‹ Histoire et religionChapitre 8 sur 15 · H. THIERS · texte numérisé non relu

H. THIERS

Bonaparte est incontestablement, et sous tous les rapports, l’époque la plus brillante de sa vie, celle où il a montré le plus d’habileté politique et où, tout en faisant naître les événements favorables à ses desseins, il a paru le moins occupé des intérêts de son ambition. Mais si, en apparence, il modérait son pouvoir, c’est que, en réalité, il l’exerçait sans partage. Quand Victor Hugo, parlant de cette époque, a dit :

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

il n’a pas dit assez : t Napoléon y était tout entier. Tout marchait devant lui avec un admirable concert : la prépondérance de l’autorité militaire, l’influence de la police, la dissolution des partis, la docilité des corps de l’État, le silence de la presse et de la tribune. La période consulaire a été un drame savamment conduit, et dès le premier jour Bonaparte marche sciemment au trône par des moyens calculés. 11 n’est donc pas 'vrai que le des- .potisme ait perverti le bon sens de Napoléon, car il en avait en 1814 autant qu’en 1799. Entre le consul des premiers jours et l’empereur des derniers temps, il n’y a de changé que le succès. En 1799 tout souriait à son ambition, en 1814 tout était soulevé contre elle. Le despotisme était arrivé à sa conséquence naturelle, voilà tout, et c’est ce que M. Thiers reconnaît quand il dit si justement (p. 30) : « Si l’on absout l’usurpation du pouvoir pour n’en « blâmer que l’usage, n’oublie-t-on pas que, dans la ma- « nière violente de le prendre, il y avait en germe la « manière violente de l’exercer ? » C’est incontestable ;

mais alors commentée qui était de l’aberration en 1812 a-t-il pu être du bon sens en 1799 ’

On ne comprend pas mieux l’opportunité des jérémiades de M. Thiers sur « le danger et les misères de la liberté. » Accusez-nous de nous agiter avec furie pour nous affaisser avec, pusillanimité, de ne voir dans la liberté qu’une vaine théorie, à la bonne heure ! Vos reproches pourront réveiller notre fierté engourdie, la rendre attentive, la mettre en garde contre un lâche découragement. La liberté est une grande et belle habitation sur le chemin de laquelle il s’est commis des excès, même des crimes ; qui le nie? Mais est-ce bien le moment de détourner le peuple de la route en lui en montrant les t dangers? M. Thiers reconnaît, il est vrai, que si un pays peut parfois s’égarer, « il s’égare moins souvent, moins complètement qu’un « seul homme. » C’est très-bien; mais, comme étourdi <le sa hardiesse, M . Thiers s’empresse d’ajouter : « Je m’a- « perçois que je m’oublie, et je me hâte d'affirmer que « je ne veux persuader personne. » Comprend-on un écri^ vain qui passe quinze ans à composer un ouvrage, et qui, arrivé au terme de son travail, déclare qu’il ne veut persuader personne ! Que veut-il donc, et pourquoi a-t-il écrit ? Les anciens avaient une plus haute idée de l’histoire. Ils l’appelaient, ils voulaient qu’elle fût magistra vilin, et, en effet, si l’histoire n’est pas l’institutrice de la vie, elle n’est rien qu’une vaine compilation, elle mérite le dédain qu’elle inspirait à Walpole.

LA RÉVOLUTION ET LA RESTAURATION

ANGIjUSES ».

(14 Janvier I85G).

Indépendamment d’un excellent résumé de Thistoire d’Angleterre, ce que nous connaissons déjà de l’ouvrage de M. Macaulay peut se diviser en trois parties : la première est un tableau des abus du pouvoir royal et de la tyrannie religieuse, abus qui amènent la chute et l’exécution de Charles 1 er ; dans la seconde, l’auteur énumère les raisons de l’établissement de la République et les fautes qui l’ont détruite ; dans la troisième, il montre les causes du rappel des Stuarts et celles de leur expulsion définitive. Le quatrième volume s’arrête à l’entrée de Guillaume 111 à Londres, le 1 5 novembre 1697. Ces divisions ne sont pas formulées dans l’ouvrage, mais elles ressortent des faits, et je les indique pour mettre plus de clarté dans mes observations.

C’est à un excès inutile de tyrannie que l’Angleterre dut sa liberté. Le calvinisme y avait jeté de profondes racines. L’Église romaine y était l’objet d’une haine féroce, et l’Église anglicane, qui s’en rapprochait par tant de points, excitait à peu près la même aversion. Le gouvernement

1 Histoire d'Angleterre depuis l’nvénement de Jacques II, par

J. B. Macaulay. — Les quatre premiers volumes.

voulut imposer l’anglicanisme à la nation tout entière. La première tentative produisit une émeute ; de cette émeute sortit la révolution. Ce mépris du sentiment public fit du fanatisme et du patriotisme un torrent Impétueux; les passions religieuses, se mêlant aux intérêts politiques, donnèrent aux esprits la plus vive impulsion; d’un bout de l’Angleterre à l’autre, le peuple prit les armes. Les communes où les Presbytériens étaient en majorité écrasèrent le parti royaliste, la République fut proclamée.

Elle était dans la force des choses, dans celle de l’opinion, et favorisée par une foule de circonstances exceptionnelles. La situation géographique de l’Angleterre la dispensait d’un pouvoir militaire capable d’inquiéter soit la liberté au dedans,soit les gouverncmentsétrangers. Isolés par leur caractère autant que par la mer, les Anglais n’éprouvaient pas cet amour des autres peuplçs et ce besoin de propagande qui ont fait le danger et la gloire de la révolution française. C’est pour ainsi dire en famille qu’ils vidèrent leur querelle, et la question de liberté politique et religieuse ne se compliqua jamais chez eux de la question vitale de l’indépendance nationale. Les philosophes et les révolutionnaires français du dix-huitième siècle poursuivaient le triomphe de principes d’une application générale, ils proclamaient les « droits de « l’homme. » Les révolutionnaires anglais, qui n’étaient pas des théoriciens, ne demandaient et ne proclamèrent, quand ils furent les plus forts, que les droits du citoyen anglais. Ces doctrines n’avaient rien de bien redoutable pour les États du continent, où les hommes les plus éminents connaissaient à peine les grands événements qui s’accomplissaient à Londres. Les rois se sont coalisés en 92

Digifeei

RÉVOLUTION ET RESTAURATION

contre la république française qui éclatait à leur porte, et dont l’exemple devait être si contagieux. En 4649, ils virent avec indifférence la chute de la monarchie anglaise et l’exécution de Charles I". La République n’affichant pas la prétention de renverser les monarchies, toutes les cours briguèrent ses faveurs : le prétendant fugitif, proscrit, pauvre, objet d’une indifférence générale, put à peine trouver un asile en Europe.

En outre, le parti révolutionnaire, composé de tout ce qu’il y avait d’hommes considérables par le talent, par la moralité et par la richesse, ne rencontra d’abord devant lui aucun obstable sérieux. Il avait les deux choses qui manquent le plus, en général, aux gouvernements qui commencent, l’argent et le savoir. Au sentiment qui fait les républicains, il joignait les connaissances nécessaires pour organiser la République. On vit alors un phénomène rare en tout temps, mais surtout en temps de révolution, des gouvernants qui savent commander et des gouvernés qui ne demandaient qu’à obéir. Le pouvoir royal s’était montré pendant douze ans tellement oppressif et inconstitutionnel, que les conservateurs n’étaient pas moins empressés qne les démocrates à voter les réformes populaires, à briser les instruments de la tyrannie. La République, enfin, avait pour elle, en Europe, le parti protestant, parti nombreux, énergique et puissant.

