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L'HYPOTHÈSE DU PROGRÉS DE LA NATURE

enfin deux résultats contraires : une grande révolution, de réelles conquêtes de civilisation, dont quelques-unes durables, mais ensuite les excès populaires, l'inaptitude gouvernementale des assemblées, l'éloignement du peuple des mœurs de la liberté, les réactions politiques, la guerre partout, les restaurations, les journées, les empires, le retour des intérêts et des sentiments à des choses que Ton avait cru mortes. Et, quant à la théorie, dans tout le cours du xix" siècle, des systèmes socialistes, opposés les uns aux autres, entachés d'une commune pétition de principe : demander le règne de la justice au fonctionnement d'un ordre social dont rétablissement, le développement régulier, la durée, supposent Texistence, dans les caractères humains, des mômes vertus dont on attend de lui qu'il rende l'exercice possible aux hommes. Condorcet, écrivant au milieu de la tourmente révolutionnaire, et plein de foi dans le progrès, avait essayé d'en vérifier l'hypothèse en esquissant la marche d'une certaine série historique qui lui semblait avoir été suivie par l'esprit humain avec une suffisante régularité; et il en tirait par induction les phénomènes sociaux de paix, de travail, de bon gouvernement et de garanties pour la vie humaine et la liberté qui devaient se développer au cours du siècle prochain. Ce siècle tout entier, révolu maintenant, a donné aux prévisions de Condorcet le plus triste démenti. Auguste Comte à repris, cinquante ans après, ce travail ingrat de systématisation de l'histoire empirique de l'humanité, en négligeant ou en interprétant à son gré les grands éléments de perturbation qu'elle présente, afin d'y faire paraître une continuité factice sur quelques points essentiels de la loi des événements; et Auguste Comte n'a pas été plus capable que Condorcet de classer dans sa philosophie de Thistoire les événements, dont il était le témoin, ou de prévoir

ceux qui allaient se précipiter dans l'histoire de l'Europe.

Il semble qu'il y ait loin de l'hypothèse du progrès naturel et nécessaire de l'humanité à celle du progrès universel de la nature. Cependant la croyance à ce dernier genre de progrès est née chez beaucoup de penseurs des mêmes causes générales que la croyance au premier, et les deux hypothèses devaientà la fin se réunir en une même doctrine (XLVIII). L'abandon du système théologique par la philosophie du xviii'' siècle porta simultanément sur deux sujets qui devraient être tenus séparés de toutes manières. L'un comprend la partie des dogmes irrationnels, qui sont une excroissance superstitieuse du christianisme, également condamnée par la psychologie, par Texpérience et par la critique historique : les prophéties, les miracles, les mystères, l'extension de la révélation religieuse à la révélation d'une métaphysique absurde; l'autre, — nous ne sortons pas des points communs à la philosophie et à la religion, — est la doctrine de la création du monde et de la fin ultime des phénomènes : elle exige une origine, un développement fini, la conception d'un cercle fermé, embrassant la vie universelle. Cette doctrine, loin de partager l'irrationalité du panthéisme théologique et des fictions hypostatiques, se conformait au principe de relativité. En la rejetant, sous l'influence des croyances infinitistes illogiquemei^t rattachées à la constatation de l'immense étendue du monde par les observations astronomiques, l'école empiriste s'est forgé de véritables mystères à son usage, qu'elle a tournés contre la partie plus saine de la doctrine chrétienne. Le mystère de l'infini lui a imposé au lieu de la création et de l'ordre général de finalité du monde, le système du développement universel des phénomènes sans commencement et sans fin. L'évolution éternelle substituée à la création devait

conduire à l'hypothèse du progrès de la nature comme loi de ce développement.

La première et la plus nette formule de la loi du progrès de la nature appartient à Leibniz, qui conservait, il est vrai, dans les mots la thèse de la création, mais qui n'admettait pas, au fond, la réalité des divisions du temps, ni, par suite, qu'il ne fût pas chimérique d'imaginer le monde créé plus tôt ou plus tard qu'il l'a été. Or c'était là nier, sans en convenir, qu'il l'eût été à aucun moment (XXVII). Leibniz ajoutait donc àsa conception infmitiste de l'action de Dieu dans l'univers une idée bien adaptée, en écrivant : « Si le monde n'est pas encore devenu le paradis », — ce qui peut paraître une objection à la théorie du progrès incessant de ses productions depuis qu'il est créé, — c'est que, « encore bien que de nombreuses substances soient déjà parvenues à un grand état de perfection, cependant, à cause de la divisibilité du continu à l'infini, il reste toujours, dans l'abîme des choses, des parties endormies, qui peuvent être éveillées, développées, conduites au mieux, et pour ainsi dire élevées à un état de culture plus avancé. Le progrès est ainsi sans terme ». Leibniz affirme que les faits partiels d'abaissement ou de destruction, observables dans la marche générale des phénomènes, sont suivis de mouvements de relèvement et de production, dont ils sont môme des conditions. 11 ajoute, parlant cette fois du progrès des personnes et des sociétés, que « physiquement, non moins que théologiquement, les afllictions, celles surtout des gens de bien, ont leur terme pour eux dans l'obtention d'un bien plus grand... et se trouvent ainsi être effectivement bonnes elles-mêmes comme étant les voies les plus courtes pour s'élever en perfection » (Leibniz, De renim originatione radicali).

L'hypothèse du progrès de la nature est une intro-

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