LIDFE DU MONDE DANS LES COSMOGONIES GRECQUES
des concepts qui a accompagné, à peu d'exceptions près, nous le verrons, la spéculation philosophique dans tout son cours.
Chez les Grecs, Timagination mythologique à laquelle s'adresse la question du fondement des choses, s'efforce d'abord d'éloigner l'idée de personne ; elle se fixe sur celle du sujet universel des formes sensibles. L'indistinct et le désordonné conçus comme la matière primitive nous donnent certainement le sens du Chaos d'Hésiode, masse indéterminée, qui toutefois prend forme aussitôt dans l'esprit du poète, car il y fait succéder le solide terrestre avec sa surface et son dessous : Ga'ia et Tartara. L'idée de cause est absente jusque-là; elle apparaît comme principe de la génération physiologique dans une première personnification symbolique : Éros. Ce dieu ne commence pas à proprement parler, mais explique et représente les généalogies. Erebos et Nux, qui sont issus spontanément de Chaos, s'unissent et engendrent jEther et Hémrra. De Gala toute seule naît Ouranos, qui doit être le séjour des dieux. Dans cette production ascendante, le mal intervient par un enfantement également spontané de Nux, d'où procèdent Moros, Ker, Thanatos et toute la suite des douleurs. L'équivalent d'une doctrine dualiste ressort assez clairement de cette partie de la Théogonie.
Les fils d'Ouranos et de Gaïa commencent les descendances anthropomorphiques : les Titans, Kronos et Rheia, Zens et ses frères. Viennent enfin les mythes si vulgarisés de ces familles de dieux, prolongées dans les générations des héros et des hommes. En résumé la cosmogonie d'Hésiode nous offre un monde dont les créateurs directs sont la Terre et la Nuit; sa mythologie, une histoire des dieux, que Xénophane et Platon, ignorants de la véritable signification des mythes naturalistes, dénoncèrent comme scandaleuse, longtemps
14 LE MONDE SUIVAiNT L'ANCIEN ESI'RIT HELLENIQUI':
avant que les Pères de l'Eglise en tirassent d'aveugles arguments contre l'esprit général de l'hellénisme. Pour un poète qui pouvaitcroire, comme Eschyle, mais élait-ce bien sérieusement"? trouver chez Homère et Hésiode un ensemble de traditions historiques et religieuses, ayant un fondement de réalité, le cosmos devait prendre un aspect analogue à celui que l'expérience nous montre dans le monde politique, oi^i les empires s'élèvent et se renversent. Le présage était alors permis d'une révolution cosmique qui ferait monter un jour au trône d'Ouranos une dynastie de dieux justes. Mais pour le philosophe à qui le caractère de la fable apparaissait dans les fondements physiques supposés des cultes civils et moraux des cités grecques, il y avait un encouragement à demander à l'observation, et à la réllexion la véritable raison des phénomènes.
La cosmogonie de Phérécyde de Syros, contemporain de Thaïes et de Pythagore, est un système intermédiaire entre ceux qui se rattachent à la mythologie commune et ceux qui relèvent nettement d'une conception individuelle de leurs auteurs. Il s'inspire de la méthode des symboles, mais on y remarque une intention philosophique dont il n'y avait pas trace chez Hésiode. Zeus y devient le premier principe ; son nom est rapporté étymologiquement à l'idée de la vie (Zcj^ de Ztorï) . Il préside à la constitution du cosmos sous deux aspects, que distinguent les noms d'Eros et de Démiourgos. Chtonia, la masse terrestre, forme de ses éléments, à Faide du Temps, Gô et Ogen (la terre et l'océan). Ces éléments combinés, le feu, l'air, l'eau, produisent Noéton (l'Intelligible). Alors commencent les races divines. L'origine de l'intelligence est donc matérielle, quant à la substance, mais, au fondement de l'évolution du cosmos, règne ce principe premier double : passion génératrice et puissance architectonique.
