‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 92 sur 182 · DÉFINITIONS · texte numérisé non relu

DÉFINITIONS

La révolution cartésienne de la philosophie se composait (le deux parties tout à fait différentes, et qui pouvaient devenir opposées en s'étendant : l'une était la réforme de la méthode; elle exigeait la répudiation du réalisme scolastique des universaux et des formes substantielles, sauf à reconnaître seulement deux sujets généraux de propriétés en correspondance mutuelle constante, mais irréductibles mutuellement. L'autre était Tapplication dune méthode nouvelle à la reconstruction de la doctrine théologique sur des fondements rationnels. Il ne s'agissait pas de toucher à des mystères qu'on tenait à la fois pour révélés et pour incompréhensibles, mais déclaircir les principes d'origine spéculative concernant Dieu et la création. L'école cartésienne avait reçu, malgré ce quelle conservait du réalisme des substances, une direction idéaliste, dont la source était la définition de la Pensée comme origine et condition de toute perception , tant objective que subjective. Un litige s'y trouvait ouvert, pour les disciples, sur le pro-

blême de la « commuiiicalioii des substances » et de la nature des causes (XXVI-XXVII).

La philosophie criticiste naquit, avec Kant, dans la ligne même de la spéculation synthétique, après que Técole critique empiriste, en Angleterre, eût soumis la notion de substance à l'analyse, découvert pour l'idéalisme un terrain nouveau, dans l'étude de la sensation (ju'on regarde ordinairement comme le fait même par lequel se constate la réalité externe, et aflaibli, dune autre part, la valeur des arguments par lesquels l'apriorisme se llalle de donner aux objets des idées générales la certitude des vérités positives obtenues par les méthodes analytiques. Kant formula la distinction nette des jugements analytiques et de ceux qui affirment des synthèses d'idées, soit d'après l'expérience, soit en vertu d'un acte intellectuel dépendant de la constitution de l'entendement, et n'admettent pas de démonstrations fondées sur le principe de contradiction; mais ni cette belle théorie, ni celle de l'espace, l'orme de Tinluition objective, qui présentait l'idéalisme sous un jour tout nouveau, ne lui ouvrirent le chemin d'une doctrine de la nature ; il ne découvrit pas la notion logique de l'être, qui permet de nier les substances en donnant les lois pour lien aux phénomènes ; il ne reconnut pas l'autorité du principe de contradiction pour exclure de tout sujet réel les qualités contradictoires ; il essaya de remplacer les abstractions transcendantes de la vieille métaphysique par d'autres abstractions appelées transccndantales ; et ce réalisme, cet absolutisme nouveau ne pouvaient pas ruiner, au fond, le panthéisme théologique, encore moins faciliter à la théologie l'admission d'un anthropomorphisme rationnel.

Dans l'intervalle de l'œuvre de Descartes à l'œuvre de Kant, un grave changement s'était fait dans les es-

ORIGINES DU .MAÏER[AL1S.MF. MODERNE. DEFINITIONS ZQh

prils. dont l'ccole psycliologique anglaise olail l'agent principal, el rémanci])alion protestante nne canse génél'ale. pins reculée. Considérons senl(;ment les idées philosopkiqnes, signe capital ponr des temps d'intolérance, où tont ouvrage saillant qui se publie dénote une tendance dont l'autorité n'apu arrêter la manifestation : on doit relever comme un grand fait dans l'histoire des idées la succession des philosophes espi-its forts, d'où procéda l'esprit dominant du xvuf siècle. Un courant d'interprétation libre des doctrines reçues, puis de répulsion et de haine pour la foi contrainte, se forma, grandit vers le temps de la Révolution de 1688, et gagna la France après son abaissement politique et la mort de Louis XIV. Jusqu'alors, l'athéisme avait eu en grande partie, chez l'athée, le caractère du libertinage. dans le sens où ce mot se trouve aujourd'hui réduit : on ne séparait pas l'idée des observances i-eligieuses de celle d'une obligation morale, et de la soumission à nne loi civile, de sorte que l'athée ne s'av^ouant d'aucune religion senibbiit ne pouvoir cire d'aucune société. Le droit d'imposer la religion était assumé, sans qu'on songeât à s'en étonner, par des églises elles-mêmes nées de la révolte, et maintenant associées au pouvoir civil. La moralité de l'athée, son mérite, son di-oit comme membre d'un état, sa supériorité en ce point sur le superstitieux ou le fanatique, ces thèses des Pensrcs sur la comète de Bayle furent une grande nouveauté. Son Dictionnaire Jdstorique et critique, cette Somme merveilleusement intelligente des doctrines du genre humain soumises, avec leurs auteurs de tous les temps, au contrôle d'un libre esprit individuel, son Commentaire lihilosophique sur ces paroles : Contrains-les d'entrer, la Lettre sur la tolérance, de Locke, l'Essai sur f entendement, de ce pbilosophe, application du libre examen à des questions de philosophie qui en impliquent