Telles sont les circonstances principales qui favorisèrent l’établissement et qui devaient assurer la consolidation de la République en Angleterre. Comment se sontelles évanouies? M. Macaulay le dit, mais d’une manière incomplète. Les causes du renvei’sement de la République sont nombreuses. La première et la plus importante

fut la division des patriotes en deux partis : l’un, toujours ferme dans son patriotisme, sage et habile dans ses moyens, pur dans ses vues, garda le nom de Presbytérien ; l’autre, violent, avide, oppresseur, entraîné et égaré par des fous, des intrigants et des traîtres, s’appela Indépendant, Aplanisseur, Niveleur.

Les Indépendants étaient en minorité dans le Parlement ; mais, plus unis que les Presbytériens et appuyés sur l’armée, qu’ils avaient épurée et réorganisée, ils l’emportèrent sur eux à force d’audace, d’activité et de patience. Devenus les plus forts, sans être jamais les plus nombreux, ils s’emparèrent de toutes les places civiles et militaires, après en avoir chassé les Presbytériens, accusés de royalisme et traités plus mal encore que les royalistes. Cette accusation était un mensonge et une ingratitude. Les Presbytériens avaient les premiers attaqué l’autorité royale, miné, renversé la monarchie; aussi est-ce contre eux, en particulier, que s’exerça plus tard la vengeance de la monarchie restaurée. On leur reprochait de n’avoir pas voté la mort du roi ; mais, pour des raisons qu’il serait trop long de déduire ici, cette question avait divisé

tous les parlis, même le parti des indépendants ; les uns

voulaient qu’on se débarrassât du roi secrètement, d’autres qu’on lui fît son procès, d’autres qu’on se bornât à le déposer et à le garder en prison.

Celte injustice des Indépendants révolta l’Angleterre. Les Presbytériens avaient la supériorité des lumières, des connaissances, du vrai courage, du dévouement, de la fidélité aux principes, presque toute la richesse territoriale et mobilière, en outre les sympathies des patriotes qui avaient fait les premières campagnes et assuré le triomphe

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de la Révolution. Le pouvoir était maintenant dans les mains d’une minorité antipathique à la population, notamment à celle de Londres, manquant par conséquent, pour consolider la République, des ressources qui avaient rendu son établissement si facile.

Tant qu’ils avaient eu à lutter et à vaincre, les Indépendants étaient restés unis ; mais la victoire fit éclater des hostilités nouvelles. Les Indépendants se divisèrent en deux partis qui ne rivalisèrent plus que d’extravagance et de tyrannie. M. Maeaulay fait un beau tableau de la honteuse oppression qui s’étendit alors sur l’Angleterre. Tous ces sectaires avaient la même folie dans la tête, la même rage dans le cœur. Les Fanatiques, c’est le norti qu’on leur donna alors et que l'histoire leur a conservé comme une- éternelle flétrissure, voulurent imposer par la force les rêves de leur imagination en délire. L’usage du livre des prières communes fut interdit même dans l’intérieur des familles. Les églises, les tombeaux, les chefs-d’œuvre de l’art, les restes les plus curieux de l’antiquité furent détruits ou dégradés. Les tableaux des collections nationales représentant Jésus-Christ et la Vierge furent brûlés ; les statues des Nymphes, des Grâces, des dieux et des déesses brisées ou livrées aux maçons du parti, chargés de leur donner un aspect plus décent. L’adultère fut puni de mort; le commerce illicite entre les deux sexes, même quand il n’en était résulté ni séduction, ni scandale, ni atteinte aux droits conjugaux, frappé des peines les plus sévères. Les amusements soit publics, soit à domicile, furent sévèrement poursuivis ; les salles de spectacles devaient être détruites, les spectateurs condamnés à l’amende et à la prison, les acteurs fouettés en

place publique ; les danses de cordes, les jeux de boule, les courses de chevaux, les marionnettes furent supprimés.

Le Parlement, présidé par Barebone, un corroyeur aussi imbécile que fanatique, décréta qu’on n’admettrait au service public que ceux dont la sainteté serait bien authentiquement prouvée. Il semble qu’en pareille matière la preuve ne soit pas facile à faire. Mais les sectes ne s’embarrassent pas pour si peu ; ce qu’elles demandent avant tout, ce sont des grimaces et des momeries. Il fut donc décidé qu’on regarderait comme preuves de sainteté un vêtement de couleur sombre, une tenue austère, des cheveux plats, une voix nasale, une conversation semée de textes de l’Écriture, l’aversion pour les jeux et pour les spectacles. La persécution produisit son effet ordinaire et immanquable. Tout ce que l’Angleterre renfermait d’honnêtes gens fit éclater son mépris pour ces mascarades ; la nation s’attacha plus vivement à la religion qu’on voulait lui ôter par la violence. Cette résistance exalta les fanatiques. Ils étaient tombés dans le Parlement au-dessous du nombre constitutionnel : ils refusèrent non-seulement de convoquer une nouvelle Assemblée, mais de se compléter par des élections partielles. La tyrannie redoubla, lin conseil de trente-huit membres fut chargé de gouverner révolutionnairement. Les arrestations se multiplièrent, les prisons furent remplies, les échafauds ensanglantés. Les vrais républicains, indignés et consternés de voir la République s’abîmer dans le ridicule et dans le sang, signèrent des pétitions vigoureuses, ils furent fusillés. Quand on vit que les partisans de la Révolution n’étaient pas plus épargnés que les autres, et qu’il n’y avait plus

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pour tous qu’une règle, obéir ou mourir, la terreur devint universelle. Elle aurait pu durer longtemps, parce que ce parti odieux et méprisé au dedans se montrait grand au dehors, et qu’il avait dans l’armée un instrumênt aussi redoutable que docile. Mais le peuple, réduit à la misère et accablé sans cesse de nouveaux impôts, fit éclater son mécontentement ; tous les partis se réunirent contre l’assemblée, qui, après quatre années de dictature, succomba sans dignité sous le pouvoir militaire.

M. Macaulayaune grande admiration pour Cromwell, et il en parle en termes magnifiques; trop magnifiques, à mon avis, parce qu’il le juge moins en historien impartial qu’en Anglais reconnaissant de ce que le Protecteur a donné à son pays de gloire et d'influence. Cromwell fit • de l’Angleterre la tête du parti protestant, la reine de l’Océan, la plus formidable nation du monde ; mais ce caractère de grandeur de sa politique étrangère manque complètement à sa politique intérieure. L’admiration, la reconnaissance et la crainte lui avaient livré la nation et les partis; le courage, l’activité, le talent qu’il avait déployés pendant la guerre civile lui assuraient dans l’armée une autorité sans rivale ; les services qu’il avait rendus à la cause républicaine en faisaient le chef naturel du parti patriote. Rien ne lui eût été plus facile que d’établir un gouvernement libre. Il aima mieux marcher à la dictature par l’hypocrisie, par l’oppression de tous les partis, par l’avilissement des caractères, par la dégradation calculée et systématique de la représentation nationale.

