‹ Histoire et religionChapitre 6 sur 15 · M. THIERS · texte numérisé non relu

M. THIERS

nutieux et inutiles que Voltaire appelle a la vermine de l’histoire. » Non, le lecteur n’exige pas tant, et d’ailleurs, si vous voulez l’instruire, il ne faut pas tant lui donner. M. Thiers aime passionnément les opérations militaires, il se plaît au récit des combats, où l’esprit du lecteur se perd au milieu de la confusion. Il s’est livré en Europe bien des batailles depuis celle de Fleurus jusqu’à celle de Waterloo, toutes ont été décrites en détail ; que reste-t-il de ces descriptions dans la mémoire de ceux qui les ont lues? Le résultat, et encore ! Que m’importe que ce soit le 3' régiment du premier corps qui, en tombant sur le 1" régiment du deuxième corps ennemi, ait décidé le succès de la journée? Ce que je veux savoir, c’est la cause de la guerre et les conséquences du triomphe ou de la défaite. Débrouillez bien cette cause, indiquez bien ces conséquences, le lecteur n'en demande pas davantage. Les ^détails où se complaît M. Thiers sont le petit côté de l’histoire, et c’est en suivant ces petits sentiers qu’on manque la grande route.

• J’arrive maintenant à la difficile question que soulève M. Thiers, quand il dit (p. 5) que l’histoire convient «non pas exclusivement, mais plus spécialement à notre temps. «L’assertion peut paraître étrange; n’importe. M. Guizot a dit dernièrement que nous n’usions pas de toute la liberté que nous avons. C’est possible, et, dans tous les cas, aujourd’hui comme toujours, le livre a des franchises que n’a pas le journal. J’admets donc qu’un historien, surtout quand cet historien s’appelle M. Thiers, jouit de toute la liberté désirable. Richelieu fit décapiter de Thou, parce que son père le président avait dit, dans son Histoire, que l’oncle du cardinal avait violé tous ses

serments et commis tous les excès ( voto ejurato, omni licentiœ oc libidinis genere contaminâsset). M. Thiers assurément, même en lui supposant la franchise du président de Thou, n'a pas à craindre que sa tête soit offerte en holocauste. J'admets encore que, pour résoudre les questions que soulève l’histoire de l’empire, M. Thiers se détache de tout intérêt personnel, qu’il n’apporte dans ses jugements aucune prévention favorable ou hostile ; j’admets qu’il ait imposé silence à ses passions, que chez lui le souvenir de nos maux soit éteint ; que la solitude ait élevé son âme au-dessus de tout ressentiment, de toute affection ; qu’il jouisse de cette sérénité de raison, de cette inflexibilité de jugement indispensables pour la solution des problèmes réservés juqu’ici à la postérité ; j’admets enfin que l’histoire convienne spécialement à notre temps, et alors, voici ce qui va nous être expliqué dans les trois derniers volumes, car il n’y en a pas , la trace dans les douze déjà publiés.

M. Thiers doit nous expliquer comment les institutions en apparence les plus libérales étaient entre elles dans de tels rapports, que de leur conflit ou de leur concours résulta et devait résulter un accroissement progressif de puissance personelle, et de cet accroissement de puissance combiné avec la gloire militaire, l’autocratie la plus absolue.

M. Thiers nous dira pourquoi, lorsque les gouvernements éblouissent les peuples pour les séduire, les peuples se mentent à eux-mêmes pour s’absoudre de leurs faiblesses, et pourquoi une fois sur cette pente les nations donnent plus qu’on ne leur demande, ce qui, soit dit en passant, justifie presque l’excès de l’ambition par l’excès

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