‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 72 sur 182 · TRANSITION DU DOGMATISME A LA CRITIQUE DES IDÉES · texte numérisé non relu

TRANSITION DU DOGMATISME A LA CRITIQUE DES IDÉES

La métaphysique alliée à la théologie parut avoir fait son suprême effort, qu'un public de plus en plus nombreux allait regarder comme un avortement, après le temps des dernières œuvres do Malebranche et de Leibniz, qui était déjà celui de la jeunesse de Voltaire. La spéculation apriorique ne pouvait, en effet, aller plus loin, avec les alliances d'idées ou de croyances qu'on s'imposait. Des dogmes dont l'origine réelle était antique, stoïcienne ou alexandrine, nullement judaïque ou chrétienne, élaborés et propagés longtemps avant qu'existât telle chose qu'une église dogmatisante, par des philosophes au fond polythéistes, ou dont le monothéisme partait d'un esprit opposé à la personnalité divine et à la création, avaient eu à s'accorder avec l'Evangile, avec l'anthropomorphisme do renseignement populaire, avec la foi à l'incarnation, aux mystères et aux sacrements. C'étaient deux ordres d'idées visiblement séparés par les thèses capitales du panthéisme théologique, et dont la jonction de théorie s'opérait à l'aide des quatenus et des dislinguo dont les

236 LA PIHLOSOPHIE CRITIQUE

sommes thcologiques sont remplies. Le public ne pouvait s'y tromper que grâce à l'absence de l'esprit critique et scientifique chez tous, et du manque de sincérité intellectuelle chez les docleurs. Ceux-ci vivaient d'ailleurs sous la lerreur des autorités ecclésiastiques; des pièges leur étaient tendus dans les questions de foi, les dénonciations toujours prêtes de la part des adversaires et des rivaux. Ce qu'il y eut d'incrédulité secr.ète ou d'hérésie dans les âmes, durant le long règne du terrorisme clérical servi par l'autorité civile, on peut le conjecturer. S'il avait pu se produire, à certain moment du xn'" ou du xni" siècle, par exemple, un pouvoir politique assez fort et assez entreprenant, aidé par une classe inlluente semblable à celle qui a contenu et à la fin abaissé la puissance romaine après les mouvements de la Renaissance et de la Réforme, il serait sorti de la doctrine métaphysique de l'Eglise, en opposition à ses commandements et à son culte, une philosophie religieuse ouvertement panthéiste, ici naturaliste (averrhoïste). et là mystique, en grande partie dualiste (manichéenne), conforme aux tendances albigeoise ou vaudoisede cette époque. Alors se serait rompue l'alliance forcée de la théologie des Conciles avec la religion populaire, le peuple n'y ayant jamais rien compris, et, d'un côté, des écoles se seraient produites qui auraient formellement rejeté rimmortalité de l'àme et le théisme, de l'autre, se seraient constituées des églises chrétiennes, divisées par des croyance^ diversement définies en Dieu et la vie future.

La réforme philosophique, venue à son heure, ne revêtit un caractère beaucoup plus rationnel que ce n'eut été possible trois siècles auparavant, que grâce à l'ascendant de la méthode nominaliste et aux progrès des sciences. La métaphysique qui se produisit alors mêla néanmoins les concept s rationnels issus d'une spéculation libre