Obligé de réunir le Parlement, il le compose de tout ce qu’il y avait dans le parti des Indépendants de plus fou et de plus déconsidéré. Calculant les effets de ce fana-

tisme dont l’Angleterre avait eu tant à souffrir, il pousse ces énergumènes aux plus ridicules extravagances, voulant ainsi perdre l’assemblée, qui en effet se retire bientôt couverte de l’indignation et du mépris publics. Cromwell convoque une nouvelle assemblée. Quoiqu’il eût dirigé les élections et dicté les choix, il s’y glisse des hommes dont le patriotisme et l’énergie lui paraissent redoutables, il les chasse. L’assemblée devient alors sa « planche pourrie, » comme il l’appela lui-même ; pas assez pourrie, cependant, puisqu’il la casse après l’avoir épurée une seconde fois. Une troisième Chambre est également épurée et chassée ; une quatrième a le même sort : ce fut la dernière, Cromwell n’en convoqua plus. Alors, les républicains sincères, les Presbytériens, tous les patriotes qûi avaient espéré d’abord faire servir son pouvoir au profit de la liberté, s’éloignèrent de lui sans retour. Les Niveleurs, qui n’avaient trouvé nulle part de républicanisme assez pur, se montrèrent ses plus plats courtisans : ils avaient révolté l’Angleterre par leur intolérance, ils la dégoûtèrent parleur bassesse. Il y eut des exceptions, mais elles furent rares.

Apres avoir violé toutes les libertés, toutes les garanties; tous les droits les plus chers à la nation, Cromwell gouverna sans système, sans suite, distribuant l’argent, les places et les faveurs suivant les caprices de son humeur changeante et de son esprit ombrageux. La mort le surprit, enfin, à bout de ruses, d’espionnage, de machiavélisme et de tyrannie. « On a souvent affirmé, dit M. Ma- « caulay, et apparemment sans de bonnes raisons, qu’O- « livier mourut en temps opportun pour sa renommée, et « que s* sa vie se fût prolongée, elle se serait probable-

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a ir.ent terminée dans la honte et dans les désastres. »

J’en demande pardon à M. Macaulay, ce n’est pas sans de bonnes raisons qu’on a dit et que je répète que Cromwell est mort à temps. Le nombre de ses ennemis grossissait tous les jours ; sa tyrannie pesait à tout le monde, même à ses amis et à ses parents; il avait, plus peut-être que l’ancien parlement, réuni contre lui tous les partis ; les complots contre son pouvoir et contre sa vie se multipliaient ; ne sachant plus à qui se fier, il nommait, destituait, renommait et redeslituait. M. Macaulay avoue lui- i même que sa vigilance était sans relâche, et que « cha- « que fois qu’il dépassait les mure de son palais, les épées « nues et les cuirasses de ses fidèles gardes-du-corps forte niaient autour de lui un épais rempart. » « Son fils Ri- « chard, ajoute M. Macaulay, lui succéda aussi naturelle- « ment que jamais prince de Galles succéda à un roi d’An- « gleterre. » Oui, mais pourquoi? Parce que, n’ayant ni les grandes qualités ni le prestige de son père, tous les partis l’acceptèrent comme un instrument dont ils espéraient se servir, et qu’ils étaient sûre de briser sans etforts.

En effet, après quelques mois d’un pouvoir dérisoire, il tombe sans résistance et sans gloire, laissant les partis divisés, l’armée en guerre civile, l’Angleterre dans la confusion.

La faction militaire, toujours fanatique et encore prépondérante, rappelle le Parlement qui avait proclamé la République et que Cromwell avait chassé. Le Parlement, oubliant qu’il existait par la grâce de l’armée, veut la soumettre à la loi; il est cassé. Lambert, qui croit jouer le rôle de Cromwell, fait nommer par ses officiers un gouvernement provisoire qui prend la direction des affaires.

L’insolence des soldats et le despotisme militaire rapprochent les partis. Monk, qui commandait en Écosse, est appelé au secours de l’autorité constitutionnelle. L’armée ' abandonne Lambert ; le Parlement reprend ses fonctions ; les Indépendants recommencent leurs excès ; Monk fait rentrer dans la Chambre les Presbytériens, qui ont la majorité et qui convoquent un Parlement régulier.

C’est le moment de parler des royalistes. Depuis la mort de Charles I er , ne pouvant plus rien espérer d’une résistance ouverte, ils s’étaient jetés dans les intrigues et dans les conspirations, et attachés au parti le plus violent pour le pousser à toutes les folies qui pouvaient rendre la révolution odieuse. Devenus « républicains à outrance, » ils se signalèrent dans les clubs par les propositions les plus révoltantes, envenimant les haines, provoquant les vengeances, cherchant surtout à décrier les Presbytériens, qui, par leur nombre, par leur talent, pouvaient, mieux qu’aucun autre parti, consolider la République. Us réussirent si bien, les divisions et les soupçons qu’ils semaient entre les diverses fractions du parti populaire furent tels, que chacun, dit Ludlow, « se tenait sur ses gardes. Les a répubiicaihs n’osaient plus se fier les uns aux autres, « parce que cette confiance mutuelle qui leur avait fait « faire de si grandes choses était entièrement perdue. »

Sous le protectorat de Cromwell, les royalistes redoublèrent d’habileté et de perfidie. Le dictateur se montra d’abord moins violent que les Niveleurs. L’Angleterre n’eut pas plus de liberté, mais elle eut plus de repos, et, sauf les papistes, tous les sectaires purent pratiquer leur culte sans être trop inquiétés. Preuve évidente, dirent les royalistes, que le gouvernement d’un seul vaut mieux

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que ceÂui des assemblées. Cromwell leur lit des avances auxquelles ils répondirent avec les apparences du plus sincère dévouement ; caressant son amour-propre, exal - 7 tant son orgueil, allumant ses soupçons, entretenant se? inquiétudes, le poussant à tous les excès de pouvoir, jusqu’au jour où, voyant son autorité devenue odieuse, ils se retrouvèrent dans les rangs de ses ennemis les plus implacables.

La chute de Richard fut, pour le parti royaliste, l’occasion naturelle et attendue de recueillir le fruit d« ses manœuvres. Après la mort de Cromwell, l’Angleterre voulait encore la république. Mais après la retraite de son fils, la confusion fut si grande, on vit de telles divisions dans l’armée et dans le Parlement, les partis affichèrent des projets si insensés et une ambition si folle, que le mécontentement et le dégoût devinrent universels. Le poids de l’impôt était insupportable, la manière dont il était réparti 'et levé plus insupportable encore ; les excès de l’armée, divisée en plusieurs fractions, n’avaient plus de bornes, et quand on sut que Monk s’était déclaré le champion du pouvoir civil, et qu’il arrivait à la tête de sept mille vieux soldats, l’explosion fut générale. On refusa de payer les contributions, les ouvriers de la Cité s’ameutèrent par milliers, la flotte repionta la Tamise en se déclarant contre la tyrannie des soldats. Le Parlement-Croupion, quoique haï et méprisé, revînt à Westminster, d'où il avait été honteusement chassé. Monk, froid, silencieux, n’ayant ni passion,ni conviction, ni, quoi qu’on ait pu dire, de projet arrêté, se tint d’abord dans une réserve impénétrable, étudiant les dispositions de la foule, consultant avant tout les intérêts de son avarice et de son ambition.

