VUES DE KANT SUR LA PERSONNE ET LE MONDE
ie connaître, cette fin, à proprement parler, selon lui, inaccessible, et le croire, en tant qu'affection exclusivement morale, au lieu de chercher la synthèse de la vérité rationnellement abordable et de la foi, toujours requise pour ce qui dépasse les constatations empiriques ;
11 a, enfin, paru justifier le jugement superficiel de certains critiques, incapables de faire sortir autre chose que le scepticisme de tant de détours et de tant de contradictions fuyantes où il nous égare, en mémo temps qu'il posait, grâce aux noumènes des substances des corps, à celui de l'universel inconditionné, à ceux des agents libres hors du monde empirique, les obscures assises de tout futur émanatisme dogmatique dont Fauteur se croirait capable de définir ce que le maître avait laissé d'inconnu et déclaré inconnaissable en son exploration transcendantale.
La difficulté de la reconnaissance d'une méthode vraiment rationnelle, pour le crilicisme, était l'absolutisme accoutumé des notions, en faveur desquelles on investissait la raison du pouvoir, refusé au commun entendement, de s'affranchir de la relativité de la connaissance. 11 s'était formé une école d'admirateurs tardifs et superficiels de Y Ethique, pour qui le Dieu de Spinoza, non plus impersonnel seulement, mais abstrait et vague, n'était que l'obscure enseigne d'un pantiiéi^sme sans théologie qui pouvait, selon les penchants, prendre un aspect de réalisme idéaliste, ou de réalisme naturaliste. La doctrine de la personnalité divine, conservée avec ses contradictions par tous ceux qu'intimidait l'Église, était, au fond, ou en grande partie abandonnée par les philosophes. Et une vraie doctrine de la personnalité humaine ne pouvait trouver son fondement, le monde phénoménal se voir soumis à la conscience, les vues légitimes de la raison pratique parai-
titi
fi
300 LA PHILOSOPim: CRITIQUE
tre justifiées en Ihéoric, tant que les pliilosophics de rinlini et de l'absolu s'opposeraient par le crédit de leurs entités à la découverte de la méthode des lois.
« Nous n'avons point de concepts, point d'éléments pour la connaissance, sans intuition sensible, et ne pouvons connaître aucun objet comme chose en soi, mais seulement comme phénomène » (Préface de la CriL de la Raison pure, 2' édit.). En regard de ce princii)e de sa méthode, qu'il n'a jamais retiré, Kant établit deux sortes d'êtres en soi : les uns assument, en se Tappropriant, la liberté de nos actes en tant que noumènes ; un autre, — ou bien est-ce le même et n'y en aurait-il qu'un au fond? —auteur de renchaînement universel et de l'ensemble des conditions des choses qui ne sont pas en soi, annule cette même liberté comme source de phénomènes, parce qu'ils sont tous prédéterminés. Au simple point de vue de la réalité accessible au bon seiis, ce que devient la personne humaine, ou sa conscience propre, est insaisissable, soit hors du temps, soit dans le temps; et la personne divine, — qui serait alors l'union du conditionnant universel à une conscience personnelle possible, — qu'elle soit rapportée au monde, ou qu'elle soit rapportée à soi, se conçoit encore moins, puisque cet (Mre est supposé sans relations à soi-même qui le définiraient.
Vue d'un côté, cette doctrine est assimilable à celle du prédéterminisme théologique : elle y tient par la négation de la réalité du temps, négation qui est le vrai principe logique, bien que secret, de toutes deux. Mais la théologie avait cet avantage, qu'elle devait au dogme de la création, de conserver sa réalité à l'être phénoménal, en sorte que la formule de la piété exaltée : Tout ce qui est dans le temps nest que néant^ n'était pas sentie dans toute sa force, même par ceux qui admettaient la doctrine du tout-être et du tout-faire de Dieu. La
VUES DE KANT SUR LA PERSONNE ET LE MONDE 30l
métaphysique de Kant a vidé le ciel et la terre. Enfermer le monde phénoménal dans la représentation, sans supposer en môme temps que les sujets naturels autres que l'homme sont comme lui des fonctions représentatives, des consciences de degrés divers, inférieures à la conscience humaine ; regarder les représentations, en leurs groupements et leurs encbaînements dans le temps comme ne formant pas des existences temporelles distinctes, parce que le temps n'est qu'un mode de représentation qui divise ce qui en soi est uni, c'est définir les êtres empiriques, vainement appelés réels, comme un système d'apparences liées. Spinoza n'arrivait pas lui-même si clairement à ce résultat : on ne le fait ressortir des théorèmes de V Éthique, qu'en opérant la réduction des modes infinis de la substance à son être en soi, qui est indivisible. Mais il apparaît, dans la métaphysique de Kant, à ce sommet de la spéculation aiïranchie du principe de relativité, dans Vidée de ce qui est audessus de toute idée possible, l'absolu, inaccessible même aux concepts infinis des plus communs panthéistes. Car ce dernier idéal reste encore, aux yeux de Kant, comme celui de la Raison pratique, subordonné à la considération des besoins mentais de l'homme, et n'atteint pas le dernier échelon de la Raison pure.
La fondation de la philosophie criticiste demeure malgré tout l'œuvre de ce prodigieux penseur. A la critique de Hume, qui se terminait à la dissolution des idées, par la réfutation des principes de connexion auxquels on s'était M jusque-là dans les dilïerentes écoles, Kant a opposé la méthode des synthèses intellectuelles, la définition des lois essentielles de l'entendement : conditions, formes ou règles des perceptions empiriques. Une partie capitale de cette réforme de la métaphysique est la réfutation de la méthode de démonstration des principes ou des thèses synthétiques irré-
ducliblcs, soit des sciences, soit de la philosophie, par les voies exclusives de Texpérience, de l'analyse des idées et du raisonnement. Cette critique aurait dû entraîner l'abandon du pur intellectualisme, la reconnaissance de la croyance, avec ceux de ses éléments humains qui se réunissent sous les litres de passion et de volonté, comme d'inéluctables coeflicients pratiques de toute affirmation de Ihéoric et de toute certitude. Mais le dogmatisme rationaliste de Kant s'éloigne tout entier du principe de la croyance rationnelle, de môme que son transcendantalismccslla négation du principe de relativité. Ces deux principes sont fundamenlaux, au contraire, pour la méthode néocriticisle (LU).
Les admirables formules do la loi morale de Kant, ses postulats, ses théories du droit et de l'état juridique de paix des nations se rattachent irréprochablement à l'étude des hautes synthèses de resi)ril, quoiqu'il se soit etforcé d'élever VimpénUif catéfjonque à un degré d'abstraction supérieur à la pratique possible.
Inesthétique Ira/isce/ulanlale, théorie définitive de l'espace et du temps, comme souverains caractères de l'objectivité externe, et de l'objectivité interne, peut être regardée comme raclièvement psychologii[ue du concept leibnitien de la monade eu tant que i)erceplive. Cette doctrine est aussi la correction nécessaire apportée à lidéalismc de Berkeley, dont la théorie de la perception empirique, ne pouvant trouver une place pour la forme générale de la représentation de Textériorité, laissait la notion de l'étendue inexpliquée.
Ces éminents mérites du criticisme Kantien sont audessus de tout éloge. Ils ont transformé les problèmes philosophiques. Us expliquent la place sans rivale qu on accorde dans l'histoire de la philosophie, depuis un siècle, à une œuvre si étrangère par son côté spéculatif aux tendances positives de notre époque.
LIVIIE IX
CUAPITRE XXXVIII