CHAPITRE LI
LA PHILOSOPHIE CHEZ LES PENSEURS LES PLUS INFLUENTS DE LA SECONDE MOITIÉ DU XLV SIÈCLE
Nous avons doiiiu', suivant l'usage, à réclcclisme et au positivisme le tilre crécoles,mais leur commun curaclère est de n'avoir pu devenir des écoles, dans le sens sérieux du mot, telles que lantiquité en a connu, ou qu'en ont approché l'apriorisme cartésien en France et l'empirisme idéaliste en Angleterre : écoles de travail et de production, avec des principes premiers fixes, étudiés dans leurs conséquences, — abstraction faite ici de la nature des principes reçus chez les unes et chez les autres. Nous avons reconnu la cause commune de cette impuissance, dans les deux directions essayées en France après l'épuisement du condiilacisme, pour reconstituer la philosophie ou sur la tradition ou sur ' la science : c'est que, d'un côté, nulle vérité supérieure n'a été enseignée avec sincérité et conviction, null^ méthode, embrassant l'ensemble des questions de philosophie transcendante, en aftirmant des solutions, et que, de l'autre, les questions elles-mêmes ont été répudiées. Un scepticisme fondamental s'est dégagé de celte situation. Le discrédit qui. au xvnf siècle, n'avait atteint que la métaphysique s'est étendu, chose nouvelle et caractéristique, sur la philosophie entière et sur tout ce qui lui ressemble, dans l'opinion du monde littéraire, à l'exception du petit nombre des philosophes eux-mêmes, professeurs ou penseurs isolés. La frivolité, le culte exclusif de l'imagination, ont réduit la logique, dans les idées et dans les lettres, à passer pour de la pédanterie. Cependant, comme il faut toujours que
quelques esprits plus hautement doués gouvernent les autres en matière d'idées générales, et donnent le ton aux jugements du monde sur toutes choses, il s'est trouvé des écrivains pour exercer une action analogue à celles de Voltaire et de Rousseau, juste un siècle auparavant, toute comparaison écartée quant au génie des hommes et à la portée des œuvres. Si l'éclectisme et le positivisme n'ont pu constituer des écoles, ils ont au moins l'un et l'autre établi des tendances ; leur inlluence évidente, en partie avouée, règne sur les écrits des penseurs les plus vantés de la dernière partie du xix*' siècle.
Voltaire et Rousseau enseignaient le déisme, l'un à raison de la finalité universelle observable dans l'ordre des causes, et aussi dans un intérêt de morale pratique, l'autre mû par un haut sentiment de justice et de Providence. Michelet et Quinet, écrivains influents à Fépoque où la révolution de 1848 et ses conséquences fatales allaient modifier si profondément le cours de la pensée dans tous les partis, furent encore moins que n'avaient été les deux grands hommes du siècle précédent des philosophes proprement dits. Mais ils essayèrent de reprendre, en la portant sur un point nouveau, la lutte contre le catholicisme. L'intention n'était pas, chez eux, de combattre le sentiment religieux, quoique, au fait, leurs idées ne fussent guère de nature à leur permettre une action sur les esprits autre que négative à cet égard. Michelet était animé d'un sentiment panthéiste dont le vide, sous l'enflure, devait se montrer dans sa B if/le de l'hwnanité. Sympathique au peuple et à ses douleurs, en sa belle histoire de France, en celle de la Révolution française, mais indulgent pour ses illusions, ses injustices et ses violences, séduit à la fois par la théorie des grands hommes et par celle de la volonté populaire, son œuvre est optimiste
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et fataliste en somme (au rebours de la grande œuvre historique du siècle précédent, VEssai m?' les mœurs et respril des nations, qui ne se lit plus aujourd'hui). On se demande si le sentiment catholique n'est pas l'inspirateur secret, par contraste, de cet admirable écrivain qui lutte avec tant d'énergie contre la doctrine jésuitiqm* du perinde ac cadaver. et qui est si nerveux, si passionné, se gouverne si peu par la raison! L'esprit anarchique ou de révolte, on ne le sait que trop, et l'esprit du gouvernement des consciences se montrent partout comme une douille face du système théocratique de l'Église. Le catholicisme et l'anarchie réagissent l'un sur l'autre.
