‹ Histoire et religionChapitre 5 sur 15 · M. TH 1ER S · texte numérisé non relu

M. TH 1ER S

Les Romains sont plus instructifs. Tite-Live nous a laissé une histoire qui est certainement la plus détaillée, la plus éloquente, la plus belle, la plus complète qui nous soit venue de l’antiquité. Mais elle fourmille d’omissions

graves, et elle est souvent dégradée par des fables absurdes. Les Commentaires de César so'nt un modèle de style pour les mémoires; qu’on loue ce style, à la bonne heure, mais si l’on va plus loin, l’éloge est exagéré. Sa plume court, avare de mots, prodigue de faits : mais ces faits sont loin d’être toujours intéressants. M. de Lamartine a jugé ce livre trop sévèrement, mais il faut reconnaître que César traite un peu ses lecteurs comme des vaincus: il ne les instruit de rien. Ou de presque rien. Napoléon, par esprit de corps sans doute, accusait Tacite d’avoir calomnié les empereurs. « C’est, disait-il, l’historien d’un « parti, et le peuple romain n’était pas du parti de Ta- « cite. » Suard, à qui Napoléon parlait ainsi, lui répondit avec raison que ce qu’il appelait le peuple romain n’était qu’une vile populace, venue<à Rome de tous les points du monde, applaudissant, pour du pain et des spectacles, le plus infâme des empereurs devenu le plus mauvais des historiens. Tacite a flétri les esclaves autant que les maîtres, son éloquence est sans rivale, il est profondément moraliste ; mais Voltaire lui reproche justement de ne pas instruire assez. Il ne jette pas assez de lumière sur les causes qui ont porté tant d’empereurs à commettre tant de crimes. Racine a dit : « C’est le plus grand peintre de l’antiquité. » Montesquieu : « Il abrège tout, parce qu’il voit tout. » C’est vrai, mais il y a dans ses livres des mystères que le lecteur ne peut pas pénétrer, et, en ce sens du moins. Napoléon a raison contre M. Thiers qtiand il

dit : « Ce grand esprit n'est pas le modèle de l’histoire et , « des historiens. »

M. T hiers, qui s’extasie devant les anciens, ne dit pas un mot des modernes, qui sont pourtant des modèles bien préférables pour écrire notre histoire. Il ne parle ni de Hume, ni de Gibbon, ni de Robertson, ni de Voltaire, ni de Montesquieu, dont la philosophie vaut bien toute l’éloquence antique. Il est vrai que la philosophie préoccupe médiocrement M. Thiers, et, dans tous les cas, ce n’est pas là ce qui brille dans ses livres. C’est par ces historiens que l’histoire moderne se lie à celle de l’antiquité. C’est chez eux qu’on trouve l’alliance de l’érudition et de la critique la plus instructive. C’est là qu’on voit comment les grands esprits emploient tantôt un fait pour éclairer le corps entier de l’histoire, tantôt le corps entier de l’histoire pour expliquer un seul fait ; et comment les historiens dignes de ce nom tirent de l’histoire des réflexions générales qu’ils élèvent, suivant l’expression de Fontenelle appliquée à Leibni'z, au dessus de l’histoire même. C’est là qu’on trouve le style simple et facile, l’ordre, la clarté, et, en général, l’amour de l’humanité, qui placent Voltaire, Montesquieu et les historiens anglais au-dessus des historiens anciens, de Thucydide, de Tite-Live, même de Tacite. L’histoire, ainsi entendue et ainsi écrite, a peut-être moins de couleur, mais elle offre plus de leçons.

M. Thiers, qui met Tacite au nombre des auteurs dont il s’est inspiré, est encore bien loin de son modèle. Tacite abrège trop, M. Thiers n’abrége pas assez. Sous prétexte que le lecteur est exigeant, qu’il est curieux, qu’il veut tout savoir, M. Thiers se jette dans ces détails infinis, mi-

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