L'IDÉALISME DANS L'ÉCOLE EMPIUISTE
La merveilleuse élaboration de la philosophie rationnelle apriorique n'a donc réussi qu'à construire des systèmes delà Chose antérieure à la conscience, pendant que les philosophes de second rnng, et ceux qui avaient la charge de l'enseignement, profilaient de l'obscurité ou des équivoques laissées, — à dessein quelquefois, — dans les œuvres du génie, pour les glorifier et paraître les suivre, tout en conservant les formules consacrées du théisme, affaiblies par l'usage d'un certain éclectisme courant. Mais, pendant ce temps, l'école empiriste travaillait activement, de son coté, à ruiner les fondements de toute spéculation qui pût passer pour favorable à la conciliation du principe de personnalité avec la raison et avec la science.
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La méthode de cette école, devenue exclusivement analytique en psychologie, depuis Hume, n'eût peutêtre pas été si opposée par elle-même au principe de personnalité que l'étaient des doctrines synthétiques, divergentes entre elles, mais presque toutes panthéistes, étrangement multipliées à la suite de la révolution commencée par le criticisme kantien. Mais les purs psychologues avaient, malgré leur apparence de méthode empiriste, deux préjugés qu'ils tenaient pour aussi justifiés que s'ils s'étaient cru le droit d'affirmer des vérités absolues; et ils se donnaient l'avantage de les présenter à un public dégoûté de métaphysique, comme s'ils eussent été des requisita de l'expérience. Le premier de ces préjugés est la conviction déterministe. L'accord existe sur ce point entre le pur empirisme et l'absolutisme synthétique. Hume n'a pas plus douté de la séquence invariable, que n'avait fait Hobbes, ni Stuart Mill plus que Kant, Hegel ou Schopenhauer. C'est cependant un grand et impardonnable abus, devant la logique, de regarder comme expérimentalement démontrée la nécessité de chaque liaison de phénomènes qui se montrent liés en leur succession ; car la succession seule est donnée à l'expérience, non la liaison, sous le rapport de la prédéterniinalion des conséquents dans Tordre du temps. La constance des liaisons, en quelque nombre de cas qu'elle se vérifie, n'est pas un argument légitime, au point de vue de l'empiriste, pour les cas où l'agent se représente comme également réalisables, dans un acte futur, à l'exclusion l'un de l'autre, deux conséquents contradictoires entre eux, pour succéder aux mêmes antécédents, sans-quil puisse lui être démontré, après t événement, par aucun fait d observation, qiiil s'est trompé, et que celui qui s est produit était le seul des deux qui /ùt possible.
Le second préjugé régnant dans l'école empiriste, et
le plus directement opposé à la reconnaissance du principe de personnalité, est cette fausse interprétation de la méthode de l'observation et de l'expérience, qui consiste à faire abstraction de la personne, observateur ou expérimentateur, et des lois de son entendement, pour juger de l'ordre et de la raison des faits. Les psychologues empiristes, après avoir combattu et ruiné le réalisme substantialiste. et généralement toute méthode, — ils s'en flattaient du moins, — qui crée des entités avec de« abstractions, ont refusé à la pensée philosophique le droit de composer des synthèses de phénomènes. Les éléments de la connaissance, amenés pour eux à Fétat de dissolution, ils ne reconnaissent pas dans la conscience l'agent qui les relie, qui défmit, en la multiplicité des représentations, sa propre identité, et affirme les données du monde extérieur à l'aide des lois qu'il possède pour les percevoir et les classer. Faute d'admettre, au-dessus des sensations et des images associées empiriquement dans le temps, ou par des ressemblances, un règne intellectuel des relations dont l'application à l'expérience rend intelligibles les données de l'expérience, le philosophe, ne peut qu'être réduit, comme Hume, à l'aveu du scepticisme : conclusion logique, inévitable, de l'universel déliement des phénomènes. Sluart Mill, penseur d'une rare sincérité, a fait cette remarque, dont le sens était, pour lui, un renoncement à comprendre, mais qui, pour nous, signifie qu'on marche en sens contraire de la loi de la connaissance, quand on cherche à expliquer par quelque autre chose qu'elle-même cette conscience que toute connaissance possible suppose :