Le compagnon de Michelet dans cet enseignement anticatliolique. aux elVets trislement passagers. Quinet dégagea progressivement son caractère personnel en un sens opposé, c'est-à-dire de règle morale et de justice. Il protesta contre le fatalisme, contre les thèses de justification du crime pour l'intérêt public qui déslionorent la plupartdes théories historiques de notre temps. Il conseilla une alliance politique de la libre pensée avec le protestantisme, et exprima le regret que les liommes dc^ la Révolution n'eussent pas réparé, en accordant la prééminence à l'Eglise protestante sur la catholique, — ainsi que Tiu'got en avait conçu l'idée, un siècle auparavant, — l'erreur l'iancaise du xvi*" siècle et le crime du xvu*" c(mtre le droit de la Réforme : regret vain; ces éloquents écrivains ne se rendaient pas compte de Fétat réel de l'esprit po})ulaire. moralement et foncièrement catholique, là même où il est le plus bruyamment irreligieux, hostile au dogme et au prêtre. Qui net n'étendait sa faveur qu'aux églises protestantes unitaires, mais on ne saurait dire (jue le pur théisme lui-même eut i)lus d'attraits pour la plupart des • libres-penseurs auxquels il le recommandait, que le
catholicisme! Dans sa dernière œuvre, il se montra séduit par la doctrine de l'évolution et du progrès moral de l'humanité, sous la direction de la science. En l'absence de toute philosophie iniluenle, la pensée des plus nobles esprits, à cette époque de douleurs patriotiques, se retournait du côté de la foi positiviste, dernier asile de leurs espérances trompées. Michelet lui-même, esprit si peu scientifique, y venait à la fin !
Le mouvement de la pensée en ce sens s'est marqué décidément chez les deux grands écrivains dont l'action, à la lin de ce siècle, a reuiplacé celle de Michelet et de Quinet avant 1848 : H. Taine et E. Renan. Taine essaya d'abord de s'ouvrir la grande voie de la spéculation, mais ne parvenant pas à composer le système intégral, premièrement rêvé, il garda le principe absolu qui devait en être le fondement, et voua la plus grande partie de ses travaux à l'esthétiijue et à l'histoire. Ce principe recteur est le «léterminisme universel, avec l'athéisme implicitement affirmé par la réduction de l'univers à une loi inconsciente. Ce philosophe porta les premiers coups, ou les plus sensibles, àléchn^tisme, en ses principaux représentants, mais. i*evenant à Condillac et à la prélention de Coud iMac de foruler toute science et toute philosophie sur la pure analyse, il annonça, p<mr la conclusion anticipé(^ de l'analyse poussée à bout, la délinition du principe des choses à la façon de Schellirig ou de Hegel ; il prédit la découverte d'une formule du monde, (uiome iHcrnel dont tout phénomène ne serait que le fait donné d'un cas particulier. L'idéiv générale de la coiu'.iliation de JFegel et de Coud il lac était une idée écleclique au souverain degré ; mais la méthode partait d'une idée positiviste, parce qiu' l'auteur attendait des progrès de la science la formule du panthéisme naturaliste et mathématique. Il ne fallait, pour y parvenir, qu'étendre à l'his-
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toire et à la morale la méthode des sciences iialii relies, d'après ce principe que tont n'est que connexion et dépendance. L'ensemble des connexions est l'univers lui-même, la Chose; qui est. Ce philosophe était donc éminemmcni réaliste, en même temps qu'éclectique sans le voukiir, et positiviste : V axiome é 1er /tel est une idée réalisée, une abstraction, qu'il superposait à la nature en son vivant principe.
Voltaire et Rousseau, les philosophes du xvni*' siècle, y compris les athées, avaient combattu le principe de la coutume, au profit du principe de la raison. En politique, ils avaient mis la notion de l'Etat, — de la loi rationnelle, du contrat social et des liens généraux de riîumanité, — au-dessus des divisions nationales et des rivalités de race et de lanj^ue. L'esprit de justice et de paix dictait l'idéal de ce temps. Mais le philosophe du XLX® siècle a combattu le principe de raison, l'esprit classique et les traditions de l'anliquité républicaine, avili la Révolution française et ses hommes, renié ses conquêtes, recommandé les liens de la coutume en leur opposition à la centralisation et à l'unité civile. Profondément éloigné de l'esprit conservateur, d'une autre part, il prédisait la fin de la religion et voyait dans l'avenir une organisation sociale fondée sur la science et qui serait, au moral, quelque chose de plus qu'un simple progrès, presque une révolution du globe ! L'esprit positiviste (conservateur déclaré pour le présent) et l'esprit éclectique, conciliateur du présent et du passé, temporisateur, s'unissent à merveille pour bannir les convictions et les devoirs indépendants du temps; ils peuvent jeter, par l'impuissance présente de conclure et d'agir, les opinions dans le trouble, et de là, peutêtre dans TindilTérence, ou dans un scepticisme railleur. Mais ce ne fut point le cas de ce penseur qui, attristé par la contradiction qu'il croyait voir entre la
loi du progrès et l'inexplicable état de la société actuelle, eût été bien plutôt porté vers un sombre pessimisme, sans sa foi robuste en l'avenir inconnu, garanti parla Science.
