DOCTRINE D'ANAXAGORE
même; elle devenait une essence séparée, divisible entrant en quantité plus ou moins grande dans les corps selon le degré d'excellence de leur conformation, et leur communiquant la connaissance en même temps que leur imprimant les mouvements qui les constituent; c'était enfin une matière active, et, au fond, avec moins d'ampleur dans le concept, le monisme de l'Infini du vieil Anaximandre ; mais néanmoins une sorte de reconnaissance spéculative opérée dans le sens de l'idée démiurgique, et qui devait souvent recevoir dans la suite une interprétation théiste.
L'idée originale qu'Anaxagore se formait de la composition de la matière passive, dont le Noih, c'est-àdire une sorte de matière active correspondante, avait à mettre en ordre les éléments, ne peut paraître aujourd'hui que bizarre. Elle nous donne, en effet, la juste mesure de tout ce qu'on ignorait alors de chimie et de physiologie pour se rendre compte des faits les plus élémentaires de la nutrition. Anaxagore rejetant le transformisme, et non moins éloigné de l'atomisme de son contemporain Démocrite, n'imagina pas que les os et le sang d'un animal fussent composés d'autre chose que de très petits corpuscules osseux, et de gouttes de sang minuscules, renfermés dans les aliments; et ainsi des autres tissus et de tout le reste de la nature ; chaque produit organique discernable serait fait de la réunion de particules de la môme espèce, qui pourraient se trouver partout. Ces atomes qualitatifs ; — c'est exactement le nom qui leur convient, — sont les éléments de l'Infini d'Anaximandre, intei^rétés et définis par Anaxagore. Il les suppose en nombre infini, en effet, et attribue au Nous la fonction de les démêler, et d'engendrer toutes choses en formant pour chacune un groupe d'homéoméries, ou particules semblables. Le caractère exclusivement mécanique du sys-
tème ressort fortement du fait que son auteur néglige, en imaginant ainsi de simples assemblages, la loi essentielle et constitutive de Torganisation, c'est-à-dire les rapports qui doivent exister entre les cléments divers pour qu'ils soient adaptables à des fonctions communes, et que leur association conduise à des fins telles que les présente la nature.
L'absence d'un vrai principe de finalité, ainsi que de toute action intelligente réelle — deux points inséparables, — fut relevée par Platon et par Aristote, dans le système d'Anaxagore : « Anaxagore, dit ce dernier, emploie le Noih en guise de machine, il lui demande Fexplication d'un phénomène, quand il n'en trouve pas d'autre ». Cette critique signifie sans doute que cherchant partout la machine dans le phénomène il prend le Nom lui-môme pour en tenir lieu, quand il n'en découvre pas une plus particulière. « Anaxagore, avait déjà dit Platon, dans le PhédoH, ne voit que la cause de ce qui est; il ne voit pas cette autre chose : celle sans laquelle la cause ne serait pas cause. 11 y a la matière et l'instrument, mais il y a aussi le bon, le divin, l'immortel principe, seul capable de lier et d'embrasser tout ».