Quand il fut bien convaincu que les soldats et le Croupion étaient toujours hostiles et également méprisés, que les Niveleurs étaient exécrés, les républicains les plus purs sans crédit , il se déclara pour un parlement libre et pour de nouvelles élections. « La nation, dit « M. Macaulay, devint folle de joie; partout où Monk se « montrait, la multitude l’entourait et bénissait son nom, « les cloches de toute l’Angleterre carillonnèrent joyeu-

« sement, Yale coula dans les rues, et, pendant plusieurs

« nuits de suite, Londres fut éclairée par des feux de joie « à cinq milles à la ronde. » Ces élections se firent au milieu des émotions, des anxiétés et des espérances de toute sorte. Les soldats, prévoyant le résultat, tentèrent un mouvement, appelés aux armes par Lambert, qui s’était échappé de sa prison ; ils furent vaincus. Lambert fut incarcéré de nouveau, les soldats se soumirent. Les lords rentrèrent dans la salle d’où ils avaient été exclus pendant près de douze ans, et le Parlement invita le roi à revenir dans son royaume. Il avait été prévenu par les Niveleurs. Ce parti de fous et de traîtres, dont la rage intolérante et tyrannique avait perdu la république et la liberté, fut le premier à se jeter aux genoux de Charles II, comme il s’était jeté aux pieds de Cromwell. Bien avant la restau- - ration, il avait imploré la clémence du prétendant, et il lui avait envoyé une adresse qui est un monument de honte, de platitude et de galimatias.

Charles II fit les déclarations le3 plus rassurantes ; il promit de respecter les droits populaires, de s’appuyer sur le Parlement, de conserver aux officiers de terre et do mer leurs grades et leurs traitements, de maintenir la religion protestante, de respecter la liberté des cultes et

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la vente des biens nationaux; il annonça enfin une amnistie générale. Nous verrons bientôt comment il tint sespromesses.

Constatons, en attendant, que la restauration se fit par la violence des Niveleurs,par les excès de l’armée, par les intrigues du parti royaliste, par les atteintes portées à la liberté individuelle, à la liberté delà représentation nationale, mais, surtout, par la division du parti républicain . Sans l’état de souffrance, de lassitude et de dégoût où ces divisions jetèrent le peuple anglais, Charles II ne serait pas rentré dans le palais de ses pères. Assurément, alors comme dans toutes les révolutions, il y eut des fautes de tous côtés ; mais les plus coupables furent ces Niveleurs furieux, dont l’avidité, l’intolérance et les proscriptions firent regretter la monarchie qu’ils avaient renversée. En Angleterre, comme plus tard en France, la contre-révolution s’est faite en bonnet rouge. Les républicains les plus ardents, les plus purs et les moins suspects l’ont reconnu. « Les gens de notre parti, dit Ludlow,- « étaient alors nos ennemis.* Ce n’était pas le parti du roi « qui pouvait nous détruire. »

Il y a un grand avertissement pour tout le monde dans la conduite des républicains anglais ; mais la sanglante leçon que reçurent les patriotes qui avaient préparé ou simplement désiré la restauration n’est pas moins importante à constater.

C’est le 29 mai 1660 que Charles II monta sur le trône. Jamais roi n’y était monté et n’y montera sans doute dans des conditions aussi favorables sous tous les rapports. 11 ne rentrait pas à la suite de conquérants étrangers ; il n’était pas présenté au peuple anglais comme un trophée

de l’Europe coalisée et victorieuse ; sa restauration n’avait rien de blessant pour l’amour-propre national, sa présence ne rappelait à l’armée aucune défaite, à l’Angleterre aucune humiliation, aucune dévastation de territoire, aucune spoliation de ses monuments publics, aucune contribution de guerre ; il n’était pas imposé, mais appelé. Jamais, pendant son long exil, les monarchies du continent ne s’étaient compromises pour sa cause; sous la république aussi bien que sous le protectorat de Cromwell, le gouvernement anglais avait été l’un des plus redoutés et des plus respectés de l’Europe. Charles II- rentrait donc, non comme médiateur entre l’Angleterre vaincue et ses ennemis, mais comme médiateur entre tous les partis. De Douvres à Londres il n’avait entendu que le son des cloches, le bruit des canons et des acclamations populaires. Il n’avait encore rien fait pour mériter la reconnaissance du peuple, mais le peuple le payait d’avance avec frénésie de tout le bien qu’il en attendait.

L’Angleterre était folle de réaction. Tous les corps de l’État, le Parlement, la flotte, l’armée, les corporations civiles et religieuses se confondaient en protestations de respect et d’obéissance. Le peuple faisait litière de ses droits les plus précieux, les plus chèrement conquis. Ceux qui, pendant la République, s’étaient signalés par leurs excès, et sous le Protectorat par leur servilité, voulant, dit Burnet, désarmer toutes les défiances, se distinguaient par la grossièreté de leurs plaisirs et par l’ostentation de leurs débauches. Les rues de Londres, éclairées par des feux de joie, étaient remplies de gens qui mangeaient toute la nuit, et qui forçaient les passants à boire à la santé de Sa Majesté téès-sacrée. D’innombrables bra-

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siers s’allumaient pour rôtir le Croupion, que les convives mangeaient en frappant leurs assiettes de leurs couteaux, et en vomissant d’obscènes imprécations contre l’ancien Parlement. Cromwell fut attaché au gibet, et la multitude dansa autour des restes brûlés de celui qui avait créé la grandeur maritime, l’empire colonial de l’Angleterre, et dont le nom seul avait été l’égide du citoyen anglais sur tous les points du globe.

Les élections générales se firent au commencement de 1 001 . L’Angleterre eut sa chambre introuvable ; une chambre plus royaliste que le roi. La vieille constitution fut rétablie, toute tentative d’opposition fut couverte de huées, toute idée de résistance regardée comme un crime.

Par ordre du Parlement, le bourreau brûla le Covenant dans la cour du palais de Westminster. La Chambre décida que chacun de ses membres, sous peine d’exclusion, communierait suivant les formes prescrites par l’ancienne liturgie. En un seul jour, deux mille ministres presbytérieus furent arrachés à leurs bénéfices. Le Long-Parlement avait aussi destitué en masse les pasteurs anglicans et royalistes; mais au moins il leur avait accordé des pensions suffisantes pour les empêcher de mourir de faim. « Cet exemple, dit M. Macaulay, les cava- « liers, ivres de vengeance, n’eurent pas la justice et « l’humanité de le suivre. » Un serment nouveau et absurde fut imposé aux dissidents, sous peine de la prison ou de la déportation. Une loi força les officiers à jurer qu’ils tiendraient désormais pour illégale toute résistance à la volonté du roi, quelle qu’elle fût. Les plus exaltés demandèrent l’annulation de tous les actes du Long-Parlé-

ment et le rétablissement de la chambre Étoilée. La réaction n’alla pas jusque-là.'

