LA PHILOSOPHIE CIIKZ LES PENSEURS DU XIX-^ SIÈCLE
qui louche le problème du commencement : comme s'il était assez clair que le monde est une chose qui de toute éternité vii toute seule, à moins cependant qu'elle n'ait débuté par n'être rien, et se soit faite peu à peu d'elle-même. Mais le devenir de cette chose lui semblait ne pouvoir se passer d'un but. Un but pourquoi? pourquoi plus nécessaire qu'un commencement? Mais il se plaisait à envisager des possibilités pour un avenir empirique lointain. Et alors comment s'empêcher de mêler aux perspectives certaines idées qui s'inspirent d'une orgueilleuse préoccupation des intérêts humains ! Ce philosophe sans philosophie en a etrectivement émis de ce genre, dont l'hypothèse arbitraire du Progrès universel est le fondement, et qu'un critique sans indulgence pourrait bien appeler saugrenues. La principale envisage le devenir de Dieu, animal universel formé dans la suite des temps, comme un polvpier infini, où toute vie se réunirait, dont toute vie serait une partie . Peut-être bien sera-ce un océan d'intelligence et de volupté, à l'être global duquel on est libre d'imaginer que les vivants actuels doivent se sentir heureux d'être sacrifiés, ou même encore dans lequel ils obtiendront une existence individuelle ressuscitée I Mais la vertu consolatoire de ce dernier aperçu, que Diderot, premiei' auteur de cette fantaisie théogonique (XLl), avait négligé, est contradictoire à la vue générale du travail de la nature pour la constitution d'un être universel. L'imagination d'un tel être, formé d'éléments infinis qui s'organisent spontanément dans l'infinité du temps, ne souffre pas, s'il doit être conscient, qu'on le suppose composé des unités de conscience individuelle, ou personnes, qu'il a produites au cours de sa formation ; car la conscience est indivisible, et, sans la personnalité, l'intelligence et le bonheur sont des mots dénués de sens.
La conclusion du tliéogoniste est une velléité de retour au bon sens, quand il nous avertit de ne prendre pas Irop au sérieux ses idées; car nous ne saoons pas, dit-il ; <( sachons attendre », — attendre quoi ? les décisions de la Science ? — .« // n 1/ a peut-être rien au bout ; ou bien qui sait si la vérité n'est pas triste ? » Ce dernier mot de Toptiniisle dilettante a été très remarqué ; il méritait de l'être. Ce sont, enelfet, ceux c^ui trouvent le monde triste, qui doivent être le plus portés à croire que la vérité, si nous la savions, est pourtant belle. L'optimisme, au contraire, est le pur etïet de l'insensibilité, à moins qu'il ne soit le parti pris d'un dogme de froide théorie.
L'ampleur et la sérénité du grand système de positivisme optimiste, évolutioniste (XL VIII), qui poursuivait son exposition en Angleterre, à la même époque, par l'œuvre de H, Spencer combinée avec celle de Ch. Darwin, formait, toute question de vérité à part, un arand contraste avec le délabrement intellectuel dont le système du dilettantisme en philosophie était la marque fâcheuse en France. Sans doute, le système de l'évolution de la nature, continuée par l'évolution dans l'histoire bumaine, ne se rattache, en son principe d'agnosticisme, qu'à un absolu, soustrait à l'intelligence, et dépend, pour ce qu'on eu peut connaître, de la Force- Matière et de ses transformations. Ce plan du monde est donc celui d'une doctrine athée, mais au moins, dans l'idéal qu'en son naturalisme optimiste, elle se propose comme la fin du progrès, celte doctrine se distingue à la fois par les sentiments de liberté de la démocratie moderne (protestantisme et révolution), et satisfait aux aspirations communes des sectes socialistes depuis Saint-Simon et Fourier, dans tout le cours du siècle. L'évolutionisme ne s'est répandu en France que par de faibles ou vagues adhésions, sous des inlluences mêlées, sans pouvoir y constituer une école philoso-
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phique, et sans y provoquer de sérieux: débals, ni dans sa partie physique, ni pour ses thèses de logique et de métaphysique. Seules, h^s idées générales d'évolution, et la tendance à ne considéier la vérité et les êtres que sous laspect du devenir, ont passé de plus en plus à l'état d'une méthode (jue de nombreux esprits regardent comme dt'linitive. et que la plupart suivent désormais comme d'instinct. Mais cette tendance est l'etlet d'une évo/ulion mentale. — permettons-nous ici l'emploi du terme à la mode, — qui n'avait pas attendu pour se manil'ester de tous cotés, que H. Spencer eut conslUué uiLégnilnncni Je savoir sur ce principe. Elle date spéculafivement de l'importation de la philosophie de Schelling et de Hegel, et elle a, pour ses facteurs les plus actifs, les travaux historiques, qui sont, avec ceux de la science expérimentale, — naturellement progressive par la vertu propre de sa méthode d'élaboration, — le principal honneur du siècle dernier, mais dont l'esprit, peu à peu substitué partout à celui de la recherche de la vérité stable, a détrôné la [)hiloso})hie. En somme, et hormis en histoire naturelle, où même encore il faut remarquer que Darwin et Lamarck. bien plutôt que Spencei', fournissent des hypothèses à nos savants, autrefois timides bacomen><, l'évolutionisme règne chez nous comme esprit général, non comme système. Des sytèmes généraux, ou n'en voit nulle part. Mais alors on ne connaît donc plus de principes capables d'en être les fondements, et de porter l'édifice de la philosophie élevée comme science par la méthode synthétique ? C'est donc l'éclectisme ?
