‹ Histoire et religionChapitre 7 sur 15 · M. THIERS · texte numérisé non relu

M. THIERS

de l’abandon. Napoléon, après avoir dompté les forts, fut vaincu par les lâches. M. Thiers doit nous donner la raison de cette apparente anomalie, en indiquant pourquoi ceux qui furent les flatteurs les plus prosternés, ceux qui livrèrent à l’empereur toutes les libertés, toutes les garanties, ceux qui sacrifièrent toutes les gloires à la gloire militaire, renièrent sans pudeur le dieu qu’ils avaient encensé sans dignité, et firent oublier, par la lâcheté de leur ingratitude, la lâcheté de leur adulation. Il faut faire à chacun sa part dans cette démoralisation. Il faut nous dire pourquoi les « hommes heureux, » une fois battus, ne sont plus que des idoles qui tombent. Il faut expliquer, car c’est là qu’est la moralité de l’histoire, pourquoi cet homme si grand, presque idéal dans la prospérité, pourquoi le potentat qui remplissait le monde du bruit et de la terreur de son nom, a été si facilement emporté au premier souffle de la mauvaise fortune.

La question personnelle ici est dominée par une question plus grande, plus universelle, et il semble que, pour là traiter avec toute la dignité de l’histoire, il faudrait une autre situation. M. Thiers n’est pas de cet avis; il pense que l’histoire de l’empire convient essentiellement à notre temps, mais il se borne à l’affirmer. Il aurait pu en* donner la preuve dans son douzième volume ; il la donnera sans doute plus tard.

M. Thiers nous apprend qu’il a « lu, relu et annoté de « sa main les innombrables pièces contenues dans les ar- « chives dè l’État, les trente mille lettres composant la o correspondance personnelle de Napoléon, les lettres « non moins nombreuses de ses ministres, de ses géné- « raux, et même des agents de sa police. » Il est bon de

consulter les pièces officielles, les correspondances, même les rapports de police; mais en les étudiant il faut s’en méfier, surtout aux époques comme celle dont s’occupe M. Thiers. Les auteurs de ces documents mentent souvent ; ils veulent flatter la passion du maître, ils allèguent des motifs faux pour justifier de faux calculs. D’ailleurs, l’oeil d’un homiùe, habitué comme l’est M. Thiers aux affaires politiques, acquiert à la longue la sûreté du toucher, une sûreté telle que son jugement le sert presque toujours mieux que son érudition. Il est à craindre que M. Thiers n'ait pas eu en son jugement une confiance suffisante, et qu’il ait lu moins attentivement dans les choses que dans les paperasses.

Par exemple, M. Thiers prétend que le bon sens de Napoléon, a l’un des esprits les plus sensés qui aient « existé, » a été perverti par le despotisme, et il regrette « qu’un peu de gêne n’ait pas empêché l’empereur de « trop entreprendre en fait de politique, de guerre, de « dépenses ; » en d’autres termes, qu’il n’ait pas été un roi constitutionnel. Sans manquer d’égards à M. Thiers, je trouve que cela n’est pas sérieux. Est-ce que l’empereur, souverain constitutionnel, eût été l’empereur ? évidemment non. Et quand M. Thiers prétend que le despotisme a perverti son bon sens, il obéit peut-être à un bon sentiment, mais il n’est plus inspiré par cette « muse de l’histoire » dont il parle dans sa préface, et qu’il appelle, assez singulièrement du reste, une « simple et noble* créature.»

M. Thiers et plusieurs autres historiens avant lui nous ont fait un consul de fantaisie qui n’a jamais existé que dans leurs livres. Le 18 brumaire à part, le consulat de

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