L'ATOMISME EPICURIEN
l'indépendance morale de l'homme à l'égard de l'univers, il fallait un système du monde qui fit de la personne humaine un simple accident. Epicure fut certainement frappé de la facilite qu'entre toutes les doctrines physiques de l'époque antésocratique, celle de Démocrite offrait pour son plan, en expliquant la constitution du corps par un assemblage d'éléments bruts qui viennent à se rencontrer. Il fallait seulement conjurer le spectre de ïanan/iè, et donner à la tuc/iè l'empire entier des atomes, pour leur propre affranchissement. Démocri te avait enchaîné les phénomènes en attribuant leur production à la pesanteur et aux impulsions atomiques, forces nécessaires (IV). Epicure, indifférent aux lois mécaniques, se figura la pesanteur comme un mouvement éternel des atomes portés de l'infini à l'infini dans le vide, en un même sens. C'était là, mathématiquement, ce mouvement étant commun à toutes les particules des corps, et uniforme, établir sans y songer la même chose que la parfaite stabilité. Mais, en ajoutant que chaque atome, à tout instant, était susceptible d'une déviation légère, sans règle ni raison, de leur direction générale, — c'est le clinamen atomique, — Epicure leur ouvrait à tous les chances de s'accrocher à la faveur de leurs différentes figures, et de former, par leur union, des corps plus ou moins stables, produits ou détruits au hasard des rencontres. Il devenait inutile de chercher l'explication des phénomènes par les lois du mouvement, tout comme par les qualités des éléments; il n'y avait qu'à prendre les choses pour ce qu'elles paraissent, à constater leur production les unes par les autres, et, à juger de la nature des combinaisons soustraites à l'observation : l'âme et l'esprit, par des analogies.
Cet atomisme absolument empirique, éloigné du caractère rationnel de son origine, resta fidèle au transformisme mécanique des images émanées des corps et
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portées en de cciiaines autres combinaisons atomiques, dans les organes. Là s'engendre la double propriété du percevoir eide Vêtre perçu, suivant la vaine imagination familière à la grande classe des esprits que le puissant réalisme matérialiste trouve plus accessibles que ne fait la théorie idéaliste de la projection intuitive des représentations mentales. Et pourtant, de ces deux choses : Texistence de l'atome, et sa représentation objective, ou idée, il n'y en a qu'une, c'est cette dernière, qui soit indéniable; la supposition de la première en dépend, sans réciprocité.
L'aberration logique qui consiste à renverser l'ordre suivant lequel s'impliquent les phénomènes est commune aux ditïérentes formes du matérialisme, c'est-àdire aux différentes définitions de la matière en tant que sujet indépendant de l'esprit; mais c'est dans la forme mécanique dont l'épicurisme a fourni le patron qu'elle s'est le mieux accusée. La subordination de la conscience et, par suite, de la notion de personne à l'idée générale du monde considéré comme chose, est donc la plus complète possible, dans la physique épicurienne. L'atomisme peut, il est vrai, subsister sans avoir cette conséquence, mais seulement dans une physique cil s'opère une sorte de retournement de la méthode, c'est-à-dire dans laquelle la science de l'univers matériel ait pour objet la construction théorique des rapports généraux de ligure et de mouvement inhérents à la représentation du monde dans l'espace, abstraction faite des autres rapports constitutifs de l'ordre universel. La prééminence est alors rendue à l'esprit constructeur.
Épicure, en introduisant le clïnamen des atomes dans le système mécanique de Démocrite, ruinait l'intérêt scientifique de la théorie. Il croyait par là donner la liberté à l'homme, mais ne faisait qu'introduire dans
LAfoMlSME ÉPICURIEN, LE HASARD lûl
les actes volontaires l'accident, pour ou contre la raison indifféremment, selon les rencontres atomiques, fortuites par définition, tandis que le libre arbitre humain exige, en regard des possibles indéterminés, la délibération de la raison, qui exclut le hasard. Ce n'est donc pas le libre arbitre mais le déliement tout seul qui était l'idée maîtresse de la secte. On était logique en repoussant le devoir en morale ainsi que la nécessité en physique.
L'hypothèse de l'infinité des atomes et des mondes, et celle de l'éternité des phénomènes de composition et de décomposition des éléments indestructibles de la matière, achevaient de dépouiller de tout ordre rationnel le monde d'Epicure. C'était le déliement universel des phénomènes. Il pouvait toujours en survenir de nouveaux, sans autre motif que l'accident des rencontres, et il n'y avait pas de production en résultat qui ne dût paraître possible, et môme à quelque moment ceiiaine, pourvu que l'imagination lui concédât un laps de temps suffisant pour arriver. Là oii la raison introduit des conditions, elle pose en regard Vimpossible : les miracles, les métamorphoses subites, etc. ; mais, s'il est admis en principe qu'un être vivant peut résulter d'une combinaison d'éléments inertes, et qu'il n'y a pas de combinaison qui ne se puisse opérer dans la suite éternelle des mouvements sans loi des atomes infinis projetés dans l'espace, tout devient possible, et tous les possibles doivent se produire et se répéter à des intervalles immenses. La production d'un monde est une vérification donnée par le hasard à la chance posée par ce problème connu du calcul des probabilités : quelle est la probabilité de réussir à composer le poème de VIliadc au moyen de l'extraction successive des lettres de l'alphabet d'une urne qui contient une infinité de chacune de ces lettres? h^ possibilité d'obtenir VIliadc
étant mathcmatiqiiement admissible, dans la supposition de tirages poursuivis pendant un temps indéfini^ puisque la probabilité n'est pas mdle^ la réalité de la production du monde doit être accordée à la nature, à qui ne manquent ni le temps ni les moyens d'y atteindre, quand on admet l'infini à la rigueur, les propriétés des atomes et la vertu des combinaisons fortuites.
Il était aisé de comprendre, dans l'hypothèse, que les dieux stables et bienheureux admis par la doctrine épicurienne fussent des produits, en des circonstances exceptionnellement favorables à leur solidité et à leur durée, de ce tirage continuel de la loterie des atomes, portés éternellement en tous sens les uns contre les autres. La difficulté n'était pas d'un ordre supérieur à celle de la production des animaux terrestres, et de la chance, dont quelques-uns jouissent en fait, de conserver l'existence pendant de longues années en un lieu où régnent bien plus de causes de troubles pour les composés une fois obtenus, qu'il n'y en a sans doute dans les intermondes . Les êtres pérennes, ou dieux, en leur détachement personnel de toute affaire, leur extranéité, leur indifférence à l'égard des hommes, représentaient à merveille l'idéal d'ataraxie modérée de l'épicurien qui voulait, sans devoir, sans lien et sans crainte, savourer la paix et la joie de sa nature mentale, au moins pendant que le sort lui épargnait la douleur physique :
Nomie videre est Nil aliud sibi naturam latrare nisi lit, ciim Corpore sejunctus dolor ahsit, mente fruatur^ Jucundo sensu, cura semota metuque !