Re.noiviek. — Pi-i)l)lrincs iinHai)liys. 20

d'aiilres de religion, tout cela n'est rien de moins que le procès général des dogmes, comme on dirait des opinions, devant un tribunal où chacun qui entend la cause est admis à siéger comme juge. Les cons.équences de la libre institution d'un tel tribunal, si les pouvoirs publics ne le peuvent empêcher, sont les suivantes :

Premièrement, le prestige des pouvoirs diminuant à mesure que se fait la preuve de leur impuissance à commander aux esprits, et les passions contre eux se soulevant d'autant plus qu'ils persévèrent dans le système de persécution des dissidents, on contrôle leurs titres à la domination intellectuelle, on en découvre Fillogicité, on oppose la raison aux articles de foi, on prend en haine une autorité qui a régné par l'injustice et la cruauté, et le mépris s'étend à l'ensemble de la doctrine qui semble ne plus représenter, au lieu du savoir humain, que l'aveugle coutume, avec la crédulité en dernier fondement.

Secondement, à la recherche du savoir, dans la critique des idées générales, deux directions sont ouvertes : l'une qui a son mobile principal dans la réaction contre les dogmes religieux et soumet la pensée et ses lois à un examen qui les supprime, prenant tout du point de vue naturaliste ; l'autre, dont les auteurs, plus méthodiques, animés souvent des mêmes sentiments, interdisent encore à leur psychologie les principes non réductibles à l'observation sensible, et, ne parvenant pas à faire sortir de leurs analyses des notions capables de suppléer les substances des écoles aprioristes, se voient condamnés à laisser finalement dans l'indétermination ridée générale de l'esprit, quoique inévitable, impliquée par la recherche même. C'est là qu'est resté le plus sérieux embarras de l'empirisme, pour les philosophes de cette école qui n'ont pas voulu recourir aux hypothèses du réalisme physiologique, du matérialisme.

ORIGINES DU MATÉRIÂLISiME MODERNE. DÉFINITIONS 307

inconciliable avec l'idéalisme des sensations. Et cependant cet idéalisme a lui-même une affinité secrète avec le matérialisme, en ce qu'il ne reconnaît pas le sujet conscient dans les fondements de létre, alors qu'il persiste à envisager l'objet. Le matérialisme et Tathéisme, qui rarement s'en sépare, ou professés, ou plus volontiers supposés, non déclarés, sont les termes extrêmes de cette « libre-pensée » secrètement dominée par un sentiment de révolte contre l'absurdité des dogmes théologiques, et contre les horreurs de l'histoire des religions. Le soi-disant libre-penseur n'est pas affranchi pour cela de la servitude des principes absolutistes, dont l'empire, dans ces mêmes dogmes, annulait logiquement ce qu'ils renfermaient de favorable au principe de personnalité en Dieu et dans l'homme.

