‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 46 sur 182 · LA THÉORIE NÉOPLATONICIENNE DE DIEU ET DU MONDE · texte numérisé non relu

LA THÉORIE NÉOPLATONICIENNE DE DIEU ET DU MONDE

Le syslèmo alexandrin des hypostases ne pent éviter de faire apparaître le monde comme un état de l'Etre déchu, en dépit de la contradiction qui montre l'Etre absolu partout présent et agissant, et donne ainsi l'entrée à l'optimisme. Mais la déchéance métaphysique des consciences émanées de cet inconscient, et l'hypostase de l'Intelligence où elles ont leur unité ne répondent qu'à une imagination réaliste qui ne saurait prendre pour le philosophe un vrai caractère de chute morale ou de péché; et, d'un autre coté, la satisfaction esthétique qu'il éprouve en contemplant les beautés de l'ordre émané est si grande qu'il peut se laisser aller à regarder les phases de descente du Bien comme autant de créations excellentes. Il faut après cela qu'il aborde l'histoire de l'évolution universelle sous un autre aspect, pour s'approcher de la réalité vraie. En ne songeant qu'aux hypostases, on pourrait voir dans leur système une construction logique, une suite de phases idéales et de tableaux des grands ordres de rapports généraux dont l'ensemble composerait un monde éternel. Ce serait, au fond, le panthéisme statique plutôt qu'une forme d'évolution réelle. Mais à un autre point de vue. c'est la conception brahmanique des âmes, qui nous vient chez Plolin. La transition de l'abstrait au concret s'opère par un passage des Idées aux âmes, qu'on leur assimile afin de les rattacher à la déduction hypostatique.

Les âmes individuelles étant contenues dans l'Ame

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universelle, et l'Ame universelle, dans l'Intelligence universelle, laquelle renferme une mullitude immense d'Idées, chaque àme correspond à une Idée, et s'unit à elle. La difîérence entre l'àme et l'Idée est que l'Idée est fixe, invariable en son rapport avec les autres Idées, et inséparable, au lieu que l'àme contracte une alliance avec l'étendue divisible et mobile. L'àme en cet état contemple sa beauté propre ; entraînée par l'orgueil et le désir, elle rompt l'harmonie, cherche l'individualité. Telle est la chute de l'âme, les tentations et les passions naissent avec la vie, et c'est l'entrée du mal dans le monde : la faute, la peine, le châtiment. La matière, non plus en un concept abstrait et négatif, cette fois, mais avec la qualité sensible de la pesanteur, s'attache aux corps que l'âme se donne, et qui sont plus ou moins lourds et plus ou moins difformes, selon la profondeur de la chute. Enfin la doctrine des métensomatoses vient concilier le fait de la vie mortelle avec le concept de l'àme immortelle et responsable, punie ou récompensée selon ses fautes ou ses mérites acquis au cours de chacune de ses existences corporelles. La philosophie grecque revient ainsi, après de longs détours, à une vue de la destinée semblable à celle que Pythagore avait reçue de la tradition orientale, et que Platon, après Empédocle, avait accueillie. Le génie hellénique a accompli en philosophie son évolution propre.

La situation de l'âme dans le monde se présente, pour la doctrine néoplatonicienne de l'émanation, à peu près comme pour la religion brahmanique, à l'égard de chacune de ces phases qui se répètent éternellement et que les Indiens appellent des Kalpas. Il y a, indépendamment de la loi commune des transmigrations, des lieux de punition spéciaux pour les âmes les plus coupables. D'une autre part, une âme j)eut, durant une de ses existences particulières, se rendre digne par sa

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purclé, et par la pratique de la contemplation et Je l'extase, de se réunir immédiatement à son principe divin. Là se place, comme on sait, la scission entre le brahmanisme (au moins rorthodoxe") et le bouddhisme, selon que rascèle espère une renaissance d'ordre plus ou moins élevé, ou son retour à l'Ame universelle, ou, plus absolument, son aiïranchissement définitif des vicissitudes de l'existence et la fin de tout mouvement de la pensée.

Le néoplatonisme se distingue éminemment des sectes philosophiques de l'Inde par l'élévation esthétique et morale de son idéal de vie. et par la théorie qui alTecle à chaque àme sa place, en tant qu'Idée, dans l'Intelligence dont elle est descendue, en sorte qu'elle pourrait se sentir appelée à la reprendre, parce que c'est là qu'est la conscience toujours conservée de son vrai moi. Il faudrait pour cela que la dualité mystique de l'àme n'eût pas plutôt cette signification : que l'existence phénoménale et le moi empirique sont de simples apparences destinées à s'évanouir dans la réalité unique oii l'indivision et l'immutabilité ne permettent d'existence qu'à l'universel. Mais Plolin n'arrête pas à l'Intelligence la rentrée de l'àme dans l'identité, il conduit l'àme, en son retour, jusqu'à l'L'n. D'accord avec ce trait de doctrine, la description qu'il donne de la nature de l'extase, ou des moyens d'y parvenir, ne nous défend pas de confondre cet état mental avec le nirvana des bouddhistes : c'est, de part et d'autre, la recherche de l'évanouissement de la conscience par voie de suppression de tous ses modes de détermination connus. La fin dernière de l'amour, l'acte de la divinisation, serait donc, selon Plotin, l'extinction de la pensée.

