LA MÉTAPHYSIQUE PYTHAGORICIENNE
de point plus certain dans toute la doctrine pythagoricienne.
A l'opposition du fini à rintini, ou de l'un au multiple et de l'impair au pair, se rattachent par des analogies, dans le pythagorisme, les oppositions morales du parfait à l'imparfait, du bien au mal, d'autres encore, comme celles du droit au courbe, du lumineux au ténébreux, du repos au mouvement, du principe actif au principe passif (l'un mâle, l'autre femelle), et, universellement, de Dieu à la matière. L'Unité produit le monde en produisant le nombre.
Au point de vue religieux, la cosmogonie pythagoricienne montrait l'origine dans la monade divine, assimilée à Hestia. foyer du monde et siège de Zeus, autour duquel l'Infini s'étend. La doctrine des nombres procédait immédiatement de cette opposition, qui est celle du Fini à l'Infmi. Le nombre, produit de l'un, établit progressivement les limites et marque les intervalles dans l'étendue infinie du vide spatial ; les corps séparés se forment par l'etTet d'un mouvement comparable à une sorte d'inspiration et d'expiration du ciel. Ils sont au nombre de dix. La sphère des fixes, feu périphérique, ne compte que pour un. Le Soleil, la Lune, la Terre et les cinq planètes connues des anciens en donnent huit. La décade (nombre systématique composé de la monade, de la dyade, de la triade et de la tétrade) est complétée par une planète hypothétique, l'Antichtliône, située entre la Terre et le Feu central, invisible pour nous comme ce feu lui-même, qu'elle nous cache, et dont nous recevons les rayons réverbérés par le Soleil. Le monde est limité, le temps est comme l'espace un vide infini qui s'étend au delà de l'œuvre de la monade créatrice.
Il semblerait, d'après ce dernier point de doctrine, que ce qui précède l'origine des phénomènes due à ces
déterminations du nombre dans l'espace et dans le temps, qui sont les choses mêmes, exprimerait une pure négation : le contraire, par conséquent, de la matière chaotique supposée par la plupart des cosmog'onies, et dans toute philosophie qui admet l'éternité des corps et du mouvement. Le monde reconnaîtrait un commencement réel et une formation progressive, et c'est dans ce sens qu'il faudrait entendre ce qu'Aristote dit des pythagoriciens, qu'ils plaçaient YImparfait, non le Parfait, au commencement des choses. Le système du monde serait donc une évolution progressive , à laquelle d'autres témoignages, permettent, mais sans certitude, de supposer aussi une fin et des renouvellements périodiques. En dehors de ce monde de la multiplicité et du changement, siégerait la monade immuable, auteur de ce monde par lorgane du nombre. La monade peut se dire un principe absolu, au point de vue abstrait, ou s'appeler Zeus, en termes de religion, sans qu'il soit possible aujourd'hui d'éclaircir le sens philosophique que donnait à ce grand nom révéré dans toute l'enceinte de l'hellénisme l'inventeur du nom de philosophie. Ce n'était probablement pas un sens désignant expressément un être personnel. Cependant une signification qui s'approcherait de celle du panthéisme brahmanique doit être écartée, si l'on songe à la nature de l'œuvre de la monade primitive et centrale, selon la cosmogonie pythagoricienne. La monade ne fait pas émaner de son sein des âmes-substances dont l'individualité ne serait que d'emprunt ; elle les institue en posant les limites d'où naissent les nombres. Il semble conforme au concept mathématique fondamental que les âmes aient été considérées sous l'aspect de leurs qualités, et rapportées symboliquement à des nombres, en harmonie avec les éléments corporels auxquels elles devaient s'unir et qui se définissaient eux-mêmes par
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des nombres , mais d'ordre géométrique en ce cas. Cette hypothèse rend compte de lu théorie platonicienne de la création des âmes, en observant que Platon devait, dans cette imitation de la doctrine pythagoricienne, substituer en partie aux nombres les idées (VII).
L'institut pythagorique de Grotone, société aristocratique et presque théocratique qui fut persécutée et détruite à l'époque des luttes et des victoires des partis démocratiques de la Grande-Grèce, avait sans aucun doute une religion et un culte, mais dont les rapports avec la doctrine métaphysique de son fondateur ne pouvaient être que vagues. Le gouvernement de Zens, l'existence et l'action des démons, la transmigration des âmes, la fonction du prêtre, enfin l'ascétisme, ou plutôt un genre d'observances d'un caractère profondément hellénique, tendant à l'ordre et à la beauté, se rattachaient tout au plus par des symboles à la doctrine des nombres. La secte pythagoricienne ne laissait pas de se présenter, à son origine, comme en possession d'un système universel des phénomènes cosmiques et des destinées humaines, ramené à son principe. Au contraire, la seconde des deux doctrines qui eut pour méthode la réalisation des notions pures, et qui se produisit presque parallèlement à la première, dans la Grande-Grèce, Féléatisme, en ramenant toute existence à l'Etre pur, qui est aussi l'Absolu, nia tout à la fois le monde de la multiplicité et du changement, les phénomènes comme n'étant que des apparences, et le dieu, en tant que la conception de la divinité impliquerait la ressemblance de l'homme. Xénophane, en des textes formels d'un poème, qui subsistent encore, dit que Dieu est un, éternel, immuable; qu'il est étranger à toute forme humaine, mais tout entier vue, ouïe et pensée, et gouvernant par l'esprit toutes choses. Il est, d'une autre part, établi par
des témoignages irrécusables que ce philosophe appliquait à ridée de l'Etre, en des formules où n'apparaît pas l'idée de Dieu, un jugement qui rend l'identilication des deux idées inévitable : toutes choses ne sont qu'un, et se résolvent en une seule nature partout semblable à elle-même. On a donc conclu au 'panthéisme de Xénophane ; mais faut-il entendre que, selon lui, le monde, réduit à la nature de l'Un, étai t cette unité divine elle-même qui est éternelle et immuable, et dont la pensée universelle doit dès lors se replier toute sur elle-même, en sorte que notre monde phénoménal soit un système d'apparences fugitives dénuées de réalité? ou faut-il supposer que le vrai sens de cet antique panthéisme est un dédoublement de la nature divine, tel, que Dieu, éternel et immuable en sa substance, serait constitué, sous un autre aspect, par l'universel devenir des phénomènes, dont il gouvernerait le cours ? Ce dernier système ne serait rien de moins que le Spinosisme, avec, en plus, une règle divine des choses, incompatible avec l'immutabilité. C'est déjà trop d'attribuer une théorie qui d'un seul et même tout immuable fait le tout des choses qui changent au fondateur de la doctrine éléatique de l'Absolu, au maître de Parmônide. Xénophane a certainement exposé en style poétique l'idée môme que son disciple a rendue en style plus abstrait, quoique dans un poème encore.
Dans les termes de Parménide, l'Etre est un, sans origine, parfait, et sans changement d'aucun genre, car le changement de l'Etre ne pourrait se faire que pour aller au non Etre, et le non Etre n est pas. L'Etre est limité, l'infini ne pouvant être que toujours incomplei et imparfait (principe pythagoricien qui ne fut pas toujours admis dans la suite de l'école) ; et il réunit dans son unité la pensée et l'objet de la pensée, parce que, en dehors de l'Être il n'y a rien. La pensée est la pensée