CIUTIQUE DU THÉISME CHEZ HUME, CHEZ VOLTAIRE CHEZ ROUSSEAU
Hume, en son Hktoire naturelle de la religion, émit le premier, sur l'origine de l'idée de Dieu, en son sens universel, une opinion que des exégètes de rEcrilure
LA ÎrITIQUI: du TIIKIS.ME chez IILME 317
ont fait valoir de notre temps, en vue de diminuer l'importance du monothéisme dans la liadition judaïque. La conception monothéiste se serait formée progressivement par suite de la suprématie d'attributs, et de rexclusivisme d'adoration que la coutume, originaij-ement idolà trique, aurait peu à peu portés à ce point d'anéantir, au prolit d'un certain Dieu national, la crovance, auparavant reçue, à de nombreuses divinités. L'explication n'atteint pas l'esprit monothéiste en son essence Le monothéisme à l'état de })urelé peut avoir distingué une tribu antique, ([ue ses rapports et ses vicissitudes historiques conduisirent plus tard à des adorations multiples. La croyance primitive pouvait, en cette hypothèse, reparaître et se reconstituer avec le caractère d'une réaction, non comme la formation progressive de l'idée unitaire ; or, c'est précisément la marche qu'a paru suivre le prophétisme juif.
Il faut observer un autre fait, (|ui a l'avantage de se présenter dans la pleine lumière de l'histoire : c'est l'élaboration réfléchie et rationnelle, la marche constante de l'idée théiste qui, à la fois du cùté des Grecs et chez les docteurs juifs, postérieurs au temps des prophètes, donna une force irrésistible à la doctrine de l'unité divine. Ce progrès de la pensée est précisément l'inverse de celui qui aurait fait attribuer la souveraineté du monde à un dieu national; car il aboutit au syncrétisme, c'est-à-dire à la confusion des diiï'érents dieux nationaux.
Quant à la théorie générale qui, dans l'ouvrage de Hume, se rapporte à l'origine commune des religions envisagées dans l'idolâtrie ou dans le spiritisme les inductions psychologiques peuvent lui être favorables ainsi que l'histoire, mais non pas si absolument qu'elles excluent la possibilité d'une inspiration monothéiste chez tel penseur de la haute antiquité. La légende arabe
d'Abraham, rapprochée de celle de la Gencse, répond d'une manière frappante à cette dernière hypothèse. La partie qui nous interesse ici de VHisioire naturelle de la religion traite une autre question, toute philosophique : quelle interprétation l'esprit de l'homme doitil donner aux phénomènes qui, selon son expérience, laissent paraître en toutes choses des fins de la nature, et toutefois ne répondent pas à l'idée des biens qu'elles devraient comporter pour les êtres sensibles, si elles étaient dirigées intentionnellement aux fins de ces êtres. « Dans tout ce qui frappe nos yeux, nous apercevons un plan, une inlention, un dessein. Dès que notre connaissance est assez agrandie pour s'élever à la pensée dé l'origine de ce système visible, nous devons embrasser avec la plus forte conviction l'idée d'une cause ou d'un auteur intelligent. Les méthodes uniformes qui ressortent de l'entière slriictui'e de l'univers nous conduisent naturellement, si ce n'est nécessairement, à concevoir cette intelligence comme une et individuelle, pourvu que les préjugés nés de l'éducation ne s'opposent pas à l'acceptation d'une théorie si raisonnable. ))Mais, peu après : « Les biens et les maux, remarque le philosophe, sont universellement entremêlés et confondus : bonheur et misère, sagesse et folie, vertu et vice. Rien n'est pur et d'une seule venue. Toute chose avantageuse est accompagnée d'autres qui ne le sont pas. Il ne nous est pas possible, même dans les plus chimériques de nos souhaits, de nous former l'idée d'un état ou d'une situation désirables de tous points. Plus un bien est exquis, de ceux dont quelque petit spécimen nous est accordé, plus acéré est le mal qui lui est allié : c'est une de ces lois de la nature qui ne soutFrent que peu d'exceptions. L'esprit le plus pénétrant confine à la folie, les plus grands éclats de joie produisent la plus profonde mélancolie, les plaisirs les plus ravissants
LA ClIllTlQUE DL: THlilSME CHEZ HUME 319
sont suivis de la fatigue et des dégoûts les plus cruels, à Tespoir le plus flatteur succèdent les désappointements les plus terribles. »
Hume continue l'exposition des faits par le tableau des divagations religieuses, de la corruption des maximes, de l'inlidélité des hommes à leurs principes : les plus corrompus et les plus pervers adoptent souvent les principes les plus rigoureux... « Cherchez cependant un peuple qui n'ait point de religion ; si vous le trouvez, soyez sûr qu'il ne dilfère pas beaucoup des bêtes brutes... Tout est énigme et mystère, le doute, l'incertitude, la suspension du jugement, voilà les résultats de nos plus exactes recherches. » Le doute lui-même n'est pas tenable pour notre faible raison, « à moins d'opposer une superstition à une autre, et de trouver, pendant qu'elles luttent avec fureur, un refuge heureux dans les régions obscures mais paisibles de la philosophie ».
