L'ATHÉISME CHEZ DIDEROT ET D'HOLBACH
d'Holbach n'admettaient d'être que la nature éternelle, ni de loi que luniverselle nécessité qui en détermine et encliaino les productions. Et ils étaient tentés, parce que les idées d'unité et de but s'imposent à l'esprit, de la diviniser dans ses fins, ne le pouvant dans son essence, qui était quelque chose d'indéterminé, à leur point de vue. Si l'on accorde à cet indéterminé, sous le nom de matière, le don d'engendrer lui-même ses propriétés , (quoique on ne leur suppose point de commencement) et de les mener progressivement à celles qui constituent la vie et la pensée, on a déjà par là même supposé un progrès dans l'idée de la nature, une finalité de fait, partant de la matière; et nous ne voyons plus pourquoi Kant n'aurait pu admettre, aussi bien que Diderot, la possibilité qu'un Dieu fût en train de se faire : un Dieu, une sorte de tout polyzoïque, organisé par l'union et par une adaptation mutuelle de toutes les fonctions des espèces animales : comme une sorte d'araignée immense, dont les fils, tirés de son corps et tendus de toutes parts, organisés et sensibles eux-mêmes, centraliseraient toutes les perceptions et gouverneraient tous les mouvements. Un tel Dieu pourrait même exister, en ce moment, en quelque région de l'espace; ou qui sait même s'il n'en a pas jadis existé un semblable qui maintenant serait mort ?
De telles vues ne semblent pas sérieuses ; qu'ontelles cependant qui ne soit légitimement imaginable en combinant l'hypothèse matérialiste avec celle du progrès constant de l'organisation et de la centralisation croissante des organismes ? et, après tout, qu'imaginaient de bien différent les mythographes de l'antiquité, qui composaient des théogonies en partant du chaos comme matrice première ? Ils semblaient moins absurdes, parce qu'ils parlaient du passé, non de l'avenir et ne posaient pas expressément le monde éternel, et
34i LE MATERIALISME ET L'ATHEISME
surtout peut-être parce qu'ils admettaient des principes fécondants symboliques et donnaient satisfaction de cette manière aux penchants spirituaiistes. Le matérialisme pur est un progrès dans l'abstraction, quoique il se donne à ses propres yeux l'apparence du contraire. Diderot fut l'un des premiers initiateurs de l'évolutionisme sous la forme aujourd'hui la plus commune, celle d'une succession constamment progressive des espèces vivantes, modifiées d'âge en âge, et elles-mêmes nées des transformations progressives de la Matière, d'abord minérale, puis végétale et enfin animale. D'autres penseurs de la même époque, moins généralisateurs, se bornaient à l'hypothèse zoologique de la descendance, et faisaient remonter jusqu'aux animaux marins les ancêtres de l'homme. Lamarck devait donner une forme plus scientifique, quoique à l'aide de notions physiques aujourd'hui surannées, au matérialisme de Diderot, et, par des éludes zoologiques approfondies, à l'hypothèse générale du progrès des espèces. 11 ne fixait à ce progrès point de limite antérieure. La matière était pour lui le principe, en ce qui touche l'histoire naturelle. Mais Lamarck était théiste, il croyait à la création, et s'éloignait en cela beaucoup des idées de Diderot et de d'Holbach, tout en adoptant celles du premier sur la génération spontanée et sur le transformisme de l'organisation, d'où naîtraient des besoins capables à leur tour d'engendrer des organes. Uaction des milieiior, tel est le terme général adopté par les naturalistes de l'école de Lamarck pour rendre €ompte du transformisme. La sélection naturelle a remplacé, ou seulement complété, selon quelques-uns, l'hypothèse de Lamarck par une autre qui a le mérite d'offrir des applications nombreuses, incontestables, dans le domaine de l'observation, et dont Tentiôre généralisation hypothétique est aisée. Il est toutefois remar-
LATIIÉISME CHEZ DIDEROT ET DIIOLBACH 345
qiiable que son inventeur, Ch. Darwin, n'ait pas tout d'abord élevé ses vues jusqu'à l'origine de l'organisation. Il a travaillé, il est vrai, à étendre à la psychologie animale les hypothèses du transformisme et de la continuité, mais n'a pas dépassé au surplus les bornes de l'histoire naturelle des espèces.
En dehors de la science, Diderot doit à ses grandes facultés d'imagination et de style d'être encore aujourd'hui le maître vanté et l'homme représentatif de ces purs artistes de lettres qu'on peut caractériser comme les matérialistes et les athées du genre sentimental, admirateurs en tout de la forme et du geste, du spectacle curieux de tous les beaux dessus de la nature, et indifférents à ses dessous. La morale de Diderot est la subordination de la justice à la passion, l'identification de la bienfaisance et de la vertu, la négation du devoir, en somme, chacun étant juge de ses sentiments et du droit qu'il a de les satisfaire en vue de ce qu'il estime être le bien. Et cette morale est dominée par la doctrine de la nécessité absolue, justifiant la conduite de chacun quelle qu'elle puisse être ; car la conduite est TefTet de l'action, ou de la réaction, que sa constitution particulière détermine en chaque organisme, à raison de ses relations. Si j'agis d'une manière, dit Diderot, « celui qui peut agir autrement n'est plus moi ».
La doctrine athée de d'Holbach (le Système de la nal2ire) peut passer, si on la compare aux fantaisies de Diderot, pour une expression sérieuse de l'esprit exclusivement naturaliste, moral, utilitaire, scientifique et socialement progressiviste qui régnait sur de nombreux esprits vers la fin du xvni* siècle. D'Holbach avait surtout foi dans le progrès de la culture humaine, à l'inverse des jugements pessimistes de Rousseau sur la civilisation. Il croyait à la possibilité de substituer la science et la morale aux religions, ou encore de donner
à la religion le caractère d'une prédication du Dieu de la nature. Ce Dieu, qu'on peut aussi bien appeler Nature tout court, être unique, éternel, mu et moteur sans distinction de l'actif et du passif, est le tout universel des phénomènes éternellement enchaînés. Il reçoit aussi la qualification de somme des forces inconnues qui animent l'univers^ et ne laisse pas pour cela d'être personnifié dans le discours.
Les phénomènes commencèrent par des générations spontanées, et se développent par des affinités ou des répulsions d'éléments spécifiques. Les sensations et les passions sont, les fonctions actives d'oii naissent les opérations intellectuelles, avec un sens interne, auquel se rapportent les comparaisons et les jugements qui s'appliquent aux impressions; mais l'âme et l'organisation ne sont pas choses distinctes, et la nature ne donne naissance à aucune individualité qui ne soit périssable.
C'est au progrès des sciences que nous devons demander de nous instruire du comment de toutes ces choses. D'Holbach énonce sur ce point des idées fort rapprochées de celles qui devaient, au siècle suivant, caractériser le positivisme; il voudrait interdire les recherches sur les sujets qui lui semblent passer la mesure des connaissances que l'homme est capable d'atteindre. Il ne s'aperçoit pas qu'il tranche lui-même les plus grands de tous les sujets qui devraient, à ce point de vue, lui paraître incompréhensibles. Mais le positivisme plus tard ne fit pas autrement.
En morale, partant de la donnée empirique de l'amour propre et de la poursuite individuelle du bonheur, d'Holbach tourne son observation du côte de l'utilité raisonnée, et de la qualité et du choix des plaisirs. 11 pose en fait l'accord entre les réels intérêts des hommes. Ce fait est la source, dit-il, de la nécessité où nous