Tout autre fut la marche de l'esprit de Renan. Parti, lui aussi, de la confiance positiviste, après la rupture de ses liens de religion, on le vit à travers une suite de beaux travaux d'érudition et d'histoire, se créer peu à peu le caractère d'un écrivain humoristique, décidé, quoi qu'il eût à penser de ce pauvre monde, à la plus inaltérable bonne humeur. Ce fut. dans ses écrits, un étonnant mélange du plus grand sérieux avec le badinage, et des affirmations hardies avec le doute transcendant. Léger dans ses jugements, quoique pénétrant dans ses analyses, et souvent profond dans ses aperçus, il a cru voler plus liant que les philosophes en s'abandonnant à l'incessanle contradiction de ses idées, dont la variété des points de vue lui semblait être la justification suffisante. Charmé du succès de cette belle méthode, il a été l'inventeur d'une affectation esthétique de détachement de sa propre opinion, qui s'accompagne de beaucoup de confiance et d'un air de supériorité, et il a su, dans ses jugements, concilier l'estime et le mépris avec un art particulier d'ironie que quelques-uns ont nommé le renanisme.
Ce genre littéraire est bien fait pour justifier le préjugé européen de la frivolité française, parce que l'humour ne s'y montre pas avec le mélange de sensibilité et de mélancolie qui en est un caractère chez d'autres nations. Et l'impression du lecteur n'est pas franche. Religieux à ce qu'il croyait, dans l'irréligion, d'autres disaient plus qu'irréligieux dans la révérence, l'auteur de V Histoire des origines du christianisme n'a pu donner à son œuvre une conclusion ferme. De même, dans les sujets qui touchent à la philosophie, là oii il faudrait de
la précision el de la logique, il s'esl montré hostile et dédaigneux. En somme, éjnis de cette vanité que le înonde a aimée et encoHrafjée, nous voulons dire une certaine lialnh'tv dans t art (ramener le elif/aetis des mots et drs idées, — e'esl ninsi qu'il qualilie son propre lalent dY'crilure [dein de (iiiessc et de nalurel, — Renan a enjolivé [)ar raceonii)agnement «le ce [udii carillon gai était en lai, et aaqael le monde se plat, ({'('minentes qiKilités dont le monde n'a pour cette raison retiré que peu de pndit : l'érudilion. les connaissances s(dides dans riiistoire et dans les langues, et le goût de la haute criti(jue. (Test que ni l'érudilion. ni les dons de rintidligence et la pénélrnlion dans la cii tique ne renferment et ne suppléent res[)iit pliilosophi([ue. ne fournissivul les prirH*i|»es direcleurs de la pensée, n'inspirent les sentiments.
Les sentiments. |K)ur autant qn'ils n'étaient poini des qualités natives, paraissent avoir heaucoup tenu, chez ce p(Mis(Mir. à son éducation ecclésiasti(jue. On y reconnaît une certaine sécheresse, un cerlain utililarisnu». joints à la piélention d'un idéal qni nest pas de Thumanili' commune, à l'orgueil de la connaissance, au mépris de l'inférieur dans l'oi'dre de la pensée. Ses principales idées i-ectrîces. il les ti'onva dans le milieu qu'il aborda au moment de son émancipa lion morale, à une époque de révolulion politi(jini et de surexcitation des esprits : ils furent ceux d'un positivisme exalté et d'un optimisme, ([ui. lloi'issant dans sa jeune âme, en ce temps d'apogée de la doctrimi du progrès, s'éleva un jour jusqu'à la prophétie non seulement de Vorfja/iisatio/i de la société, mais de V organisation de Dieu par la science. C'est à peu |)i'ès l'idée de ïaino sous la même intluence.