Hume veut donc ignorer que c'est une question de la philosophie aussi, que ce serait même essentiellement la question de la philosophie, abordée avec la claire notion de ce quelle renferme, traitée avec les ressources unies de la raison, de la morale et de la spéculation, de savoir quel jugement porter des biens et des maux, de leur dernier fondement dans la nature, et de ce qu'on peut présumer de la possibilité d'une origine du mal. ainsi que de la possibilité d'une fin des êtres, qui, rejoignant leur commencement, l'expliquerait conformément à l'idée générale du règne du bien dans le monde.
Sans s'éloigner du point de vue empirique des choses, Hume a cependant écrit un livre où il soumet à une remarquable analyse la question de la vraisemblance de la création, appréciée d'après le système des fins qui, dans l'ordre de l'univers, font penser à un créateur
320 LE MATKRIALISMF. ET LATIIIUSME
iiilclli^oiil. L'oavrago, j>osllmino, et ([ui fut élouiïé par un modo de publication à peu près clandestin, a la valeui" d'un coni[dénienl original des théories du Traité de la nature hamainc, quoique l'auteur ait aiïaibli, comme il Ta fait aussi dans ses Essais sur l' entendement^ le caractère phénoménisle de sa première manière, pour se rapprocher du naturalisme régnant dans son milieu. 11 n'est pas de li\re où soit mieux et plus nettement exposée (|ue dans ces Dialogues sur la religion naturelle, la philosophie de la religion, telle que pouvait la comprendre un penseur génial, au moment où se trouvaient discréditées devant la raison affranchie toutes les doctrines relevant de la tradition Ihéologiqui'. Un demi siècle s'était écoulé depuis les controverses de Leibniz et de Bayle. On ne voulait plus entendre parler que de rexi)éricnce.
Hume avait nié l'idée de cause en tant (ju'idée réelle àxx pouvoir qX de Vaetion, il l'avait remplacée par l'idée, que l'habitude crée, de la liaison de deux phénomènes dont l'un est invariablement suivi de l'autre. Cette thèse, et la méthode rigoureusement empirique dont elle dépend permettaient à son auteur de rejeter tout argument par lequel on prétendrait conclure logiquement d'une idée pure à l'existence de son objet. Aussi trouve-l-on dans les liialogues un équivalent clair et exact (qu'on a trop peu remar({U('') de la réfutation kantienne des deux gi'andes démonstrations aprioriques de l'existence de Dieu, tirées, l'une de l'idée de perfection, l'autre de l'idée de nécessité. De ïidée au fait qui lui est extérieur, il ne saurait y avoir déduction. La critique de la raison pure est née, comme cela devait être, de l'empirisme, et c'est du plus pur empirisme que cette partie du criticisme de Kant et son premier principe se sont inspirés.
La même méthode, en ôtant toute sa force à l'argu-