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CHAPITRE V

ÉCOLE PHYSICISTE : L'ÉVOLUTIONISME. - ANAXIMANDRE. HERACLITE. EMPÉDOCLE. ANAXAGORE

Beaucoup de gens croient sans doute aujourd'hui qu'il a fallu une longue suite de siècles et de grands progrès de l'esprit humain pour arriver à la haute spécula- Uon qui paraît être aux yeux de nombreux philosophes de notre temps le dernier mot de la connaissance et de la vérité sur ce que les anciens appelaient la Nature des choses [rerumNatura], Une existence unique, éternelle, et sa loi de développement, tout se réduit à ces termes. Le monimie est le nom de la doctrine ; \ évolution, le nom de la loi. On peut dire encore : une substance qui renferme une infinité de modes dont sa puissance interne est la seule cause, et que seule elle amène successivement à Facte; et un enchaînement des phénomènes qui est la production dW monde (ou de plusieurs mondes) et qui se termine à leur dissolution. Mais aux évolutions accomplies, de nouvelles évolutions succèdent indéfiniment, parce que la substance est indéfectible et que sa loi est invariable. Or, cette doctrine est celle de rionien Anaximandre, mathématicien, astronome, géologue et philosophe, qui vers l'an 580 avant notre ère occupait une place éminente dans le petit groupe d'hommes occupés à fonder la science et animés, avec des vues toutefois opposées les unes aux autres, du vif désir de découvrir ce qu'il fallait penser, toute religion à part, du principe et de la cause de l'univers. Anaximandre est cité comme le premier qui ait dit formellement que le principe et la cause étaient le sujet luimême (to uTtoxsljxsvov), lequel disposait de ses propres

éléments et les gouvernait pour la production des phénomènes dans ce qu'ils ont de régulier, c'est-à-dire pour créer des mondes. Cette œuvre de coordination étaitelle toute spontanée, et, comme nous disons, aveugle, ou bien son auteur en avait-il le discernement, c'est un point impossible à éclaircir et pour lequel une croyance religieuse, laissée volontairement obscure, comme nous la voyons chez d'autres anciens philosophes, pouvait intervenir.

Quoi qu'il en soit, Anaximandre donnait à la Substance, considérée dans sa nature, dans sa composition, si Ton peut ainsi parler, le nom d'7/î^m (àîreipov), signifiant le nombre indéterminé, illimité, de ses éléments. 11 n'est pas à croire qu'il les conçût comme actuellement sans nombre. Inépuisables en fait, c'est ce qui est vraisemblable; car il devait les imaginer qualitatifs, conformément au point de vue de l'école ionienne tout entière, et il suffisait qu'il les supposât en aussi grand nombre qu'il le fallait pour subvenir à la constitution de toutes les propriétés par lesquelles se définissent les corps et tous les phénomènes du devenir. Ce qu'on appelle forces de la nature et leurs effets, en style moderne, étaient explicables, en ce système, par des substitutions d'éléments à d'autres éléments, leséléments n'étant autre chose que des qualités réalisées par l'imagination du philosophe. Ces substitutions elles-mêmes devaient s'opérer par la méthode de composition et de décomposition, — réunion de qualités séparées, séparation de qualités unies. ~ Ce n'était plus le transformisme d'une qualité principale en toutes sortes d'autres qualités, comme dans le système de Thaïes, ou dans celui d'Anaximène et de la plupart des ioniens, mais un transformisme universel seulement, c'est-àdire considéré dans le sujet total des phénomènes, qui à la fois préside à leurs changements et les subit.

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pour changer d'état et produire les phases successives de son propre développement (IV).

Ce développement (en langage actuel, cette évolution) n'a pas pour matière un monde unique, suivant Anaximandre. Il a lieu en des suites de mondes disséminés dans l'espace. Ils ont tous leur commencement et tous aussi leur fin, parce que ce qui naît doit périr. La mort est une dette payée à l'être éternel, à l'égard de quiFimmortalité serait une usurpation et une injustice.