Il est à propos de placer ici des définitions précises de l'athéisme et du matérialisme, comme opinions contradictoires du principe de personnalité. Nous ne le ferons pas sans exprimer un regret sur la nécessité à laquelle nous soumet l'imperfection de la terminologie philosophique, d'employer, pour désigner les partisans exclusifs du principe d'universalité, attachés à un idéal de progrès et de sacrifice, quoique négateurs de la conscience individuelle à l'origine et à la fin des choses, ce même nom d'athée qu'on applique avec un caractère odieux aux hommes qui ne reconnaissent aucun principe moral, ou rien au monde qui doive gouverner les sentiments individuels. Nous ne jugeons pas ceux-ci, nous définissons l'athéisme, suivant l'exigence de notre plan, pour l'expression de notre pensée : la doctrine, quelle qu'elle soit dans ce qu'elle établit de positif, qui nie la conscience et la volonté comme enveloppant l'ordre général des choses, et n'admet d'existence individuelle que pour des êtres transitoires formant

des espèces? plus ou moins semblables à colles qui tombent actuellement sous notre expérience.

Le matérialisme consiste, en son acception la plus simple, dans l'hypothèse do Foxistence réelle, ou en soi, de certains sujets corporels qui n'auraient rien en eux, ou dans leurs éléments décomposition, qui possédât à aucun degré la conscience de soi. Dans une acception doctrinale, le matérialisme est l'hypothèse ajoutée, suivant laquelle do tels corps, antérieurs à toute conscience dans l'ordre du temps, auraient donné naissance aux êtres vivants et aux olres conscients. L'immatérialismc, forme déiinitive de la philosophie de l'esprit, renverse la seconde hypothèse, en démontrant contre la première, et contre le réalisme instinctif de l'imagination, que la conscience, condition de la connaissance, est aussi la condition du connaissablc.

CIIAFMTUE XXXIX

Les religions polythéistes n'exprimèrent pas dans leurs cosmogonies l'idée d'un réalisme matérialiste pur qui eût été un athéisme, entièrement étranger à l'esprit antique. Les notions naturelles de la matière étaient spiritistes et à la fois physiologiques; on imaginait la fécondation do certaines matrices primitives par des dieux ou esprits divins, symboles de puissances diverses. Les théogonies représentaient des suites engendrées de qualités et de pouvoirs, physiques ou moraux, dont les sujets divinisés prenant un caractère anthropomorphique

sont assimilables à la naturo humaine idéalisée (II). Le gouvernement de la nature, ou de telles de ses parties, et une action sur les destinées des nations, sur les succès et les revers des individus, étant attribués à ces dieux, et ces dieux regardés comme membres d'une certaine société, la question se posa de, la suprématie que devait posséder l'un d'eux pour tenir en paix leurs puissances rivales; puis aux philosophes, celle de l'unité réelle de la nature divine, pour répondre à ce que le monde témoigne, mais surtout à ce que l'esprit réclame d'harmonie de desseins et de lois dans l'univers. On peut être certain qu'à un moment ofi le besoin d'unité et d'universalité se fit sentir avec plus de force que jamais il ne fit peut-être à l'esprit philosophique d'aucun peuple, le sentiment opposé des désordres de la nature et de la vie humaine empêcha seul que le monothéisme, c'est-à-dire la franche doctrine de l'intelligence et de la volonté d'une personne unique comme principe de l'univers, ne s'implantât en philosophie, oij d'ailleurs son règne n'a jamais été sans trouble. Car le problème du mal domine secrètement tous les autres, en dicte des solutions; ce sont ses difficultés, et rien de plus, qui ont donné tant d(î force aux systèmes d'évolution contre la doctrine de la création. Us auraient succombé sans cela aux embarras logiques de leurs hypothèses d'infinité et d'éternité des phénomènes.

La protestation contre le polythéisme est très voisine de l'origine de la philosophie, dans l'esprit hellénique, et elle est en môme temps dirigée contre l'anthropomorphisme, à cause de l'instabilité des phénomènes, de l'anarchie des éléments et des vices de l'homme. De là une protestation contre le principe même de la multiplicité et du changement : c'est l'éléatisme. Les cosmogonies prenaient l'origine des dieux dans la matière animée et progressive, les adversaires de ce polythéisme

nièrent tout : le sujet, l'origine, la génération, les dieux; ils s'enfermèrent dans la pensée de l'Etre immuable, ils furent les premiers inventeurs de la Raison pure tournée contre la raison, faisant servir la Relation, unique instrument de ses opérations, à nier les relations. On connaît ce dire satirique d'un sage du vi" siècle, ce bon mot, dont les hégéliens devaient faire vingt-quatre siècles après un argument contre l'anthropomorphisme divin : que si les bœufs savaient dessiner ils donneraient à Dieu la forme du bœuf. La doctrine éléatique (III) n'est que l'extension à tout phénomène possible ou imaginable de la défense faite aux phénomènes spécialement humains de nous représenter quelque chose de semblable à FEtre pur.

