa préface. Après avoir indiqué les problèmes « profonds comme l’âme humaine » que soulève la vie de Napoléon, il se demande comment on peut arriver à les résoudre, et il répond : « La première « condition, c’est d’éteindre toute passion dans son âme. b Le jésuite Strada, qui a écrit tant de mensonges et dissimulé tant de vérités importantes, prétend aussi qu’un historien ne devrait être d’aucun ordre, d’aucun parti, d’aucun pays, je crois même qu’il ajoute d’aucune religion. Avant lui. Lucien avait dit la même chose, que répètent tous les traités sur cette matière, et le précepte, pour être ancien, n’en vaut pas mieui.
Dans une gravure placée en tête de sa logique, Wolff représente la terre livrée aux tempêtes de toutes les passions; au-dessus de la région que n'atteignent pas les orages, du milieu de l’espace pur, sort un bras qui ne tient à aucun corps : à ce bras est suspendue une balance dont les plateaux sont immobiles dans une parfaite égalité ; au-dessus de la balance, sur une banderolle, on lit ces mots : Disccrnit pondéra rerum. Carat, dans ses Mémoires sur la Iléoolution, raconte (p. 180) qu’ayant pris cet emblème pour devise dans un ouvrage qu’il communiqua au Comité de Salut public, Robespierre lui de-
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manda pourquoi ce bras ne tenait à aucun corps. « C’est, lui dit Carat, pour représenter qu'il ne tient à aucune passion. — Mais tant pis, répliqua Robespierre, la justice doit tenir à la passion du bien public, et tout citoyen doit rester attaché au corps de la République. » — C'est évident, et tous les grands historiens que M. Thiers cite avec admiration, Tive-Live, Tacite, Machiavel, ne l’ont pas compris autrement. Tive-Live décrivant les malheurs de Rome déchirée par les factions, Tacite vengeant la liberté opprimée, Machiavel flétrissant les excès de la cour papale, n’avaient pas éteint toute passion dans leur âme. C’est au contraire parce qu’il avait la passion du bien public, parce qu’il restait invariablement attaché au corps de la République, que Tacite a décrit, de ce style qui sera éternellement le modèle et le désespoir des écrivains, le honteux assoupissement d’un peuple avili par des despotes, et qu’il a couvert ces despotes de la honte et de la boue tenaces avec lesquelles ils traversent les siècles. Si M. Thiers avait, au même degré que Tacite, l’énergie de l’âme et la profondeur des sentiments, il n’eût pas dit (p. 35.' que Napoléon « pesa dans la balance de la destinéfe autant que « la raison, la justice et la vérité. » Quand la justice, la vérité et la raison sont d’un côté de la balance, un homme, qu’il s’appelle César ou Napoléon, qui a le malheur d’être du côté opposé, est toujours bien léger.
Je trouve que, pour un homme qui a travaillé à éteindre toute passion dans son âme, M. Thiers s’exalte trop, qu’il ne modère pas assez son enthousiasme. Il y a, certainement, dans la vie de Napoléon, des exploits étourdissants, des actes qui dépassent de beaucoup la mesure commune. Mais la vie d’un grand homme est un drame
joué devant le monde, et si le vulgaire est frappé des belles scènes, l’historien ne doit s’intéresser qu’à l’ensemble. Le peuple contemple avec admiration un soldat qui s’élève au sommet de la fortune, l’historien ne doit pas être si facilement ébloui. C’est parce qu’il était peu admirateur, qu’Ulysse évita le sort de ses compagnons. Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas tous', plus ou moins, pris Ulysse pour notre patron.
M. Thiers disserte longuement sur la manière d’écrire l’histoire, et sa dissertation est remarquable par une flexibilité et une correction de style qu’on ne retrouve pas assez dans ses ouvrages. Il y a, dit-il, vingt manières d’écrire l’histoire. Oui, il y a la manière de Tacite et celle du Père Loriquet, ce qui prouve que toutes ne sont pas bonnes. « On peut l’écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite. » Et M. Thiers « ne demanderait au ciel » que d’avoir « fait comme le « moins éminent de ces historiens pour être assuré d’avoir « bien fait. » Je crois que M. Thiers a tort. Les vieux noms font toujours un grand effet, mais là encore il faut raisonner àon admiration. Les historiens anciens, lus sans dessein et au hasard comme ils le sont d’habitude, grâee à une éducation en général détestable, ont un charme infini qui tient à leur éloquence, à l’art incomparable avec lequel ils font ressortir les caractères et les tableaux qu’ils offrent à l’imagination. Mais quand on les lit pour s’instruire, on les trouve bien incomplets. Les Grecs surtout ne donnent aucune idée précise de l’histoire de leur pays, de sa chronologie, de ses lois, de ses relations avec les autres peuples : il a fallu que les modernes débrouillassent ce chaos.