La philosophie néoplatonicienne s'en tint à une esquisse de cette théorie des transmigrations sur laquelle les sectes religieuses de l'Inde avaient multiplié les

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mythes cl ^re fié toute une vaste cosmothéorie des mondes célestes ou infernaux, et des lieux de séjour des dieux et des âmes. L'imagination populaire n'allait pas de ce côté, en Occident. Il est cependant prohable que, sans le progrès du christianisme, sans la persécution qui ne tarda pas à les menacer, après la conversion de Constantin, les néoplatoniciens, — qui étaient aussi des façons de néopaïens — auraient entièrement rajeuni le polythéisme et fondé, par la combinaison de la mythologie gréco-romaine avec l'orphismeet le néopythagorisme, avec les soi-disant révélations chaldéennes et les prétendus mystères égyptiens (les livres hermétiques) une religion universelle, un catholicisme hellénique, dont l'émanation, la chute et les métensomatoses des âmes auraient fourni le dogme capital. L'envahissement rapide du syncrélisuie le moins intelligent, dans l'école d'Alexandrie, après Plotin et Porphyre, la magie et la théurgie, les superslilions spiritistes accueillies par le très religieux Jamhlique et par ses successeurs, la dévotion polythéiste de Tempereur Julien, son atlachement à la théologie symbolique et aux sacrifices déposent avec certitude de ce qu'eût été le règne de la théologie issue du platonisme émanatisle sans la concurrence d'un autre système d'hyposlases dû à l'alliance du monothéisme juif et du culte de Jésus-Christ. Mais la philosophie néoplatonicienne, arrêtée dans son expansion religieuse par la croissance bientôt irrésistible des sentiments nouveaux, épuisa ses forces dans l'élucidation du j)roblème général de l'émanation.

La théorie de l'absolu divin et de l'acte divin de l'émanation impliquait contradiction par elle-même, car elle exigeait la conciliation du premier principe sans qualité et sans nom, étranger aux hypostases successives et à la nature relative du monde intelligible et des âmes, avec l'existence de la causalité providen-

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ticUe du bien dans l'univers. La question, logiquement insoluble, était la même que de concilier Aristote et Platon, et on aurait tenu à se convaincre que ces deux grandes autorités avaient enseigné au fond la même doctrine. Beaucoup le croyaient en elFet. Cependant, pour suivre Aristote et son naturalisme finaliste, il fallait abandonner le dogme de la Providence et toute la spéculation sur les âmes et sur leur destinée, rattachée à leur source divine. L'immortalité de l'àme, supposé qu'on la tint pour admissible en elle-même, ne remontait pas à l'origine et au principe.

Si on évitait de faire descendre l'absolu dans le relatif, si l'on identifiait le Bien et l'Un de Platon avec la Pensée de la Pensée d'Aristote, qui n'émane pas, qui n'est que la cause finale de la nature, on devait sacrifier la thèse de la constante présence du supérieur dans l'inférieur qui en porte en soi l'idée affaiblie. Si, au contraire, on suivait Platon, on ne connaissait aucune explication rationnelle de ce lien de causalité entre le Bien, les Idées et les âmes; on se trouvait sur la voie d'un panthéisme qui simplifierait lu ([uestion, mais en menaçant de la supprimer; c'est-à-dire que la causalité tendrait à se résoudre dans l'identité, les Idées et les âmes à se présenter comme les modes de la divinité. L'Un n'apparaîtrait plus que comme le composé infini des multiples, l'Intelligence comme l'ordre entier des genres et des espèces descendant de l'universel au particulier pour constituer les qualités de l'individu formé dans la matière. L'individualité réelle serait alors plus formellement bannie du principe des choses que dans les doctrines-mères de Platon et d'Aristote. La personnalité divine perdrait ce qu'elle avait gardé d'apparent, ou pour le langage elle se définirait par le genus cjeneralissimittn de l'Etre. Les personnes ne seraient plus regardées que comme les images transitoires des exem-

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plairos élernels, modelées suivant la loi vivante du grand tout, La croyance à la Providence divine pourrait se conserver en s'unissant à un concept de la loi universelle. La Providence implique, il est vrai, dans l'Etre suprême, la conscience en principe; mais la logique est moins consultée qu'on ne croit pour la composition des doctrines,

La dégénération du platonisme, dont nous indiquons ici la marche, ne se produisit pas dans l'antiquité, mais les principales hérésies opposées à la personnalité divine et à la création, pendant le moyen âge, furent inspirées par cette interprétation de la théorie des Idées avant que rAristolélisme interprété par les philosophes arabes ou juifs eût introduit en Occident une autre source de conceptions panthéistes, au fond peu ditîérentes.

Les débats sur la théorie de l'émanation et sur les rapports du platonisme et de l'aristotélisme en leurs concepts de Dieu et du monde se prolongèrent longtemps après Plotin dans l'école d'Alexandrie, puis dans l'école d'Athènes, où prit fin })ar un act<' d'autorité impériale, sous Justinien, la philosophie hellénique. Le platonicien célèbre de cette dernière école, Proclus, poi'ta à l'extrême tous les traits de doctrine que les successeurs de Plotin et de Porphyre, à Alexandrie avaient déjà si fortement poussés dans le sens du syncrétisme, des superstitions et des opérations théurgiques, et de la multiplication des entités théologiques. Orphée, Zoroastre, Hermès, les prêtres chaldéens étaient préconisés comme ayant donné, dans la haute antiquité, le même enseignement que Platon et que Pythagore; cet enseignement, selon Proclus, ne se transmettait pas tant à l'Intelligence par une méthode rationnelle, que les fruits ne s'en obtenaient par la foi [tJ.'J'z'.ç), et on entrait dans la foi par la théurgie. Ce philosophe avait

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