LA IMLILOSOI'IIII-: CRITIQUE
tro jiistilices en Ihcorie, lanl que les philosophies (le l'infini et de l'absolu s'opposeraient par le crédit de leurs entités à la découverte de la méthode des lois.
« Nous n'avons point de concepts, point d'éléments pour la connaissance, sans intuition sensible, et ne pouvons connaître aucun objet comme chose en soi, mais seulement comme phénomène )> (Préface de la Crit. de la Raison pure. 2" édit.j. En regard de ce principe de sa méthode, qu'il n'a jamais retiré, Kant établit deux sortes d'êtres en soi : les uns assument, en se l'appropriant, la liberté de nos actes en tant que noumènes ; un autre, — ou bien est-ce le même et n'y en aurait-il qu'un au fond"? -^auteur de l'enchaînement universel et de l'ensemble des conditions des choses qui ne sont pas en soi, annule cette même liberté comme source de phénomènes, parce qu'ils sont tous prédéterminés. Au simple point de vue de la réalité accessible au bon sens, ce que devient la personne humaine, ou sa conscience propre, est insaisissable, soit hors du temps, soi! dans le temps; et la personne divine, — qui serait alors l'union du conditionnant universel à une conscience personnelle })0ssibl('. — qu'elle soit rapportée au monde, ou qu'elle soit rapportée à soi, se conçoit encore moins, puisque cet être est supposé sans relations à soi-même qui le définiraient.
Vue d'un C(Mé. cette doctrine est assimilable à celle du prédéterminisme théologique : elle y tient par la négation de la réalité du temps, négation qui est le vrai principe logique, bien que secret, de toutes deux. Mais la théologie avait cet avantage, qu'elle devait au dogme de la création, de conserver sa réalité à l'être phénoménal, en sorte que la formule de la piété exaltée : Tout ce qui est dans le temps nest que néant, n'était pas sentie dans toute sa force, même par ceux qui admettaient la doctrine du tout-être et du tout-faire de Dieu. La
VUES DE KANT SUR LA PERSONNE ET LE MONDE 3ul
mélaphysiquc de Kant a vidé le ciel et la terre. Enfermer le monde phénoménal dans la représentation, sans supposer en même temps que les sujets naturels autres que l'homme sont comme lui des fonctions représentatives, des consciences de degrés divers, inférieures à la conscience humaine ; regarder les représentations, en leurs groupements et leurs enchaînements dans le temps comme ne formant pas des existences temporelles distinctes, parce que le temps n'est qu'un mode de représentation qui divise ce qui en soi est uni, c'est définir les êtres empiriques, vainement appelés réels, comme un système d'apparences liées. Spinoza n'arrivait pas lui-même si clairement à ce résultat : on ne le fait ressortirdes théorèmes de Y Éthique, qu'en opérant la réduction des modes inlinis de la substance à son èlre en soi, qui est indivisible. Mais il apparaît, dans la métaphysique de Kant, à ce sommet de la spéculation atTranchie du principe de rehUivité, dans Vidée de ce qui est audessus de toute idée possible, l'absolu, inaccessible môme aux concepts infinis des plus communs panthéistes. Car ce dernier idéal reste encore, aux yeux de Kant, comme celui de la Raison pratique, subordonné à la considération dos besoins mentais de l'homme, et n'at-' teint pas le dernier échelon de la Raison pure.
La fondation de la philosophie criticiste demeure malgré tout l'œuvre de ce prodigieux penseur. A la critique de Hume, qui se tei-minait à la dissolution des idées, par la réfutation des principes de connexion auxquels on s'était lié jusque-là dans les différentes écoles, Kant a opposé la méthode des synthèses intellectuelles, la définition des lois essentielles de l'entendement : conditions, formes ou règles des perceptions empiriques. Une partie capitale de cette réforme de la métaphysique est la réfutation de la méthode de démonstration des principes ou des thèses synthétiques irré-
duclibles, soit des sciences, soit de la philosophie, par les voiesexclusivesde Fexpérience, de Tanalyse des idées et du raisonnement. Cette critique aurait dû entraîner l'abandon du jiur intellectualisme, la reconnaissance de la croyance, avec ceux de ses éléments humains qui se réunissent sous les titres de passion et de volonté, comme d'inéluctahles cocilicienls pratiques de toute affirmation de th(M)ric et de toute certitude. JMais le dogmatisme rationaliste de Kant s'éloigne tout entier du principe de la croyance rationnelle, de même que son trausccndantalisme est la négation du principe de relativité. Ces doux principes sont fondamentaux, au contraire, })oiir la mélhode néocriticiste (LU).
Les admirables formules de la loi morale de Kant, ses postulats, ses théories du droit et de l'état juridique; de paix des nations se rattachent irréprochablement à l'étude des hautes synthèses de l'esprit, quoiqu'il se soit efforcé d'élever Y impératif calikj^orlquc à un degré d'abstraction supérieur à la ])ratiquc possible.
\S esthétique transcoidantale, théorie délinitive de l'es, pace et du temps, comme souverains caractères de l'objectivité externe, et de l'objectivité interne, peut être regardée comme l'achèvement psychologique du concept leibnitien de la monade en tant que perceptive. Cette doctrine est aussi la correction nécessaire apportée à l'idéalisme de Berkeley, dont la théorie de la perception empirique, ne pouvant trouver une place pour la forme générale de la représentation de l'extériorité, laissait la notion de l'étendue inexpliquée.
Ces éminents mérites du crilicisme Kantien sont audessus de tout éloge. Ils ont transformé les problèmes philosophiques. Ils expliquent la place sans rivale qu'on accorde dans l'histoire de la philosophie, depuis un siècle, à une œuvre si étrangère par sou côté spéculatif aux tendances positives de notre époque.