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Plusieurs des penseurs de l'époque où finissent les mythographes, où commencent les philosophes, ont marqué de Téloignement pour le polythéisme de la religion populaire. Phérécyde fut accusé de réprouver les sacrilices. Pythagore, profond novateur, dont ris'^/ise fut dispersée par la persécution et devint une école purement spéculative, avait peut-être pour Dieu la monade première. Xénophane attaqua par la raillerie les dieux anthropomorphes. Si cette tendance se fût conservée, la philosophie ne se serait peut-être pas entièrement séparée de la religion, comme elle fit pour plus de cinq cents ans, jusqu'au temps de l'école d'Alexandrie. Des philosophes auraient pu constituer, pour les religions civiles de la Grèce, une théologie, qui toujours leur manqua. Une seule secte s'y essaya, en opérant un mélange de doctrine pythagoricienne et d'emprunts aux cultes secrets, aux Mystères, qu'elle étayait de fausses traditions et de compositions apocryphes. Mais l'orphisme spécula, pour réussir, sur le genre des superstitions intéressées, et les orphéotélestes tombèrent dans le mépris des esprits éclairés.
La cosmogonie mise sous le nom mythique d'Orphée, mais notablement postérieure à celle de Phérécyde, porte bien plus que celle-ci le caractère d'un panthéisme matérialiste; on y distingue seulement un léger effort pour exprimer l'idée d'origine. Chronos y figure comme l'être premier : l'idée de la succession indéfinie occupe ainsi la place de l'idée du commencement, ce qui est contradictoire, et le chaos est nommé de suite après, et assimile à Flnfîni des pythagoriciens. Mais l'orphisme donne pour corrélatif à l'Infini, au lieu du Fini, notion logique, l'^'Ether, qui reçoit l'emploi physique de principe fécondant, sous le nom de Zeus. Les générations commencent par le symbole physiologique de l'œuf. La nuit première, entourant le chaos, porte à son lieu cen-
tral cel œuf cosmique fécondé par l\îlther, où prennent leur forme les éléments des choses. L'éclosion fait apparaître Phanès, être premier, dont le nom est le symbole de la production des phénomènes, ou choses distinctes. Les âmes se dégagent du centre de la matière animée, gagnent la périphérie, et ouvrent, en s'unissant aux éléments, la suite des êtres liés généalogiquement.
Le travail se sent mieux que l'inspiration dans cette dernière des cosmogonies, qui voulut se faire prendre pour la plus ancienne; et l'imitation du pythagorisme y est évidente ; car il n'est pas à supposer que l'imitateur soit Pythagore, dont la doctrine a un caractère scientifique original et éclatant. Ce qui se remarque le mieux dans l'élucubration orphique, c'est reffacement des idées de divinité anthropomorphique, mais au profit de l'imagination dun développement spontané de la nature, ce qui était la tendance commune des cosmogonies; et il n'est pas douteux que l'orphisme ne donnât dans ses mystères une abondante compensation mythologique pour ce qui manquait de théologie sérieuse à sa conception.
Le pythagorisme nous offre, au contraire, toucliant l'origine des phénomènes, une vue religieuse manifestement liée à sa doctrine générale du cosmos. Mais cette doctrine elle-même est fondée sur des principes rigoureusement rationnels. Une philosophie rivale voudra ne faire partir la spéculation que de l'observation sensible. Mais, dès le commencement du vi'' siècle avant notre ère, la philosophie indépendante peut se dire fondée. L'écart que l'incertitude des données chronologiques laisse possible entre les moments précis où vécurent quatre grands philosophes : Thaïes, Anaximandre, Pythagore, Xénophane, est trop faible, d'une part, et, de l'autre, la distance intellectuelle que met
LA MÉTAPHYSIQUE PYTHAGORICIENNE il
entre eux loriginalité de leur génie, en des voies étrangères les unes aux autres, est trop grande pour que ce ne soit pas parler exactement que de les nommei' contemporains, et créateurs de leurs méthodes respectives. Ils ont cela de commun seulement, qu'ils subissent l'irrésistible tendance à la réalisation des idées : concepts ou qualités sensibles qu'elles soient, selon le point de vue de chacun. Le fondement de l'être et du savoir est-il dans les objets propres des sens, pris pour des sujets externes, ou dans les objets intelligibles projetés hors de l'entendement, et, dans ce cas, lesquels? c'est là qu'est le contlit principal. Des siècles, des systèmes, et même des religions doivent se succéder, avant que soit seulement conçue la possibilité de trouver dans la connaissance de l'homme ce passage à la connaissance du monde, dont Socrate posa un certain jour les prémisses en devinant le sens profond de la maxime inscrite sur le fronton du temple de Delphes.