« Si nous regardons l'esprit comme une série de sentiments, nous sommes obligés de compléter la proposition en l'appelant une série de sentiments qui se connaît elle-même comme passée et comme à venir, et nous
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sommes réduits à rallernative de croire que l'esprit, ou le moi, est autre chose que les séries de sentiments ou de possibilités de sentiment, ou bien d'admettre le paradoxe : que quelque chose qui ex hypothesi n'est qu'une série de sentiments peut se connaître soi-même en tant que série. »
La seconde branche de ce dilemme de Mill est mal nommée un paradoxe ; il faut y voir une contradiction fort nette : car si la série nest quiine série, elle ne peut pas être en même temps quelqii autre chose qu'une série. Quant à la première proposition : L'esprit ou le moi est autre chose que la série de sentiments, Stuart Mill, s'il se fût mieux rendu compte du principe de relativité, qu'il a longuement discuté, ne se serait pas vu « en face de l'inexplicabilité finale », mais bien de la nécessité logique d'admettre comme relation constitutive du moi, objet et sujet, la synthèse delà multiplicité (série des sentiments) et de l'unité (conscience en acte) qui les assemble. Car cette loi est l'unique idée formelle que nous puissions avoir (en dehors de l'idée de substance) de la première condition de toute perception et de toute pensée. Stuart Mill aurait alors légitimé le phénoménisme, au point de vue scientifique, par la doctrine des lois.
L'associationisme, né des analyses psychologiques de Hume, avait à définir cette association des idées dont Texpérience devait être l'unique agent, pour ainsi dire. L'expérience passait déjà pour l'agent de la formation des idées elles-mêmes, par suite de la confusion qu'on faisait de la sensation proprement dite avec l'acte intelr lectuel de percevoir les rapports entre les objets sensibles : erreur capitale de l'empirisme. Il ne restait plus qu'à fixer l'espèce des rapports de fait sur lesquels l'expérience bâtit les associations en notre esprit. Hume avait désigné trois qualités qui lui paraissaient établir
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ces rapports « pour nous conduire d'une idée à une autre : la ressemblance, la contiguité de temps ou de lieu, la cause ei T effet ». Les psychologues ses successeurs proposèrent d'inutiles variantes de cette division des cas d'association ; car il fallut à la fin s'apercevoir qu'ils n'en formaient tous qu'un seul : f association, par f esprit j des idées dont les objets sont habituellement associés dans l'e.rpêrieitce. L'e\j>lication de l'association par riiabitude était comme trouvée d'avance dans le rôle que Hume avait donné lui-môme à riiahitude : il avait montré partout, dans celte loi, la génératrice de l'idée de connexion nécessaire qui se forme par l'observation des faits empiriques de jonclion ou de répétition constante des phénomènes successifs dans le même ordre : il suflisait donc de voir dans l'association une sorte de causalion interiu^ des idées les unes par les autres, sans toutefois que l'idée de nécessité s'y ajoute. Hume avait fait en outre cette réllexion : les principes de cohésion des idées simples, c'est-à-dire des idées qui naissent immédiatement de nos impressions « constituent une espèce de Vattraction qui. dans le monde mental, se montre aussi féconde en elTets extraordinaires que dans le moiule physique. Ses causes sont en grande partie inconnues et doivent se ramener à des qualités originelles de la nature humaine, que je ne prétends pas expliquer ». Cette réduction à un genre commun d'une espèce de liaison des idées, et d'une espèce de liaison des corps, liaisons effectuées en vertu de certaines qualités appartenant à la nature, nous fait envisager les idées comme données en elles-mêmes à l'état dispersé, ou atomique. C'est donc une sorte de physique des idées qui se trouvait inaugurée de celte manière. Un nouveau réalisme se produisait spéculativcment, du fait du philosophe dont les analyses ruinaient d'autre part le réalisme de la matière. Les der-