‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 117 sur 182 · LA PHILOSOPHIE CHEZ LES PENSEURS DU XIX" SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE CHEZ LES PENSEURS DU XIX" SIÈCLE

quelques esprits plus hautement doués gouvernent les autres en matière d'idées générales, et donnent le ton aux jugements du monde sur toutes choses, il s'est trouvé des ('crivains pour exercer une action analogue à celles de Voltaire et de Rousseau, juste un siècle auparavant, toute comparaison écartée quant au génie des hommes et à la portée des couvres. Si réclectisme et le positivisme n'ont pu constituer des écoles, ils ont au moins l'un et l'autre établi des tendances ; leur inlluence évidente, en partie avouée, règne sur les écrits des penseurs les plus vantés de la dernière partie du XIX® siècle.

Voltaire et Rousseau enseignaient le déisme, l'un à raison de la finalité universelle observable dans l'ordre des causes, et aussi dans un intérêt de morale pratique, l'autre mù par un haut sentiment de justice et de Providence. Michelet et Quinet. écrivains iniluents à l'époque où la révolution de 1848 et ses conséquences fatales allaient modifier si profondément le cours de la pensée dans tous les partis, furent encore moins que n'avaient élé les deux grands hommes du siècle précédent des philosophes proprement dits. Mais ils essayèrent de reprendre, en la portant sur un point nouveau, la lutte contre le catholicisme. L'intention n'était pas, chez eux, de combattre le sentiment religieux, quoique, au fait, leurs idées ne fussent guère de nature à leur permettre une action sur les esprits autre que négative à cet égard. Michelet était animé d'un sentiment panthéiste dont le vide, sous l'entlure, devait se montrer dans sa Bihle do lliumanité. Sympathique au peuple et à ses douleurs, en sa belle histoire de France, en celle de la Révolution française, mais indulgent pour ses illusions, ses injustices et ses violences, séduit à la fois par la théorie des grands hommes et par celle de la volonté populaire, son œuvre est optimiste

et fataliste en somme (au rebours de la grande œuvre historique du siècle précédent, YEssai sur les mœurs et r esprit des nations, qui ne se lit plus aujourd'hui). On se demande si le sentiment catholique n'est pas l'inspirateur secret, par contraste, de cet admirable écrivain qui lutte avec tant d'énergie contre la doctrine jésuitique du perinde ac cadaver. et qui est si nerveux, si passionné, se gouverne si peu par la raison! L'esprit anarchique ou de révolte, on ne le sait que irop. et l'esprit du gouvernement des consciences se montrent partout comme une double face du système théocratique de l'Église. Le catholicisme et l'anarchie réagissent l'un sur l'autre.

Le compagnon de Michelet dans cet enseignement anticatholique, aux etïets tristement passagers, Quinet dégagea progressivement son 'caractère personnel en un sens opposé, c'est-à-dire de règle morale et de justice. Il protesta contre le fatalisme, contre les thèses de justificalion du crime pour l'intérêt public qui déshonorent la plupart des théories historiques de notre temps. Il conseilla une alliance politique de la libre pensée avec le protestantisme, et exprima le regret que les hommes de la Révolution n'eussent pas réparé, en accordant la prééminence à l'Église protestante sur la catholique, — ainsi que Turgot en avait conçu l'idée, un siècle auparavant. — l'erreur française du xvi" siècle et le crime du xvu" contre le droit de la Réforme : regret vain; ces éloquents écrivains ne se rendaient pas compte de l'état réel de l'esprit populaire, moralement et foncièrement catholique, là même où il est le plus bruyamment irreligieux, hostile au dogme et au prêtre. Quinet n'étendait sa faveur qu'aux églises protestantes unitaires, mais on ne saurait dire que le pur théisme lui-môme eût plus d'attraits pour la plupart des libres-penseurs auxquels il le recommandait, que le

LA PIIILOSOPHirrCIIEZ LES PENSEURS DU XIX» SIÈCLE 423

catholicisme ! Dans sa dernière œuvre, il se montra séduit par la doctrine de révolution et du progrès moral de Ihumanité. sous la direction de la science. En l'absence de toute philosophie inlliiente, la pensée des plus nobles esprits, à cette époque de douleurs patrioti({ues, se retournait du côté de la foi positiviste, dernier asile de leurs espérances trompées. Michelet lui-même, esprit si peu scientifique, y venait à la tin !

