‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 34 sur 182 · LA MORALE ÉPICURIENNE · texte numérisé non relu

LA MORALE ÉPICURIENNE

sible. C'est donc une théorie des moyens d'atteindre le bonheur; mais peut-elle le promettre?

L'application sérieuse, pleine de difficultés, de la méthode épicurienne bien entendue au règlement des passions, qui d'elles-mêmes sont toujours portées à des Uns plus simples, moins rélléchies, éloignerait incontestablement beaucoup de maux de l'individu et de la société, dans l'hypothèse (ordinairement sous-entendue) où l'agent serait animé d'un sentiment général de bienveillance, dans le jugement des rapports de son intérêt propre à l'intérêt du prochain; mais elle aurait des suites plutôt négatives, à l'égard des maux à craindre, que positives pour les biens désirés, et ce sont là des résultats fort différents. Le calcul de la vie a pour matière plus de dangers à éviter que de plaisirs à goûter, parce que l'individu voit s'ouvrir pour lui de tous côtés, une voie plus facile au mal qu'au bien à rencontrer en suivant ses goûts. De là des préoccupations, une inquiétude toujours justifiée, et, pour le plus grand nombre des désirs, l'abstention au lieu de l'abandon, une vie qui serait décidément triste, si l'épicurien n'avait la ressource des passions désintéressées, sans aucune fin d'utilité positive et sans danger par ellesmêmes : l'amitié, les goûts esthétiques, quelques plaisirs tempérés d'espèce commune. Mais ce sont des satisfactions qui supposent une existence matérielle assurée, à l'abri des troubles extérieurs : cas exceptionnel, imparfaitement réalisable, sans garantie contre . les maux non provoqués qui viennent de la nature et des hommes.

Dans son application au caractère humain le plus commun, la murale épicurienne se distingue, contrairement à ce que semble supposer sa fin de plaisir, par des maximes de prudence et de tempérance, qui sont des empêchements de jouir, et ne reposent que. sur la

Re.nouvier. — Problèmes métaphys. 7

crainte. Elle nous défend de suivre librement nos goûts. Elle donne la formule du tempérament épicurien : un composé d'égoïsme, pour éviter le mal provenant de liaisons et d'obligations contractées, et à'ataraxie pour faire face aux maux inévitables. L'ataraxie, ou la tranquillité de l'âme, qui en est la forme adoucie, sont des préceptes difticiles à suivre, qui conviennent mieux au stoïcisme. L'égoïsme est loin d'être une source déplaisirs. L'enseignement épicurien, quand il est accueilli par une âme noble, la porte à un jugement pessimiste de la valeur delà vie à cause de la vanité de la fin qu'il y assigne. En regard des épicuriens qui altérèrent bassement la pensée du maître sur la fin de plaisir, il faut mettre lecyrénaique Hégésias, qui substitua le conseil du suicide à la poursuite du bonheur inaccessible, et qui fut surnommé Conseille-la-mort (7is',a-',QàvaToç). Il eut des disciples aussi ; mais la preuve décisive des sentiments d'amertume et de tristesse inspirés par la méditation d'un épicurisme approfondi, sur le fond de la vie et des passions, est écrite dans l'œuvre du poète sublime qui opposa la réalité de la mort éternelle aux illusions d'une vie mortelle. C'est une doctrine pessimiste par ellemême, que celle qui se condamne à trouver le bonheur de l'individu dans l'affranchissement du devoir et dans la répudiation des croyances auxquelles tiennent, à côté des craintes, les hautes espérances ouvertes à la raison humaine; car elle ne peut rien sur les lois et les liens infrangibles de la nature et de la société, sur la solidarité du mal, sur les accidents dont presque toute la vie de chacun est faite. Le hasard substitué au destin laisse toujours plus de maux à prévoir qu'il n'apporte de biens assurés, et ses sectateurs s'interdisent volontairement dans leur dogmatisme les espérances, si ce ne sont que des espérances, que leur permettent d'autres doctrines. Pour soutenir en sa plus grande généralité la thèse de

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