Quand l'idée de Dieu, sans se perdre dans l'absolu éléatique, se sépara de l'idée du monde, et qu'aux attributs de la personnalité, réclamés parla religion, s'unirent ceux du Démiurge, plus tard du Créateur, le matérialisme, au sens de la seconde partie de notre définition fut rejeté par les auteurs de cette doctrine. Quoi qu'ils pensassent, en etTet, de la nature divine en ellemême, son antériorité au développement des phénomènes sous sa dépendance se trouvait toujours posée pour eux, soit qu'un certain chaos d'éléments fût la matière donnée, ou le sujet, lui-même créé, du Cosmos œuvre divine. Alors Thypothèse fondamentalement matérialiste, sous l'une de ces deux formes : hylozoïsme ou mécanisme, restait le système des philosophes qui se refusaient à suivre les progrès du théisme. Le nom d'athées s'applique justement à eux, dans le sens que nous avons défini, môme s'ils admettent, comme on le faisait dans l'antiquité, des dieux engendrés, parce que la personnalité n'est pas pour eux un principe, et qu'ils attribuent tous les phénomènes à la Substance-Cause, objet de nos sens. Ou bien il faut que le philosophe re-

coure à un autre genre d'application de la méthode réaliste, et prenne, au lieu d'une matière et de ses forces inhérentes, une idée, ou symbolique ou abstraite, celle qui lui semblera propre à fournir un système intellectuel de déduction des phénomènes.

L'histoire de la philosophie ne présente que ces alternatives pour répondre à la question de l'origine des choses. 11 y a seulement des subdivisions, telles, par exemple, que le matérialisme, ou panthéisme de la matière vivante, capable de se transformer et d'évoluer par elle-même, système qui a trouvé sa plus haute expression dans le stoïcisme et dans les doctrines de TAme du monde, et, d'un autre coté, l'atomisme créé par Démocrite et popularisé par Epicure. Tous deux admettent, quoique ditîéremment, l'éternité des phénomènes, et tous deux le déterminisme universel (en ne tenant pas compte de l'expédient de la physique d'Epicure pour se sauver de l'étreinte du destin), parce que le déterminisme est l'unique mode intelligible de satisfaire à la loi de causalité et de régir les successions de phénomènes, quand on ne dispose pas d'un principe d'activité volontaire pour expliquer les commencements, les variations elles initiatives. Or l'atomisme épicurien n'a accordé ni intelligence, ni appétit ou volonté à l'atome.

Le réalisme intellectualiste ne s'est pas montré beaucoup moins éloigné, en général, que le réalisme matérialiste de chercher le fondement du réel dans la personnalité, quoique par la nature de son principe il semblât se rappi'ocher de la conscience. Mais c'est que, pour réaliser ce principe et en faire celui de l'univers, il a dû lui donner le caractère de substance universelle, ou de cause immanente, et la personnalité a été, pour ainsi dire, absorbée en même temps que l'individualité, par cette méthode.

312 LE iMATKRIALIS.ME KT LATHÉlSMl'l

Le paiiLlicismc, — ou la doctrine vague, en ce qui louche l'idée de Dieu, à laquelle on donne volontiers ce nom, — a été pour les systèmes procédant du réalisme intellectualiste ce qu'est le mat('rialisme pour ceux dont le principe est ou la substance universelle vivante, ou le sujet abstrait des propriétés mécaniques. La personnalité s'y est trouvée bannie, en jjrincipe, de l'idée de Dieu, parce que celle idée s'est confondue avec celle d'une liypostase prise pour support et pour unité du développement infini des phénomènes ; et la personnalité n'a pu entrer, oi principe, dans l'idée de rhomine, dont les modes de vie et de pensée, rapportés à l'universel immanent, ne s'assemblent, à ce point de vue, que transitoirement, pour constituer l'individu empirique qui a sa conscience temporaire pour borne.