Le positivisme, en ce sens général, est demeuré le fond des convictions du philosophe dilettante, — quoi-
que dilettantisme et conviction soient des mots qui s'accorderaient difficilement chez tout autre; — • car il n'a cessé de penser que tout avancement social serait dû au progrès de la science, la métaphysique étant, comme la religion, une chimère, et de plus, moins utile que la religion. Sous ce rapporL on peut dire que l'éclectisme a eu, à coté du positivisme, sa part, et a fait son œuvre, quoique négative, dans l'esprit du linguiste et de l'érudit, en cela qu'il a préféré aux études philosophiques la critique historique, dont la méthode permet ou commande le doute, au lieu que la lâche de la philosophie serait de le surmonter. Mais l'enseignement des maîtres de l'éclectisme n'a pas dû la lui faire paraître en état de remplir cette tache, et il ne se sentait certainement pas les dispositions d'esprit rationnelles nécessaires pour l'entreprendre lui-même.
Le positivisme de Renan se maintint donc, et son optimisme aussi, quoique d'un génie diiïéi'ent de celui des positivistes comtistes. et de celui des politiques socialistes. Le monde présent lui parut acceptable en somme, et plutôt satisfaisant qu'autre chose : opinion contraire à celle d'où procèdent les utopies, toujours inspirées par le juste sentiment du mal social actuel. Le spectacle des choses humaines, en leur désordre varié, était, disait-il, amusant, et les vices mêmes très excusables, dont certains seraient bons à conserver pour le peuple, qui n'a pas comme nous la ressource des |)laisirs d'un genre distingué. On doit considérer d'ailleurs qu'il n'est pas prouvé que nos idées sur la moralité aient un fondement réel, et que la vertu ne §oit pas une duperie dont le Grand h:tre nous rendrait victimes! Le progrès indélini de la science, la puissance sur la nature, qui en est la suite, la supériorité de quelques hommes élevés par le savoir et par l'indépendance de tout travail servile au-dessus dé la masse
lourde et bassement sensuelle des travci il leurs, non la morale et le devoir, non la cité parfaite des libres et des égaux, tels seraient, s'il en est de prévoyables. les traits de Fbistoire future de Thumanité.
La tyrannie des grands liommes de science, régnant par la terreur sur la planèle. qu'ils détruiraient s'ils le voulaient, cet idéal dont la fantaisie ne rachète pas assez le caractère odieux, est celui qu'osait proposer aux Français du xix'' siècle le plus large esprit, disait-on, qui fut parmi eux, et le [»lus populaire dans toute la classe lettrée, hormis les affidés de l'Eglise, cent ans après la Révolution française. Un phénomène moral analogue s'est produit en Allemagne, dans l'école de Schopenhauer, un siècle après que Kant avait résumé dans son Essai philosophique sur la paix perpétuelle toutes les espérances du xvui" sur l'avenir de justice et de paix, le règne des fins. En France, le même homme qui se laissait ainsi séduire à des imaginations néroniennes manifestait des retours, nous ne dirons pas aux sentiments, mais aux principes politiques de la révolution, qu'il avait professés dans son premier ouvrage (resté longtemps inédit), à sa sortie du séminaire. Il faisait de temps à autre des avances à la démocratie, et ne se croyait pas disqualifié pour servir la République. La contradiction elle-même, chez lui, se contredisait. Si un mot qui ne s'emploie guère, au moral. qu'en ce qui touche les vices du cœur, était de mise pour ceux de l'esprit, on pourrait dire que son esprit était profondément et désespérément corrompu.