Charles II avait promis, sur sa parole d’honneur, une amnistie générale. Une déclaration solennelle des royalistes avait annoncé l’oubli le plus complet du passé, et le désir que le nom même des anciens partis « fût ense- « veli, comme des décombres (like rubbish), sous les fon- « dements de l’édifice constitutionnel. » Le premier acte du roi et de ses conseillers fut une proclamation ordonnant aux juges de Charles I er de se rendre enprison. Dixneuf obéirent, le reste se cacha ou s’enfuit. Le tribunal établi pour les juger fut composé de trente-quatre commissaires, dont quinze, dit Ludlow, étaient d’anciens ennemis du roi et qui, naturellement, se montrèrent les plus impitoyables. Les historiens, même les royalistes, parlent avec admiration et attendrissement de la manière dont moururent les régicides. « Jamais, dit Hume, ni saint, « ni martyr ne montra un courage plus calme, une séré- « nité plus entière au milieu de plus révoltantes indignités, « dans les fers et sur l’échafaud. » Ainsi périrent Harrison, Thomas Scott et les autres. Dans le Parlement qui rappela Charles II, Thomas Scott s’opposa le dernier à la Restauration. « Je ne sais, dit-il, où mettre ma tête à « couvert, mais je ne veux pas m’associer en silence à de « lâches subterfuges. Le dernier désir que j’exprime dans « cette assemblée, libre encore, c’est qu’on écrive sur mon « tombeau : Ci gît Thomas Scott, qui a condamné à la « peine de mort Charles I er , roi d’Angleterre. »

Après avoir frappé les chefs de parti et les fondateurs de la république, la vengeance descandit sur le peuple. En Écosse, le sang coula par torrents. L’on ne demandait

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contre les accusés aucune preuve. Ton n'écoutait aucune réclamation. Les dénonciateurs se présentaient devant une commission secrète ; cette commission condamnait sans appel. Une loi- du Parlement déclara criminel quiconque prierait le roi de rendre aux fds des condamnés leur rang ou leur patrimoine. Des tribunaux ambulants, créés par le conseil d’État, recherchaient ceux qui avaient donné asile aux rebelles ou « conversé » avec eux. Personne, disait le conseil, dont Hume a conservé le raisonnement, ne peut avoir été rebelle sans avoir été soupçonné par ses voisins. Le devoir de tout sujet fidèle était de communiquer ses soupçons au gouvernement. Manquer à ce devoir était participer à la trahison ; converser avec un rebelle, c’était être soi-même rebelle.

La proscription frappa non-seulement les opinions politiques, mais surtout les opinions religieuses qui avaient fait éclater la révolution. La persécution fut horrible, les presbytériens furent immolés par masses. Les Niveleurs les avaient poursuivis comme modérés, la royauté les frappa pour avoir poussé le premier cri de révolte, pour . avoir mis au service de la cause populaire leur zèle, leur influence, leurs richesses, leurs talents. Une loi avait rétabli l’épiscopat et défendu les réunions religieuses. Les lois injustes impliquent les moyens atroces, et pour soutenir une' première iniquité, les gouvernements sont toujours condamnés à multiplier les iniquités secondaires. Un acte arbitraire et tyrannique appelle un code de proscription. « Toute persécution, dit Hume en racontant les « excès de la réaction royaliste, conduit aux cruautés de « l'inquisition. »

Quelques réunions se formèrent en Écosse pour de-

mander, avec les protestations de la plus humble obéissance, le rétablissement de la religion presbytérienne et des anciens ministres. Les pétitionnaires furent entourés par les troupes royales, qu’ils attendirent en chantant des psaumes. Quarante furent tués, cent trente pris, dix pendus à Edimbourg, trente-cinq à la porte de leurs chaumières sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants. L’armée tuait les paysans sans défense ; Kirk, son commandant, fit pendre un fils qui refusait de dire où était caché son père. Aux excès de la persécution se joignirent les excès de la barbarie. Des hommes furent écartelés ; une femme avait donné asile à un proscrit, elle fut brûlée vive. Deux monstres, Jefîreis, le grand juge, et Kirk, chargé des exécutions militaires, parcouraient l’Angleterre, toujours ivres et toujours furieux, dit Burnet, et joignant partout les supplices à la dérision. C’était au son de la musique qu’ils faisaient périr à la fois plusieurs'cent aines de condamnés. Kirk exigea d’une jeune fille qu’elle lui , sacrifiât son honneur, en lui promettant la grâce de son frère, et il lui fit voir le lendemain le cadavre de ce frère exécuté pendant qu’elle était dans les bras de ce scélérat.

Il faudrait écrire un volume pour résumer les crimes dont les historiens les plus modérés nous ont transmis le récit. Les vengeances de la royauté furent si épouvantables et si diverses qu’aucune ne donnerait l’idée de l’autre, et il n’existe pas de terme d’une signification assez générale pour présenter l’idée de toutes. Chacune demanderait un tableau séparé. Le pays entier fut couvert de sang. Telles furent les suites de la restauration. Les royalistes avaient promis une amnistie aux patriotes, et après la

RÉVOLUTION ET RESTAURATION

leur avoir accordée, ils les égorgèrent. De telles horreurs, une telle violation des promesses les plus solennelles, devaient amener une Réaction : elle se fit lentement, mais elle fut complète.

En 1660, l'Angleterre était aux pieds de Charles II; en 1078, tout avait changé de face. En 1660, après vingt ans d’agitations, l’Angleterre demandait du repos à tout prix, elle l’achetait au prix de toutes ses libertés. En 1678, après dix-huit ans d’un détestable gouvernement, elle redemandait ses libertés et se montrait disposée à les reconquérir, également à tout prix. Elle savait maintenant à quel roi et à quel parti elle avait affaire. Elle avait cru qu’un prince jeune, instruit par l’adversité, qui avait éprouvé toutes les angoisses du danger, de la misère, de l’exil ; qui avait d’ailleurs un esprit distingué, des formes douces et séduisantes, serait un bon roi, du moins un roi honnête homme. Elle ne vit sur le trône qu’un homme livré sans retenue à tous ses penchants sensuels, faux, frivole, sans cœur, aussi insensible à la gloire qu’à la honte, ne croyant ni à. l’intégrité des hommes, ni à la vertu des femmes, flottant sans conviction entre l’athéisme et le papisme, mené par ses favoris qu’il méprisait,- incapable de s’arracher à ses plaisirs pour s’occuper des affaires de l’État. "On a prétendu que, pendant son exil, il avait voulu vendre ses droits à Cromwell pour une somme considérable. Ce qu’il y a de sùr, c’est que, malgré les apparences de l’affection qu’il portait à son frère, il consentait, pour vingt millions, à sanctionner la loi qui aurait exclu du trône Jacques II, et que la négociation ne fut rompue que parce qu’il voulait être payé d’avance. - Depuis le protectorat de Cromwell, les Anglais s’étaient

habitués à regarder leur pays comme l’égal au moins des

plus grands empires du monde, comme la première puis- . #

sauce maritime, comme le protecteur du parti protestant : ils voyaient maintenant l’Angleterre vendue à une cour étrangère et papiste, et battue sur ses propres mers, sur ses propres rivières ; ils voyaient une agression injuste aboutir à une paix honteuse, une flotte hollandaise dans la Tamise, la triple alliance rompue, le trésor vide, le crédit perdu, et l’Angleterre d’accord avec la France contre le seul pays qui fût alors, en Europe, l’asile de la liberté. Ils voyaient l’Irlande en fermentation, l’Écosse en rébellion ouverte; sur le trône, une reine papiste; sur les marches du trône, un héritier papiste; ils voyaient une cour livrée aux bouffons, aux intrigants et aux courtisanes, scandalisant le monde par son immoralité. L’opposition grandissait dans la Chambre des communes. Le dévouement aux Stuarts, qui avait résisté à la guerre civile, à la république et à Cromwell, s’affaiblissait de jour en jour. Le mécontentement et la haine étaient dans tous les cœurs, et n’attendaient qu’une occasion pour éclater. Cette occasion se présenta en 1078.