Le mouvenuuit de la pensée en ce sens s'est marqué décidément chez les deux grands écrivains dont l'action, à la fin de ce siècle, a remplacé celle de Michelet et de Quinet avant iHiH : H. Taine et E. Renan. ïaine essaya d'abord de s'ouvrir la grande voie de la spéculation, mais ne parvenant pas à composer le système intégral, premièrement rêvé, il garda le principe absolu qui devait en être le fondement, et voua la plus grande partie de ses travaux à l'esthétique et à l'histoire. Ce principe recteur est le déterminisme universel, avec l'athéisme implicitement affirmé par la réduction de l'univers à une loi inconsciente. Ce philosophe porta les premiers coups, ou les plus sensibles, à l'éclectisme, en ses principaux représentants, mais, revenant à Gondillac et à la prétention de Condillac de fonder toute science et toute philosophie sur la pure analyse, il annonça, pour la conclusion anticipée de l'analyse poussée à bout, la définition du principe des choses à la façon de Schelling ou de Hegel ; il prédit la découverte d'une formule du monde, axiome (Hernel dont tout phénomène ne serait que le fait donné d'un cas particulier. L'idée générale de la conciliation de Hegel et de Condillac était une idée éclectique au souverain degré ; mais la méthode partait d'une idée positiviste, parce que l'auteur attendait des progrès de la science la formule du panthéisme naturaliste et mathématique. Il ne fallait, pour y parvenir, qu'étendre à l'his-

424 Di: LKTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE

loire et à l;i momie la méthode des sciences naturelles, d'après ce principe que tout n'est que connexion et dépendance. L'ensemble des connexions est l'univers lui-même, la Chose qui est. Ce philosophe était donc éminemment réalùte, en même temps qu'éclectique sans Je vouloir, et positiviste : V axiome éternel Q^i une idée réalisée, une abstraction, qu'il superposait à la nature en son vivant piincipe.

Voltaire et Rousseau, les philosophes du xvni" siècle, y compris les athées, avaient combattu le principe de la coutume, au profit du principe de la raison. En politique, ils avaient mis la notion de l'Etat, — de la loi rationnelle, du contrat social et des liens généraux de l'humanité. — au-dessus des divisions nationales et des rivalités de race et de langue. L'esprit de justice et de paix dictait l'idéal de ce temps. Mais le philosophe du xix" siècle a combattu le principe de raison, l'esprit classique et les traditions de l'antiquité républicaine, avili la Révolution française et ses hommes, renié ses couquètes. recommandé les liens de la coutume en leur opposition à la centralisation et à l'unité civile. Profondément éloigné de l'esprit conservateur, d'une autre part, il prédisait la fin de la religion et voyait dans l'avenir une organisation sociale fondée sur la science et qui serait, au m.oral. quelque chose de plus qu'un simple progrès, presque une révolution du globe ! L'esprit positiviste (conservateur déclaré pour le présent) et l'esprit éclectique, conciliateur du présent et dupasse, temporisateur, s'unissent à merveille pour bannir les convictions et les devoirs indépendants du temps ; ils peuvent jeter, par l'impuissance présente de conclure et d'agir, les opinions dans le trouble, et de là, peutêtre dans l'indifférence, ou dans un scepticisme railleur. Mais ce ne fut point le cas de ce penseur qui. attristé par la contradiction qu'il croyait voir entre la

Page 1