La philosophie dont il avait enterré les grandes doctrines historiques péle-méle avec les dogmes et les symboles de la théologie, — et dont sa raison n'éprouva jamais le besoin de contrôler les systèmes sur l'origine et l'ordre de l'univers, avant de les nyeter en bloc, — la philosophie ne tentait pas son imagination dans ce
qui touche le problème du commencement : t;omme s'il était assez clair que le monde est une chose qui de toute éternité va toute seule, à moins cependant qu'elle n'ait débuté par n'être rien, et se soit faite peu à peu d'elle-même. Mais le devenir de cette chose lui semblait ne pouvoir se passer d'un but. Un but pourquoi? pourtjuoi plus nécessaire qu'un commencement? Mais il se plaisait à envisager des possibilités pour un avenir empirique lointain. Et alors comment s'empêcher de mêler aux perspectives certaines idées qui s'inspirent d'une orgueilleuse préoccupation des intérêts humains ! Ce philosophe sans philosophie en a etfectivenient émis de ce genre, dont l'hypothèse arbitraire du Progrès universel est le fondement, et qu'un critique sans indulgence pourrait bien appeler saugrenues. La principale envisage le devenir de Dieu, animal universel formé dans la suite des temps, comme un polypier inlini. où toute vie se réunirait, dont toute vie serait une partie . Peut-être bien sera-ce un océan d'intelligence et de volupté, à l'être global duquel on est libre d'imaginer que les vivants actuels doivent se sentir heureux d'être sacrifiés, ou même encore dans lequel ils obtiendront une existence individuelle rossuscitée! Mais la vertu consolatoire de ce dernier aperçu, que Diderot, premier auteur de cette fantaisie théogonique (XLl), avait négligé, est contradictoire à la vue générale du travail de la nature pour la constitution d'un être universel. L'imagination d'un tel être, formé d'éléments infinis qui s'organisent spontanément dans l'infinité du temps, ne soufïVc pas, s'il doit être conscient, qu'on le suppose composé des unités de coniscience individuelle, ou personnes, qu'il a produites au cours de sa formation ; car la conscience est indivisible, et, sans la personnalité, rintelligence et le bonheur sont des mots dénuéis de sens.
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430 DE LÉTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EN FK\NCE
La conclusion du tliéogoniste est une velléité de retour au bon sens, quand il nous avertit de ne prendre pas trop au sérieux ses idées; car ïwhs jie satons pas, dit-il ; « saclions attendre », — attendre quoi ? les décisions de la Science ? — .« // n'f/ apeut-eln' ri m eut bout ; ou bien (lui sait si la véiité n^est pas triste ? » Ce dernier mot de Toptiniisle diletlniite a été 1res remarqué ; il méritait de l'être. Cesout,eneirel. ceux qui trouvent le monde triste, <ltii doivent être le plus portés à croire que la vérité, si nous la savions, est|)ourtan( belle. L'optimisme, au contraire, est le pur eiïet de riuseiisibilité, à moins qu'il ne soit le [)arti [u-is d'un do<;nu' de froide théorie.
L'ampleur et la sérénité du grand système d(» positivisme optimiste, évolutiouisle (XLVlli;. qui j)()ursuiyait son exposition eu Angleterre, à la uumiuî époque, pcir Fu'uvre de H. Spencer combinée avec celle de Cb. Darwin, formait, toute question de vérité à part, un grand conti'aste avec le délabi'emeut intellectuel dont le système du dilettantisme en pbilosopbie était la marque fâclieuse en France. Sans doute, le système de révolution de la nature, continuée par l'évolution dans rbistoire humaine, ne se rattache, en son principe tragnosticisme, qu'à un absolu, soustrait à riulelligence, et dépend. i)our ce qu'on en peut connaître, de la Force- Matière et de ses transformations. Ce plan du monde est doue celui d'une doctrine athée, mais au moins, dans l'idéal qu'en son naturalisme optimiste, elle se propose comme la lin du progrès, celte doctrine se dislingue à la fois par les sentinu'uts de liberté de la démocratie moderne (protestantisme et révolution;, et satisfait aux aspirations communes des sectes socialistes depuis Saint-Simon et Fourier, dans tout le cours du siècle. L'évolutionisme ne s'est répandu en Franc(» que par de faibles ou vagues adhésions, sous des iniluences mêlées, sans pouvoir y constituer une école philoso-
phique, et sans y provoquer de sérieux débats, ni dans sa })arlie pliysique. ni pour ses thèses de logique et de métaphysique. Seules, les idées générales d'évolution, et hi tendance à ne considérei' la vérité et les êtres que sous l'aspect Aw devenir, ont passé de plus en plus à l'état d'une mélliod(» que de nombreux esprits regardent comme délinitive, et que la plupart suivent désormais connue d'iustincl. Mais cette tendance est l'ellet d'une éco/iUioii mentale, — i)ermettons-nous ici l'emploi Ay\ terme à la mode, — qui n'avait pas attendu pour s.e manifester de tous cotés, que H. Spcmcer eut conslUiK' nUét/ralrmen/ Je savoir sur ce principe. Elle date s[)éculativement de l'importation de la philosoj)hie de Schelling et de Hegel, et elle a, pour ses facteurs les plus actifs, les travaux historiques, qui sont, avec ceux de la science exj)éri mentale, — naturellement progressive par la vertu |>ropre de sa méthode d'élaboration, — le principal hoiiiieiir du siècle dernier, mais dont l'esprit, peu à peu sul)slitué partout à celui de la recherche de la vérité stable, a détrôné la philosophie. En somme, et hormis en liisioire luilurelle, où même encore il faut remarquer que Darwin et Lamarck, bien plutôt que Spencei', fournissent des hypothèses à nos savants, auti'efois timides baconiens^ l'évolutionisme règne chez nous comme esprit général, non comme système. Des sytèmes généraux, ou n'en voit nulle part. Mais alors on ne connaît donc plus de pj'incipes ca[)ables d'en être les fondements, et de porter l'édilice de la philosophie élevée comme science par la méthode synthétique ? C'est donc l'éclectisme ?'