Des élections générales rallumèrent les passions qui avaient produit le Long-Parlement. Les candidats du gouvernement furent partout repoussés. Les vieux patriotes, qui se cachaient pour éviter la réaction, sortirent de leurs retraites; on revit dans les rues des figures qui rappelaient au roi et aux Cavaliers de terribles souvenirs. Quand la Chambre des communes s’assembla, l’opposition s’y montra formidable. Le roi la cassa trois fois, trois fois les électeurs lui renvoyèrent lesmêmesdéputés.Si Charles II eùteu la fierté de son père, il était perdu. Son apathie, son in-

RÉVOLUTION KT RESTAURATION. 227

souciance le sauvèrent. « Pour lien au monde, disait-il, je ne veux retourner en exil; » il se résigna, laissant faire l’opposition qui abusa de ses avantages. Les papistes furent persécutés; ils le furent sans justice, sans preuves, victimes de complots imaginaires et de faux témoins. Les tories avaient gorgé le peuple du sang des régicides; les whigsle gorgèrent du sang des papistes. Le roi subit tous les affronts avec une résignation calèulée, le peuple finit par le regarder comme opprimé ; la réaction en sa faveur recommença. De 167 1 à 1678, il avait, par ses excès, joué le jeu de ses ennemis; de 1678 à 1681, ses ennemis, par leur violence, jouèrent son jeu. M. Macaulay indique admirablement les causes éternelles de cette action et de cette réaction, de ce flux et de ce reflux de l’opinion.

Charles II mourut en 1685. Son frère, ennemi déclaré des whigs, fut, malgré ses principes religieux, l’idole des tories. II fit un appel aux électeurs, et jamais prince de la maison de Stuart n’avait eu un parlement plus dévoué, plus obséquieux. line insurrection éclata en Irlande, une autre en Écosse, elles furent étouffées dans le sang. Jeffreis et Kirk se lancèrent de nouveau sur le pays. Il ne s’éleva pas dans les chambres une seule voix contre les crimes qui souillèrent les sanglantes Assises, dont le souvenir durera autant que l’Angleterre. Jacques II gouvernait aussi despotiquement que Louis XIV. Trois ans plus tard. Louis XI V recevait à Saint-Germain ce roi pédant, despote, dur, entêté, menteur, qui avait trahi à la fois ses amis, son pays, sa famille, et perdu sottement son honneur et* sa couronne. La partie consacrée à raconter les causes de cette chute est l’une des meilleures de l’ouvrage de M. Macaulay, où il y en a tant d’excellentes.

Jacques II, dit Macaulay, voyant le besoin universel de tolérance créé par quarante ans de révolutions politiques et religieuses, cherchait à exciter un conflit entre les dissidents et les partisans de l’Église anglicane, espérant assurer ainsi la victoire des catholiques. Il comptait sur l’appui des tories, parce qu’ils avaient proclamé en principe l’obéissance passive aux volontés du roi, et sur l’appui des dissidents, auxquels il laissait entrevoir la liberté des cultes. Il croyait que les tories seraient fidèles à leurs principes et les dissidents à leurs intérêts. 11 se trompa des deux côtés. Les tories sacrifièrent leurs'principes à leurs intérêts, les dissidents repoussèrent des promesses fallacieuses pour défendre leur principes. Les deux partis, après s’être déchirés pendant cinquante ans, combinèrent leurs efforts, et le pouvoir qui, trois ans auparavant, paraissait inébranlable, fut renversé sans résistance. C’est le plus beau moment de la révolution anglaise. Le mouvement qui se fit alors est peut-être unique dqns l’histoire. Une tyrannie qui tenait de la folie, et un danger qui menaçait toutes les institutions, produisirent cette immortelle coalition de 1088 où l’on vit réunis les lords spirituels et temporels, les gentilshommes et le clergé, les universités, les cours de justice, les négociants, les fermiers, les laboureurs. Cette grande ligue contre le roi, dit M . Macaulay, comprenait jusqu’aux matelots qui montaient ses vaisseaux, jusqu’à la sentinelle qui veillait à la porte de son palais. La distinction entre les partis fut un ' instant effacée. Whigs, tories, républicains, épiscopaux, presbytériens, se donnèrent la main, oubliant leur longue inimitié, pour ne se souvenir que de leur protestantisme et de leurs dangers communs. Deux sentiments constamment

RÉVOLUTION ET RESTAURATION

opposés, l’amour do la liberté et l’amour de l'Église, qui avaient bouleversé l'Etat, se trouvèrent réunis pour la première fois.

Les historiens, en général, parlent assez froidement de la révolution de 1688; quelques-uns même l’ont assez sévèrement jugée. Ils n’y ont vu que des officiers lâches, des évêques traîtres, des ministres vendus, des ambassadeurs qui corrompent tout autour d’eux, un prince qui conquiert un royaume et une couronne sans brûler une amorce. Ce compromis, où tous les partis sacrifient quelque chose pour s’entendre contre l’ennemi commun, leur a paru sans grandeur. Ce qui est sans grandeur, c’est cette manière de juger l’histoire. La révolution de 1688, l’une des moins violentes qui aient existé, a été l’une des plus fécondes. Elle a été le triomphe du protestantisme sur le catholicisme, c’est-à-dire de la liberté sur l’autorité. Il s’agissait de savoir si l’élément populaire serait absorbé par l’élément monarchique, ou bien s’il se développerait librement pour arriver à la plénitude de la domination. La lutte entre les deux principes fut longue et sanglante ; après bien des séditions, des proscriptions, des batailles et des massacres, le principe de la liberté l’emporta. Sa victoire fut annoncée par, le roi d’armes, qui proclama Guillaume III et Marie devant la porte de Whitchall. La révolution de 1688 portait dans ses flancs des germes qui se sont répandus sur l’Europe.

La déclaration des droits fut, sans doute, incomplète, elle laissa subsister de grandes injustices ; mais elle contenait le principe de toutes les bonnes lois qui se sont faites depuis cette époque, et de toutes.celles qui seront faites à l’avenir. Ses défauts étaient grands, mais c’étaient

les défauts de l'enfance que l’Age mûr devait corriger, et qu’il a corrigés en grande partie. Pour bien juger la révolution de 1088, il faut examiner non ses causes diverses et prétendues, mais ses effets - lointains et, en quelque sorte, massifs. 11 faut voir ses résultats acquis, c’est-à-dire a liberté religieuse, la liberté de la presse, la royauté dépouillée de ses attributs mystérieux, la suprématie de la chambre populaire, qui, par le vote du budget, domine tous les pouvoirs, nomme et casse les ministres, fait la paix et la guerre. La révolution de 1688 donna une grande leçon aux rois et aux peuples : aux rois, en leur jetant un roi détrôné} aux peuples, en leur montrant un peuple affranchi par sa seule volonté. Elle ne fut pas un simple changement de dynastie, qu’un nouveau changement pouvait détruire. Elle fit triompher un esprit de liberté qui, depuis lors, s’est opposé à toute tyrannie durable. Elle changea les intérêts, les habitudes, les idées ; elle ne fut pas l’œuvre d’un parti, et bien peu clairvoyants “sont ceux qui la regardent comme l’effet des combinaisons des hommes qui l’ont servie. Dès le premier jour, elle fit corps avec l’Angleterre, elle est maintenant enracinée dans son sol, liée à la population, passée pour ainsi dire dans le sang des Anglais. « La révolution de 1088, dit très-justement « M. Macaulay, a été notre dernière révolution, et c’est « là son plus bel éloge. Bien des générations se sont sue- « cédé sans qu’un seul Anglais ait songé à renverser le « gouvernement établi. Tous les bons esprits sont con- « vaincus, et convaincus par l'expérience, que notre con- « stitution porte en. elle-même les ressources nécessaires « pour opérer lès réformes dont elle peut avoir besoin. * a C’est au Long-Parlement, à la Convention, .à Guillaume