L'évolution, forme grossière de l'histoire du monde chez les mythographes, dépouillée du mythe et amenée à des termes rationnels dans la cosmogonie pythagoricienne, où la monade produit le cosmos en introduisant progressivement dans ïln/îni de la quantité le nombre (III), et par Anaximandre, d'une autre part, qui charge VInfini des giiaiitésde débrouiller son propre chaos pour former des mondes, l'évolution revêtit par l'œuvre d'Heraclite d'Éphèse le caractère qui lui resta le plus ordinairement attaché dans la suite, grâce aux stoïciens, qui, deux siècles après lui, l'adaptèrent à leur conception panthéistique de l'univers. L'origine première étant laissée dans l'infini du temps, l'évolution fut pourvue d'un commencement relatif et d'une fin. La fin ne serait autre que le retour, par la dissolution, à Fétat initial, lequel aurait été lui-même la fin d'une évolution antécédente semblable. Quand les conditions se retrouvent les mômes, la môme suite de phénomènes doit se reproduire (XIII).

Heraclite tint de ses prédécesseurs ioniens l'idée du sujet matériel vivant, et celle du transformisme portant sur le tout, d'Anaximandre. Il attribua au Feu, choisi pour être ce sujet, la double fonction constructive et destructive. Il emprunta aux pythagoriciens le déve-

DOCTRINE D'HERACLITE

loppement du monde par l'opposition de deux principes, mais pour faire sortir l'harmonie de la lutte même, et non plus de Faction d'un principe ordonnateur. Les phénomènes suivraient, selon lui, la loi d'un écoulement universei au cours duquel chacun viendrait comme la négation en même temps que comme l'affirmation du précédent, où réside sa cause. On ne saurait dire d'aucune chose qu'elle est, non plus qu'elle n'est pas. Tout naît de la Guerre, la Discorde est la mère des choses. Néanmoins leur ensemble est harmonique et beau. Tout est bien.

La profession d'optimisme d'un philosophe revient toujours à une pétition de principe que nous formulerions ainsi : Le bien et le mal sont indissolubles, donc le mal est un bien parce que tout est bien. Heraclite trouva une profonde expression réaliste de cette pensée, dans la double fonction qu'il prêta à la divinité sous le nom de Zeus-Polémos gouverneur du monde dont la continuelle instabilité résulte de l'incessante contradiction ^les phénomènes successifs sous sa conduite. Zeus-Polémos est la divine Nature, spontanément évolutive. Son œuvre est faite de la composition et de la dissolution de tout ce qui naît et meurt d'un instant à l'autre ; elle se termine à la dissolution totale, retour du Feu à son indétermination première, dans la conflagration universelle, au sein de laquelle doit recommencer le cours de la vie.

L'àme tient essentiellement de *la nature du divin Feu. Elle est la première et la moins corporelle des productions de ce grand ouvrier cosmique. Elle entre dans le flux continuel du sujet vivant, et s'y connaît fluentii elli^-mème, le semblable étant perçu par le semblable. Sa vie est une sorte de respiration d'air chaud, qui est aussi la participation à la raison. Temporaire pour Fume humaine, cette vie est permanente

pour le Dieu. Tout est plein d'âmes et de démons. Une opinion aussi commune dans Thellénisme que celle de Texistence des démons peuplant l'atmosphère, et en rapport avec les hommes, tenait sans doute à des croyances traditionnelles plutôt qu'à la philosophie même d'Heraclite; on ne sait comment elles se conciliaient, en y ajoutant la survivance possible des âmes et Texistence du Hadès, avec la doctrine de la destruclion périodique du monde. La pneumatologie matérialiste ne pouvait rendre compte du fîiit caractéristique de Fàme : la conscience du moi, tirée d'une matière animée oii ce moi aurait à puiser par aspiration une essence propre, et en cela contradictoire. L'argument, fût-il en lui-même plus clair, du semblable perçu par le semblable ne se rapporterait jamais qu'à la connaissance par similitude de nature, et n'expliquerait pas l'origine du semblable en son semblable, avec le caractère d'une opposition essentielle, comme individu. Mais cet antique philosophème était une manière d'identifier le sujet de la représentation avec son objet, sur le fondément réaliste de Tidée-image, en laquelle, en effet, le sujet et l'objet se présentent en guise de semblables identifiés. La doctrine d'Heraclite exclut l'individualité réelle (XIV).

La doctrine d'Empédocle se rattache par des points divers à celles de tous les philosophes antérieurs, et ne laisse pas de former un ensemble original du plus haut intérêt. Son poème didactique inspira aux anciens la plus vive admiration. Par rapport à l'école ionienne, d'abord, il eut le mérite, en acceptant la théorie des éléments, de ne point prendre arbitrairement l'un d'eux pour le faire servir de sujet aux transformations des autres. Il en fixa le nombre à quatre, qui devaient rester pendant plus de deux mille ans les suppôts atti-

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