C'est l'éclectisme, quoi qu'on puisse dire, l'éclectisme avec le genre de scepticisme réel qui lui appartient, mais avec cette dillerence, que, sans être soumis, dans l'état présent des choses, à une autorité doctrinale, non plus qu'à une surveillance qui mette de strictes limites
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à la liberté des professeurs, renseignement, toujours dogmatique dans sa forme, est ou réglé par des programmes, ou modéré dans tous les cas par une sorte de raison pratique de la cluiire. Ce sont des convenances qui ont leur raison d'être dans ce fait, que les croyances courantes de la société, réelles ou seulement oflicielles qu elles puissent être, seraient oiïensées par la déclaration ouverte que beaucoup d'entre les piofesseurs auraient à faire à leurs élèves de leurs opinions pei-sonnelles sur certains jjoints capitaux, si c'était là ce qu'on leur demande. Dans l'enceinte de leurs obligations, ils font à leur usage un choix d'explications et d'arrangements de thèses, dont on ne saurait naturellement exiger de la plupart qu'ils sachent former un tout cohérent et vraiment philosophique. Comme il n'y a guère que des apparences d'écoles vivantes, assimilables aux écoles du temps passé, il ne se trouve pas non plus de réels disciples. Les maîtres continuent à s'occuper beaucoup d'histoire de la philosophie, mais ce n'est pas pour faire sortir, de l'examen des docirines. une doctrine à leur opposer, et qui les juge toutes. Ceux qui s'estiment eux-mêmes les plus avauers. mnis qui ne sont que les plus résignés à ne savoir ce (ju'ils doivent croire, regardent la constitution de la philosophie comme une o'uvre conliée au temps, et remise au progrès, qui résultera quehiue jour peut-être d'une immense agglomération de connaissances, surtout expérimentales, mais qui n'est pas actuellement exécutable. Peu s'en faut cependant qu'ils ne comprennent, car ils s'en montrent quelquefois elTrayés, que la tache restera toujours impossible, de relier, sans en posséder le lien, des éléments de savoir que, suivant leur métliode, ils considèrent comme obtenus toujours à l'état délié. Ces philosophes confondent la philosophie avec la physique, ou ne sont que des positivistes inconscients.
Ceux donc d'entre les curieux de la pensée qui ne pensent point pnr eux-mêmes, les natures de disciples, trouvent peu de direction chez les maîtres. Un genre d'éclectisme assez répandu est celui qui préconise la conciliation des contradictoires : du relatif et de l'absolu, de phénoménisme et de la substance, du fini et de l'infini, du déterminisme et de la liberté. Il faudrait ajouter : du principe de contradiclion avec les thèses qui en impliquent la négation ; car c'est là ce qu'^n fait partout. Jamais l'usage, on dirait presque, jamais le sentiment de la logique n'est descendu aussi bas que nous le voyons aujourd'hui : effet probable de l'immense diffusion d'une presse périodique dont l'argumentation, improvisée pour les besoins du jour, est ordinairement appuyée sur des données menteuses, et composée de raisonnements sans précision ni méthode. La conciliation des contradictoires est, nous avons pu nous en convaincre au cours de notre étude historique, une obligation commune imposée aux doctrines réalistes de l'absolu, et ces doctrines, ce sont toutes celles qui traduisent en termes de philosophie dogmatique le panthéisme vague, autrement dit, l'athéisme discret, la plus répandue des opinions confuses de la libre pensée. Sa formule claire, que nous avons pris à tache d'élucider par nos Dilemmes \ est que l'individu et la personne ne sont dans le monde que des apparences passagères, et que l'univers est le développement de la Chose, inconnue en soi, manifestée dan^l'inhui du temps et de l'espace. La formule du personnalisme, la même que celle d'un véritable théisme, est que les idées de relation sont seules intelligibles, et, seules, peuvent définir intelligiblement la réalité, en cette équation de la pensée et de l'être qui est la vérité. Et la Relation est
' Les Dilemmes (le la métapliysîque pure^ F. Alcan, édit.> 1001. Re.xouvier. — Problèmes métaphys. 28
le nom même de rintelligence prise dans Tabstrait, c'est-à-dire un nom de la Personne, mais considérée alors dans l'ensemble des lois qui président à toutes les modifications de la conscience et qui la supposent.