Ce panthéisme serait mieux nommé athéisme: l'universalisation y fait disparaître son objet en refusant, après l'avoir constitué en qualité de tout, de lui garder l'individualité nécessaire à l'existence. Ce vice de la synthèse divine était corrigé ou atténué dans les doctrines antiques, dont les auteurs restituaient de manière ou d'autre une divinité définie aux idées générales qu'ils réalisaient; il l'est encore chez les grands mystiques, à cause du puissant subjectivisme de leur idée de Dieu, autant que possible uni à leur propre personne; et il l'est même chez Spinoza, malgré l'intellectualisme de sa méthode, parce que les grands altributs de la Substance, unis et indivisibles en elle, constituent une unité à laquelle il se rapporte lui-même comme à son objet hors de lui, tout en la disant le sujet universel dont son âme n'est qu'un modo d'être infinitésimal; et cette contradiction rétablit pour la conscience du philosophe un dieu qui. envisagé nlétaphysiquemcnt, se présentait comme une abstraction. Mais les systèmes d'évolution d'une substance, d'une force ou d'une idée,

APERÇU IIISTORIQL'i: DliS IDKKS DK DIKU ET DE MATIERE 313

qui 110 so pivlent pas à ce retour de la couscience sur elle-même pour relrouver le dieu que la spéculation sur riiuiversel fait évanouir, ceux-là sont réellement athées, même en faisaiil un emploi nominal de la divinité.

Les disciples de Locke, que la réaction contre l'intolérance ecclésiasliquo et l'iioslililé contre le dogme, poussèrent les premiers à joindre, à peu près ouvertement, à la libre-pensée la profession d'athéisme, se guidaient sur des maximes dont Berkeley nous a donné, dans son A/cip/irot). des aperçus qui nous expliquent comment il a pu croire qu'il lui serait possible de rendre au théisme chrétien sou ancienne autorité en réfutant comme il faisait le matérialisme. Le réalisme vulgaire de la matière sensible, utilisé pour représenter un siège suftîsant des phénomènes mentais, était bien réellement, avec le déterminisme, tout le fondement que les amateurs philosophes de ce temps et leurs maîtres plus sérieux, tels qu'Anthony Col lins, donnaient à la négation. Ces derniers dirigeaient contre les doctrines reçues dans l'Eglise, et contre les démonstrations des défenseurs de la « religion naturelle », des arguments qui étaient certes bien loin de reposer sur des prémisses mieux éclaircies que les prémisses des thèses adverses. Les analyses psychologiques nouvelles s'appuyaient sur des vues empiriques non justifiées. Mais Berkeley avait le tort de faire un seul bloc des intérêts dont il prenait la défense, et de compter sur la ruine de la substance matérielle pour sauver la théologie. Ce fut ce qu'il ne répudia pas de la théologie, qui lui devint un obstacle pour définir en philosophe les idées de l'esprit, de la personnalité et de la cause première (XXX\ Son succès fut tout dans la méthode; il apprit aux psychologues à remplacer leur constant sujet d'investigations, le sujet sensible hypothétique, par les phénomènes de la perception : les impressions et les idées, comme devait les

nommer Hume, en cela son disciple. Il préserva du matérialisme dogmatique Fécole empirique, dont le principe de l'association des idées allait diriger les travaux et maintenir, au moins le plus souvent, les recherches dans les termes d'une étude de l'esprit.

Il est vrai qu'il a régné dans celte école une obscucurité persistante sur ce qu'il fallait entendre par le sujet lui-même d'une telle étude. On n'y est pas fixé sur la natufe de la pensée, ni disposé à reconnaître la conscience (et non la cause de la conscience) pour le principe môme des phénomènes mentais, la condition de toute représentation, la loi fondamentale de l'existence, dont la personnalité est la plus haute expression. Un substantialisme confus s'oppose à l'acceptation de la loi comme l'unique objet de la connaissance, laquelle ne porte jamais que sur des relations; et naturellement, c'est au profit de la matière, au sens le plus confus et le plus commun du mot, que se soutient cet obscur réalisme de la substance. Le phénoménisme psychologique verse dans la physiologie, c'est-à-dire la philosophie dans une science subordonnée; car les physiologistes peuvent supposer méthodiquemenf, une pure matière empirique des corps organisés, comme les géomètres le sujet géométrique de l'étendue et du mouvement. Les psychologues ne le peuvent pas.