RÉVOLUTION ET RESTAURATION. 231

« (l’Orange, que notre reconnaissance doit attribuer l’au- « lorité respectée de nos lois, la sécurité dé nos pro- « priétés, le calme de nos rues, le bonheur de nos fa- « milles. »

La révolution de \ G88 n’avait pasencore été écrite d’une manière complète ; elle a maintenant son historien. J’ai dit que les deux derniers volumes ne sont pas à la hauteur des premiers, qui sont parfaits presque d'un bout à l’autre. Je dois, pour être juste, ajouter que c’est un, peu la faute du sujet et des événements, qui offrent beaucoup moins d’intérêt, et sur lesquels M. Macaulay a le tort de s’étendre démesurément. Comme dans les premiers volumes, le style est toujours clair et brillant, mais il manque d’énergie et de concision. Le récit traîne, embarrassé par des répétitions, de petits détails et des dissertations inutiles. M. Macaulay oublie quelquefois son rôle d’historien pour reprendre ses habitudes de reviewer et d’orateur des communes. 11 disserte trop, il fait trop de polémique, et comme il excelle dans les développements, il s’y complaît outre mesure. Il y a cependant, dans ces deux volumes, des qualités qui ne se trouvent à un degré aussi éminent que chez les écrivains de premier ordre. La manière dont il présente l’administration de Guillaume III est extrêmement remarquable. Le siège de Londonderry et la bataille de la Boyne sont des morceaux d’une très-belle éloquence.

M. Macaulay a une grande passion pour Guillaume III, et il peint supérieurement la beauté morale, l’unité de vues, l’indomptable persévérance, la froide intrépidité, la naïveté d’héroïsme, la profondeur de bon sens, la force (l'âme, la sagacité de ce grand homme sans charlatanisme

ni ostentation. Il est' difficile de ne pas partager son admiration pour ce prince, « profond dans ses vues* habile « à former des ligues et à réunir les esprits; plus à crain- « dre encore dans le secret du cabinet qu’à la tête des « armées, et l’un de ces génies qui semblent crées peur « émouvoir à leur gré les peuples et les souverains, » comme dit Massillon ; « pour ce grand politique, cet esprit « vaste, ce diplomate consommé, ce roi sublime, » comme l’appelle Saint-Simon.

L’ouvrage de M. Macaulay a eu, en Angleterre, un immeilse succès. Ce succès est mérité, et il est impossible, quand on a lu les quatre volumes parus, de ne pas attendre les autres avec impatience. C'est un monument élevé à la gloire, non-seulement de l’Angleterre, mais de la liberté.

Les fautes et les folies de la révolution y sont énergiquement retracées; mais ses causes et ses bienfaits y sont indiqués avec une grande élévation (l,e vues et avec une grande sûreté de jugement. Ce livre est remarquable, en outre, par une impartialité qui ne se dément que lorsque l’auteur parle de Jacques IL Alors M. Macaulay n’est plus an historien écrivant en 1 856 ; c’est un whig de 1088, poursuivant avec un implacable acharnement l’ennemi de son pays, de son parti et de sa religion. Je ne peux pas lui en faire un reproche, partageant entièrement sa manière déjuger ce misérable roi, qui sacrifie au jésuitisme et au papisme son pays, sa couronne et son fils, en môme temps qu’il sacrifie sa religion à des maîtresses qui le méprisent et qui se moquent dp lui publiquement.

L’ouvrage de M. Macaulay est, sans comparaison, ce qui a été jusqu’ici écrit de plus remarquable et de plus

RÉVOLUTION ET RESTAURATION

complet suc la révolution de 1088. On y voit à chaque page l'homme d’esprit, l’écrivain distingué, le philosophe, le bon citoyen, animé d’un sincère dévouement à son pays et d’un profond amour pour la liberté. Cet ouvrage est., pour M. Macaulay, un nouveau titre à l’estime et à la considération publiques.

AUGUSTIN THIERRY

2 juin I85G.

Il laisse de sincères regrets à ceux qui l’ont connu, même à ceux qui n’ont connu que ses ouvrages. Il avait l’esprit infatigable, et il joignait au talent qui agrandit la science le talent qui sait l’appliquer et la répandre. Ses livres attestent la variété et la solidité de son érudition ; il n’est pas un de ses lecteurs qui ne puisse attester l’étendue des services qu’il a rendus à la science historique. Réduit, depuis trente ans, à ne rien voir qu’en lui-même et à vivre avec ses pensées, il avait pris de bonne heure l’habitude, qui caractérise les hommes supérieurs, de bien déterminer toutes ses idées, de les mettre pour ainsi dire chacune à sa place, de mahière à les retrouver et à les combiner facilement.' De là cette méthode sûre et cette clarté parfaite qui brillent dans la plupart de ses livres, et qui prouvent que ce qui encombre et engorge l’esprit, c’est la confusion du savoir, et non pas son abondance. L’ordre de ses travaux est si analytique, ses déductions en général si fermes et si précises, que l’attention exigée par des questions souvent difficiles à pénétrer, au lieu d’être une fatigue pour le lecteur, est un besoin et un plaisir.

M. Augustin Thierry a raconté lui-même M) l’histoire de

' T. III, p. 206, doses Œuvres complètes, 5 vol. in-8.

AUGUSTIN THIERRY

ses idées et de ses recherches. Rien n’est plus curieux, plus agréable et en même temps plus triste à lire que ce récit où, rappelant le malheur qui le frappa un jour sans l’abattre, il marque le terme d’où il est parti, celui où il est arrivé, et donne ainsi la mesure de l’espace qu’il a parcouru. Il a fait souvent de ces analyses où, parfaitement maître de sa pensée, il réduit plusieurs volumes à un petit nombre de pages substantielles. Ces pages n’offrent pas un intérêt aussi varié que le livre qu’elles abrègent; mais, étant plus animées, plus libres et plus originales, elles renferment autant d’instruction que le livre lui-même. En écartant les détails et les accessoires, et en ne présentant que les résultats, elles saisissent plus fortement l’esprit et y portent une lumière plus vive.

Ce qui frappe d’abord quand on lit les ouvrages de M. Augustin Thierry dans l’ordre chronologique de leur composition, ce sont les rapides progrès de cet esprit émi-, nent, qui, à mesure qu’il avance, devient plus pénétrant, plus assuré dans sa marche, plus maître de lui-même et de son sujet. Dans ses premiers écrits, une excessive prétention de réformateur et le sentiment de la lutte l’emportent au delà du but; il a quelquefois des vues hasardées, le ton cassant, le style à la fois agressif et confus; surtout, il ne fait pas à ses devanciers une part équitable. Il dédaigne trop les nobles et belles pages de Mezerai, les judicieux travaux de Villaret et de Garnier. 11 ne parle pas avec un respect suffisant du grand ouvrage de Dubos, l’un des plus forts qu’on ait faits sur les origines de l'histoire de France, et oii se trouve, presque tout entière, la doctrine, depuis lors approfondie par M. de Savigny, sur la perpétuité du droit romain. Il ne sent par assez la recon-

naissance que méritent Bouquet, Haudiquier, Brice, Rivet et leurs confrères, ces grands travailleurs auxquels nous devons l’immense collection de matériaux si précieux pour quiconque veut étudier et écrire notre histoire.