Nous avons apprécié librement et en toute sincérité le caractère et les idées de quelques penseurs dont nous avons été le contemporain, parce que leurs noms appartiennent à l'histoire et que leur influence s'est exercée sur le siècle écoulé. De ceux-là, nous avons seulement omis un philosophe, non pas iVan(;ais d'ailleurs, mais de langue française, métaphysicien éminent, et le seul qui eut vraiment droit à ce titre : Charles Secrétan. Il fut notre ami, adversaire en un point capital, allié en d'autres. Il ne convient pas que nous parlions ici de ceux qui vivent et travaillent à Theure présente^ et dont plusieurs seraient grandement à excepter des jugements d'ordre général que nous nous sommes permis. Mais ce n'est pas seulement une juste réserve qui est à faire, en ce qui touche les personnes ; nous devons dire que, à considérer l'ensenible du monde des lettres, la classe des philosophes est incontestablement la moins exposée aujourd'hui à des reproches encourus par un esprit de réaction profond qui a tout dominé pendant le XIX® siècle, et qui menace visiblement de rendre au cléricalisme une grande i)arlie de sa force passée. C'est même ce qui explique que les philosophes soient si peu populaires auprès des lettrés sans philosophie, et la philosophie si peu goûtée des historiens, et traitée par la critique avec légèreté. Mais la pliilosophie, depuis le déclin de l'éclectisme, depuis la publication du beau rapport de Félix Ravaisson, qui en présagea la fin, est dans la voie d'une renaissance. Un très réel esprit scientifique y a pénétré de tous côtés, et cela sans positivisme, môme à ne consulter que ceux des travailleurs du champ des
idées qui se refusent à élever leurs vues jusqu'aux souverains principes. Le matérialisme, contre lequel la doctrine spiritualiste était sans force, est entièrement désarmé par le progrès de l'idéalisme chez les esprits philosophiques. Il n'y a, croyons-nous, aucune exagération à dire que la révolution à laquelle nous assistons dans la manière dont les penseurs profonds conçoivent désormais le fond de l'existence a pour la philosophie une importance comparable à celle de l'apparition de la méthode de Descartes au xvii ^ siècle. Elle ne met plus fin seulement au réalisme scolastique, qui a peu survécu à Descaries ; elle plane au-dessus de l'étude des principes en son ensemble, depuis le siècle des Thaïes et des Pythagore. Mais l'idéalisme est lui-môme resté, après Berkeley, après l'empirisme sensationiste, entaché d'un vice radical : il a été un réalisnie des idées. Il faut qu'il s'élève à la pure méthode de la conscience, au personnalisme. On ne semble pas encore assez comprendre que c'est la conscience personnelle qui est à la fois la matière et l'agent des idées, leur condition sine qiui non d'existence et d'élaboration, et non point les idées qui sont des choses dont se composent les consciences. Vienne donc le jour où le philosophe idéaliste ne sera plus exposé, en négligeant la Personne dans l'exposition théorique du monde de la pensée, au reproche adressé jadis par Aristote à Anaxagore, qui laissait de côté, dans son œuvre, autant qu'il le pouvait, Y Intelligence, sa propre découverte en tant que principe, et aurait voulu tout expliquer sans elle ! « Ces philosophes, dit Aristote, parlant de ceux qui posent des principes et ne s'en servent pas, ces philosophes n'ont pas l'air desavoir qu'ils disent ce qu'ils disent en effet; car on ne les voit jamais, ou peu s'en faut, faire usage du principe. Anaxagore se sert de l'Intelligence comme d^une machine, etc. »
436 DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA PIlILOSOPilIE EN FRANCE
LE NEOGRITICISME