Le matérialisme avait fait son apparition presque en môme temps que la méthode de Descartes, en Hollande, et comme une tentative, mais vicieuse, de réduire à l'unité les deux substances entre lesquelles cette méthode partageait tous les modes de la connaisssance. La tendance unitaire inverse, profondément logique, en vertu du principe du Co^</o, étaitcclle d'oi^i procéda l'idéalisme, et ce fut aussi celle qui prévalut chez Malebranche ; mais Spinoza et Régis n'y obéirent pas, et le physiologiste Pierre Leroy, l'un des premiers disciples hollandais

de Descartes, lui devint infidèle en remarquant qu'on pouvait faire légitimement passer tous les modes sous la matière, sujet unique, dès qu'on lui donne le titre de substance. A la même époque, Hobbes posait d'emblée la matière et le mouvement comme la réalité par excellence, en opposition avec \qs p/iantas?7îala des sens. Les phantasmata de ce philosophe étaient toutefois une intéressante ouverture à l'idéalisme dans la voie d'un sensationisme radical (XXX).

Le matérialisme était donc assez répandu avant que Locke présentât l'hypothèse de la matière pensante. Après que Berkeley et Hume eurent par leurs analyses, ôtc tout intérêt à cette tentative qu'on pouvait dire antiméthodique, l'idéalisme équivalant pour l'opinion commune (et dans celle de Hume lui-même) à l'aveu forcé du scepticisme, priverait les deux partis à la fois de leurs armes réputées les meilleures. Et en effet, le doute philosophique avait souvent servi, depuis le siècle de la Renaissance, à défendre les mystères inintelligibles contre les attaques de la raison, par cet habile sophisme : que nos croyances les plus naturelles se trouvent ne pas renfermer de moindres incompréhensibilités, quand on entreprend d'en creuser le sujet profondément (XXV). Mais alors la polémique se transporta sur un terrain positif. La considération du fait universel, la Nature, empirique, non métaphysique, dont l'existence ne se peut écarter, remplaça les notions abstraites de substance ou matérielle ou spirituelle, comme sujet direct de comparaison avec les idées de Dieu et de création. Le problème de la théodicée fut en quelque sorte transposé par Hume, et soumis à l'analyse sous la forme d'une critique de la religion naturelle.

Les observations et les raisonnements sur ce que doit être un ordre des fins se présentent au premier plan, à ce point de vue. Ce ne serait pas une raison pour né-

316 LE MATERIALISME ET LATllEISME

gligcr les éléments de spéciilalion que la métaphysique et la psychologie attachent nécessairement à la question, parce que le jugement sur le bien et le mal dans le monde ne saurait élre séparé des hypothèses sur le bien et le mal à l'origine des choses et sur la hn dernière oîi tendent les phénomènes. Mais les libres-penseurs du XYiii" siècle, passionnés pour leur objet principal, la lutte contre la religion d'intolérance qui prétend soumettre et gouverner l'espril, écartèrent systématiquement les vues profondes qui les auraient conduits sur le terrain de l'adversaire, et forcés d'en reconnaître la partie forte. Révoltés par l'absurdité et par l'iniquité des dogmes que ri-^glise enseigne, et qu'elle impose aux croyances chrétiennes, en ce qui touche le problème du mal, ils n'entreprirent ni une exégèse sérieuse de la théologie et de ses origines, ni une étude de ceux des points de doctrine et de tradition qui seraient conciliables avec la raison. Ils ne réussirent ainsi qu'à alFaiblir, si ce n'est à ruiner tout à fait les sentiments théistes chez leurs disciples et dans la partie éclairée du peuple, tandis que l'autorité de la déraison, dont le clergé est investi, s'exerce autant ({ue jamais sur la multitude ignorante, et paraît inébranlable.

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