‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 44 sur 182 · DOCTRINE ALEXANDRINE DES IIYPOSTASES. PHILON LE JUIF · texte numérisé non relu

DOCTRINE ALEXANDRINE DES IIYPOSTASES. PHILON LE JUIF

L'idc'c d\me émanation de la divinité est née de l'élaboration du problème du rapport de Dieu au monde en en soumettant la solution à deux conditions mutuellement contradictoires : r que l'essence divine n'admette absolument aucun changement; 2» que le monde des phénomènes, le monde du chano-ement, soit l'œuvre de Dieu, si tant est seulement qu'il soit quelque chose de réel actuellement en dehors de lacté divin. Ce travail d'exégèse théologique avait de grandes raisons de se faire : du côté de Ihellénisme, à cause de la tendance de certaines doctrines à porter l'idée de Dieu à l'absolu : unique moyen, semblait-il, de se séparer de l'anthropomorphisme polythéiste; et, du côté des Juifs, parce que le principe du plus absolu monothéisme les inclinait, par l'effet même de leur forte croyance au gouvernement du monde par la divinité, à rapporter à un ministre émané du Très-Haut tout attribut qui pût sembler rapprocher Dieu de l'homme. Il se pouvait donc que l'œuvre désirée eût aussi bien des Grecs judaïsants que des Juifs iiellénisants pour auteurs. Mais elle était surtout du ressort de la philosophie, et le penseur Juif qui en fournit le premier modèle, l'Alexandrin Philon, en prit chez Platon les traits essentiels. Il délinit les hypostases, intermédiaires imaginés entre Dieu, immanifestable en soi, et Dieu manifesté, et leur donna une forme symbolique appropriée au génie de sa nation.

La personnification poétique de la Sagesse comme création première, et organe du Très-Haut, telle qu'on la trouve qualihée dans les livres des Proverbes de Sa-

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lomon, et de la Sagesse de Jésus, fils de Sirach, qui avaient pour auteurs des Juifs palestiniens, ne constitue pas précisément une hypostase, quoiqu'on ait dû plus tard l'interpréter en ce sens; mais, dans l'ouvrage grec d'un Juif d'Alexandrie, \a Sapience (ou Sagesse de Sah}7ion). la même fiction réaliste reçoit les noms de Souflle de la puissance de Dieu, Émanation de sa Gloire, Reflet de la lumière éternelle. Principe d'intelligence, pour les esprits, Principe invariable et tout puissant. Cette entité bien caractérisée reçoit un emploi analogue dans quelques passages des écrits de Philon, mais c'est le Logos et ce sont les Idées de Platon qui, cliez Philon, et pour tout le développement ultérieur de la méthode des hypostases, prennent le rang intermédiaire essentiel entre le Créateur et la création, pour que le Créateur luimême puisse être dépouillé de ses attributs au protit de son émanation personnifiée.

La doctrine de Platon était restée obscure sur plusieurs points. Nul encore n'avait essayé de la systématiser. Le premier principe, le Bien, présenté en termes mystérieux comme au-dessus de l'être et de l'essence, — en d'autres termes, sans attributs qu'on pût penser et nommer, — y était dit le Père des Idées, et aucune explication n'était fournie sur la nature du rapport désigné par l'image de la paternité (Vil). Si ce Bien ou cet Un était le même que l'Être des éléates, dont il rappelait l'indétermination absolue, comment pouvait-il engendrer ce prodigieux multiple : les Idées, qui renferme pour l'intelligence une matière aussi abondante et variée que le sont les phénomènes perçus, les choses pensées, imitations de ces types immuables?

On ne voyait pas, dans la doctrine de Platon, l'origine de cette intelligence, qui pourtant y recevait le pouvoir de participer des Idées afin de percevoir. Sans elle, les Idées, qui sont essentiellement les intelli-

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giblcs, n'ont pas de sens. Il fallait en placer le siège dans l'àme universelle, que l'harmonie du monde implique, et puis dans les âmes individuelles, tant humaines que divines, tirées de l'universelle. Comment comprendre cette entité et ce partage, ou, si l'entité est un sujet en soi, son application aux Idées^ qui sont aussi des sujets en soi '?

Enfin l'àme, qui, dans la doctrine de Platon, est le principe du mouvement spontané, et qui applique, en sa mobilité, l'intelligence aux idées immobiles, éternellement stables, est l'œuvre du Démiurge, selon le Timée. Les âmes inférieures sont les résultats de la division des plus élevées. La description de ces opérations, réelles ou symboliques, laisse dans l'obscurité le principe individuel et automoteur dans ces âmes, substances composées dont les éléments [raulre, le même et ï essence inlennédiaire) ne répondent pas au caractère spécifique de l'animalité.

Telles sont les explications que réclamaient la métaphysique et la psychologie de Platon. L'être suprême de Philon est Celui qui est, aux termes de la Bible, un Dieu vivant ; mais nominalement, sans attributs qui puissent le rendre définissable et le mettre en rapport avec le monde. Il correspond à l'Un des éléates et au Bien de Platon. Le Logos est une émanation de ce Dieu et le monde est une émanation du Logos. L'émanation est définie par l'application des noms variés à'ombre, à'image, de forme, de caractère, ou môme de vêtement de Dieu, à cette essence seconde qui est de Dieu saris être Dieu. Ni le Logos, ni le monde, d'ailleurs, ne sont séparés et en quelque sorte retranchés de Dieu. Dieu se communique sans rien perdre, comme fait la lumière d'un fiambeau [lumen de lumine), ainsi qu'on le répéta plus tard en un symbole célèbre de théologie chrétienne.

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Le Lof/os, premier principe émané, réunit les Idées de Platon, dont l'ensemble constitue le monde intelligible. Il sert aussi au philosophe juif à former un seul corps mystique des anges, ministres de Dieu, et à définir les sujets divins des théophanies de la Bible. Mais il nesl point d'autre démiurge que le Logos, point de puissances célestes créatrices. Dieu est seiilci'éateur par le Logos, Raison et Parole ; le monde émane du Logos, et c'est du rayonnement du Logos, à son tour, que procède un nouvel organe intermédiaire par lequel le monde est animé, un esprit saint (-vïCÎ|j.a àviov) âme universelle qui descend dans les âmes individuelles et atteint les corps, à la rencontre de la matière.

La mélliûde des hypostases éclaircit par celte trinilé : — Dieu, l'Intelligence, formant un sujet unique, et le Principe animateur des âmes, — les vagues rapports indiqués par Platon : la subordination des Idées au Bien et la dépendance du Démiurge à l'égard des Idées, dans les combinaisons symboliques d'oîi naissent les âmes. On n'y aperçoit pas mieux le fondement de l'individualité et de la personnalité. La personnalité divine, supposée partout dans le langage de Philon, se perd dans la triple abstraction réalisée par laquelle il représente Dieu et son action. Un quatrième principe, la matière, obstacle à la production d'un monde adéquat à son auteur, est pour Philon, comme pour Platon, un être indéterminé, ou une masse confuse d'éléments mobiles désordonnés, et peut, de celte acception à la fois négative et renfermant une puissance des futurs, passer au sens de principe actif du mal; car empêcher, c'est agir. Il y a dualisme forcé, au fond, pour toute doctrine qui n'a pas son point de départ en une création sans conditions externes ou antérieures.

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