Je trouve M. Augustin Thierry particulièrement injuste • à l’égard de Buat, de Laurière et de Secousse. Dans son livre Les Origines, ou l’ancien gouvernement de la France, de l’Allemagne et de l’Italie, Buat a fait une savante histoire des peuples qui, après avoir longtemps erré au nord de la Grèce et de l’Italie, ont fini par détruire l’empire romain. Cet ouvrage, qui jette un grand jour sur nos antiquités, a beaucoup servi aux historiens de nos jours qui le dédaignent; c’est, d’ailleurs, un de ceux dont le genre était inconnu aux anciens. Laurière et Secousse ont entrepris le recueil des Ordonnances, ouvrage immense, accompagné de dissertations très-instructives sur les parties les plus intéressantes et les moins connues de notre histoire. M. Augustin Thierry rend plusde justice à Bréquigny, àsa grande érudition, à son admirable sagacité, à sa critique si sûre, et au travail opiniâtre qu’il lui a fallu pour rassembler, en Angleterre et en France, urfe quantité si considérable de chartes, de diplômes, d’actes, de lettres concernant l’histoire de France.

C’est Bréquigny qui, le premier, dans ses deux mémoires sur les Communes et sur les Bourgeoisies (t. XI et XII des Ordonnances), a posé le problème des libertés munici pâles au moyen âge. « Bréquigny, dit M. Augustin « Thierry, a, le premier, mis la main au débrouillement « des origines du tiers-état.» C’est incontestable; mais il en résulte que lorsque MM. Thierry, Sismondi. Guizot entreprirent lestravaux qui ont illustré leur nom, la science

au; ustiïs thierhy.

était plus avancée qu’on ne le croit communément, et que aies grandes choses de notre histoire et de nos lois, » pour parler comme Montesquieu, étaient connues. Ils ont, trouvé non pas une forêt vierge, mais un champ défriché et cultivé par les érudits et parles historiens philosophes antérieurs à la, révolution. La science historique avait déjà fait des progrès considérables, et les historiens du dixneuvième siècle n’ont eu qu’à suivre la voie oii d’autres les avaient précédés. Quelques-uns de ces historiens se croient certainement plus grands que leurs devanciers. Ils ressemblent aux enfants qui, montés sur les épaules de leur père, s’écrient : Je suis plus grand que papa.

. La plupart des historiens modernes, lorsqu’ils ont eu la

noble prétention d’étendre la science historique et de

faire de nouvelles découvertes, ne savaient pas bien

exactement ce qui avait déjà été découvert avant eux. Ils

ont ainsi longtemps marché sur les traces de cet empereur

tartare qui, ne connaissant pus les limites de son empire, prenait triomphalement possession de ses propres provinces, croyant en conquérir d’étrangères. Ils ont surtout fort maltraité les ouvrages dont l’objet a été de donner l’esprit, le sens intime, la politique, la philosophie de l’histoire. Ces ouvrages sont ceux des historiens du dixhuitième siècle. Ces historiens ont souvent négligé les de tails ; quelques-uns même ont eu le tort de les regarder avec une sorte de dédain aristocratique. Mais leur raison est rarement en défaut, et ils excellent dans l’art de déduire les principes généraux des faits particuliers. Ils ont fouillé dans les vieux papiers moins minutieusement que les historiens de notre temps, mais ils ont lu plus attentivement dans les choses, et leur jugement les a souvent

mieux servis que leur érudition. Ayant à choisir entre les faits, ils ont préféré ceux qui avaient une importance sociale à ceux qui offraient seulement un intérêt de curiosité bibliographique. Leurs aperçus sont en général inattaquables, et l’érudition la plus solide et la plus scrupuleuse les a confirmés.

Une histoire, exacte dans ses détails, peut être trèsfaussc dans son ensemble ; nous en avons tous sous les yeux de grands exemples que je pourrais citer, mais qui m’éloigneraient de mon sujet. Sauf deux ou trois révolutions qui marquent les grandes étapes de notre civilisation, ce n’est pas toujours par les événements les plus retentissants qu’on peut apprécier les progrès de la société. Les batailles, les négociations, les traités, qui occupent une si grande place dans nos archives, sont souvent de mauvais moyens pour juger l’état des nations. Un peuple peut être très-malheureux au milieu de ses victoires, et très-prospère malgré ses défaites. Ce qui marque infailliblement le progrès, c’est le passage de l’oppression à la liberté, de l’ignorance au savoir, de la pauvreté à la richesse. Les causes de ce progrès, les seules qu’il importe de bien connaître, ne sont pas toujours faciles à démêler. Elles agissent au cœur de la société comme ces courants invisibles qui secouent la mer dans les profondeurs, sans l’agiter à la surface. C’est à découvrir et à faire connaître ces causes que les historiens antérieurs à la révolution ont surtout appliqué leur esprit, et sur ce point ils ne redoutent aucune comparaison. Tel qui, d’un air superbe, a dit et écrit : nous en savons plus que Voltaire, que Dubos et Montesquieu, a copié Montesquieu, Voltaire et Dubos presque textuellement.

AUGUSTIN THIERRY

Au reste, M. Augustin Thierry a reconnu plus tard ce qu’il y avait eu d’excessif et d’injuste dans ses premiers jugements. Cette injustice tenait, il le reconnaît lui-même (t. III, p. 296), à la fougue aventureuse de sa critique, et au peu de hagturité qu’avaient alors ses études sur l’histoire de France. En revoyant ses ouvrages pour l’édition publiée en 1853, il a substitué un langage calme à ce qU’il appelle son « style de jeunesse, empreint d’une cer- « taine ardeur fébrile et d’une surabondance de volonté a qui a souvent dépassé le but. » Il a cherché à faire disparaître ce qu’il y avait de hasardé quant aux vues et d’acerbe dans l’expression ; il y a presque toujours réussi. II a fini par rendre un hommage à peu près complet aux érudits du dix-septième et du dix-huitième siècle, et par reconnaître que leurs ouvrages sont bien, ainsi que le dit Châteaubriand dans ses Essais historiques, l’intarissable fontaine où nous puisons tous.

Les historiens modernes, voulant poser d’une manière définitive les bases de notre histoire nationale, en ont résolument abordé les problèmes fondamentaux, et quelques-uns, parmi lesquels il faut placer M. Augustin Thierry, ont bien indiqué la loi de succession qui enchaîne les faits les uns aux autres, qui donne aux événements leur vie, leur caractère, leur signification, leur portée. Il est impossible de ne pas reconnaître qu’ils ont eu, sur quelques points, à un plus haut degré que leurs devanciers, le sentiment des grandes transformations sociales ; mais il est juste d’ajouter qu’ils doivent à la révolution qui, en 89, a changé la face de l’Europe, l’avantage d’avoir pu mieux juger les révolutions du moyen Age.

Parmi les chefs de ce qu’on appelle très-proprement

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