TRANSiflON DU DOGMATISME A LA CRITIQUE 237

aux thèses traditionnelles, et subit l'empire des contradictions qu'elles implicjuaient. Ces contradictions ressortirent à mesure que diminua le respect porté à la tradition qui les défendait. Le principe théiste, anlhropomorphique, de la doctrine fut alors le plus atteint, soit parce qu'il paraissait moins proprement philosophique, soit surtout parce qu'il était plus lié aux intérêts de l'Eglise, que la libre-pensée commençait à menacer. Le principe panthéiste souffrit du même discrédit, mais seulement dans ses anciennes formes ; il en prit de nouvelles, qui se trouvèrent être bientôt plus qu'indépendantes de tout esprit religieux. L'idée de l'infini, l'idée de l'universelle nécessité ne changèrent qu'en leurs applications. Elles se conservèrent en se laïcisant, uième alors que les philosophes prétendaient se borner à des analyses et éviter les grandes généralisations. Les idées générales qui avaient produit depuis deux mille ans et imposé au christianisme le panthéisme théologique régnaient toujours et tendaient à le remplacer par un panthéisme naturaliste. Ces deux derniers mots ont leur alliance fondée sur un sens vague de itatura naturans , pour lequel on peut employer le nom de Dieu dans un sens analogue à celui de VEthique, mais qui se réduit le plus souvent au sens d'un matérialisme sans élévation et sans philosophie.

Locke entreprit une œuvre semblable en un point à celle de Descartes, comme s'il eût voulu la reprendre en espérant y mieux réussir que lui; car le titre de son livre : Essai sur l'entendement humain, signifie ce que signifiait cinquante ans auparavant le titre du Discours de la métJiode pour bien conduire sa raison : une étude, un examen des fondements de la connaissance, une critique de la raison. Mais Locke ne comprit pas que son examen manquait d'un principe assez compréhensif et assez profond, de cela seul qu'il prenait dans ceux des

plîénomones de la pensée qu'on appelle des sensations le point de départ de la connaissance philosophique, et non dans le fait de la pensée, en général. Les analyses et les raisonnements auxquels il se livra à la suite de cette erreur capitale sont dénués de précision scientifique et de rigueur. Il n'en fut pas moins l'initiateur d'une sorte de méthode critique en philosophie, parce qu'au lieu de s'arrêter à un principe capable de porter de grandes conséquences, et de procéder ensuite synthétiquement à la composition d'une doctrine, il laissa les questions séparément ouvertes à l'examen, ou n'en proposa que des solutions sans lien entre elles et qui ne pouvaient recevoir de démonstrations sérieuses.

La source de celles de nos idées qui s'élèvent audessus de l'expérience ne peut être que dans les relations constitutives de l'entendement, la première desquelles, dont toutes les autres dépendent, est la relation constitutive de la conscience elle-même : le rapport mental du sujet à l'objet. Les philosophes qui ont pris r « origine des idées » dans la sensation externe se seraient montrés conséquents s'ils avaient regardé ce rapport lui-même, c'est-à-dire le dedans, comme une sensation aussi, et donnée par le dehors; l'absurdité n'aurait pas été plus grande que d'assimiler à des représentations sensibles les rapports fondamentaux de succession, de causation, de quantité, de qualité : car la perception de ces rapports est une fonction de lentendement impossible à suppléer par l'existence toute seule des objets externes à percevoir, de quelque nature qu'on les suppose. Locke, en ajoutant la réflexion à la sensation pour l'œuvre de l'élaboration des idées, ne s'aperçut pas qu'il restituait la source mentale, et par conséquent l'innéité, des jugements synthétiques. La rcilcxion n'est qu'un des noms de l'entendement dont les opérations consistent à appliquer sciemment aux

LES ATÎALYSES PSYCIIOLOGIQL'ES DE LOCKE 23'J

objets les idées générales de rapport dont la sensation fournit seulement une matière.

On doit accorder que, en substituant l'analyse à la synthèse, Locke ouvrit à la psychologie une carrière de recherches critiques, doii devait sortir, par un chemin ditïérent de la méthode cartésienne, l'immatérialisme dont ce philosophe était, comme Descârtes, mais d'une autre manière, fort éloigné. En somme, et, malgré ses propres opinions, formellement déistes, il servit la cause du pur matérialisme, en enseignant que le principe de l'être et du connaître réside dans l'objet empirique des sens, que les idées générales sont des idées imparfaites et obscures, et que l'utilité des termes généraux réside toute dans leur emploi comme signes.

Page 1