C'est l'éclectisme, quoi qu'on puisse dire, l'éclectisme avec le genre de scepticisme réel qui lui appartient, mais avec cette dilïéi'ence, que, sans être soumis, dans l'état présent des choses, à une autorité doctrinale, non plus qu'à une surveillance qui m^te de strictes limites
à la liberté dos professeurs, renseignement, toujours dogmatique dans sa forme, est ou réglé par des programmes, ou modéré dans tous les cas par une sorte de raison pratique de la cliaire. Ce sont des convenances qui ont leur raison d'être dans ce fait, que les croyances courantes de la société, réelles ou seu'lement officielles qu'elles puissent èti'e, seraient ollensées par la déclaration ouverte que beaucoup d'entre les professeurs auraient à faire à leurs élèves de leurs opinions personnelles sur certains points capitaux, si c'était là ce qu'on leui' demande. Dans l'enceinte de leurs obligations, ils font à leur usage un choix d'explications et d'arrangements de thèses, dont on ne saurait naturellement exiger de la plupart qu'ils sachent former un tout cohérent et vraiment philosophique. (Jomme il n'y a guère que des apparences d'écoles vivantes, assimilables aux écoles du temps passé, il ne se trouve pas non plus de réels disciples. Les maîtres continuent à s'occuper beaucoup d'histoire de la philosophie, mais ce n'est pas pour faire sortir, de l'examen des docirines. une doctrine à leur opposer, et qui les juge toutes. Ceux qui s'estiment eux-mêmes les plus avancés, mais qui ne sont que les plus résignés à ne savoir ce qu'ils doivent croire, regardent la constitution de la pliilosophie comme une u'uvre conliée au temps, et remise au progrès, qui résultera quelque jour peut-être d'une immense agglomération de connaissances, surtoutexpérimentales, mais qui n'est pas actuellement exécutable. l*eu s'en faut cependant (ju'ils ne comprennent, car ils s'en montrent quelquefois eiïrayés, que la tiiclie restera toujours impossible, de relier, sans en posséder le lien, des éléments de savoir que, suivant leur méthode, ils considèrent comme obtenus toujours à l'état délié. Ces philosophes confondent la philosophie avec la physique, ou ne sont que des positivistes inconscients.
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Ceux donc d'onlre les curieux de la pense'e qui ne pensent point par eux-mêmes, les nntures de disciples, trouvent peu de direction chez les maîtres. Un genre d'éclectisme assez répandu est celui qui préconise la conciliation des contradictoires : du relatif et de l'absolu de plîénoménisme et de la substance, du tîni et de l'infini, du déterminisme et de la liberté. Il faudrait ajouter: dn principe de contradiction avec les thèses qui en impliquenl la négation ; car c'est là ce qu'^n fait partout. Jamais l'usage, on dirait presque, jamais le senlimenl de la logique n'est descendu aussi bas que nous le voyons aujourd'hui : elTet probable de l'immense diffusion d'une presse périodique dont l'argumentation, improvisée pour les besoins du jour, est ordinairement appuyée sur des données menteuses, et composée de raisonnements sans précision ni méthode. La conciliation des contradictoires est, nous avons pu nous en convaincre au cours de notre étude hislorique. une obligation commune imposée aux doctrines réalistes de l'absolu, et ces doctrines, ce sont toutes celles qui traduisent en termes de philosophie dogmatique le panthéisme vague, autrement dit, l'athéisme discret, la plus répandue des opinions confuses de la libre pensée. Sa formule claire, que nous avons pris à tache d'élucider par nos Dileninies \ est que l'individu et la personne ne sont dans le monde que des apparences passagères, et que l'univers est le développement de la Chose, inconnue en soi, manifestée dans l'inlini du temps et de 1 espace. La formule du personnalisme, la même que celle d'un véritable théisme, est que les idées de relation sont seules intelligibles, et, seules, peuvent définir intelligiblement la réalité, en celte équation de la pensée et de l'être qui est la vérité. Et la Relation est
' Les Dilemmes de la métaphijsiqve purp, F. Aican, édit., 1901. Renouvier. — Pruhlùmes métaphys. :>8
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le nom même de rintelligence prise dans l'abslrait, c'est-à-dire un nom de la Personne, mais considérée alors dans Fensemble des lois qui président à toutes les modifications de la conscience et qui la supposent.
Nous avons apprécié librement et on toute sincérité le caractère et les idées de quelques penseurs dont nous avons été le contemporain, parce que leurs noms appartiennent à l'histoire et que leur influence s'est exercée sur le siècle écoulé. De ceux-là, nous avons seulement omis un philosophe, non pas français d'ailleurs, mais de langue française, métaphysicien éminent, et le seul qui eut vraiment droit à ce titre : Charles Secrétan. Il fut notre ami, adversaire en un point capital, allié en d'autres. Il ne convient pas que nous parlions ici de ceux qui vivent et travaillent à l'heure présente, et dont plusieurs seraient grandement à excepter des jugements d'ordre général que nous nous sommes permis. Mais ce n'est pas seulement une juste réserve qui est à faire, en ce qui touche les personnes ; nous devons dire que, à considérer l'ensemble du monde des lettres, la classe des philosophes est incontestablement la moins exposée aujourd'hui à des reproches encourus par un esprit de réaction profond qui a tout dominé pendant le xix" siècle, et qui menace visiblement de rendre au cléricalisme une grande partie de sa force passée. C'est môme ce qui explique que les philosophes soient si peu populaires auprès des lettrés sans philosophie, et la philosophie si peu goûtée des historiens, et traitée par la critique avec légèreté. Mais la philosophie, depuis le déclin de l'éclectisme, depuis la publication du beau rapport de Félix Ravaisson, qui en présagea la fin, est dans la voie d'une renaissance. Un très réel esprit scientifique y a pénétré de tous côtés, et cela sans positivisme, même à ne consulter que ceux des travailleurs du champ des