LES SOPHISTES, SOCRATE
métaphysique réaliste va régner sous de nouvelles formes. Une période d'anarchie dans les idées, celle des Sophistes, suivra les efforts du génie pour donner, à des points de vue divers et contradictoires, l'explication du monde. La méthode psychologique sera créée, grâce au retour sur lui-même de l'esprit impuissant à déterminer par une vue directe le sujet universel' des phénomènes. Mais cette nouvelle méthode s'arrêtera presque sans progrès dès son origine, et subira ensuite une longue éclipse. L'idéalisme trouvera un obstacle insurmontable dans le persistant instinct réaliste des penseurs.
A ce moment de la philosophie grecque qui se défifinit, mais très imparfaitement au point de vue intellectuel, comme le moment des sophistes, l'idéalisme, sous 1 aspect que nous lui connaissons de nos joursdans l'école psychologique empiiiste, était près de se produire. Mais l'empirisme scientilique ne put jamais se formuler dans l'antiquité. Il dut prendre la forme sceptique, et ce fut l'école de Démocrile qui inclina dans ce sens.' La nature vraie des atomes, se disait-on, n'est pas perceptible, et leurs combinaisons en donnent à percevoir une, toute différente de la vraie, avec des qualités inexplicables ! Comment ne pas douter de la vérité d'une perception, qui change selon des circonstances et des dispositions qui devraient être indifférentes pour la connaissance de l'objet ?
La conclusion était que la nature de la chose externe est impénétrable. Des expériences, les mêmes à ce qu'il semble, ne donnent pas lieu à des impressions toujours le mômes, ou pour tous. Tout est relatif. « L'homme, dit Protagoras est la mesure de toutes choses : de celles qui sont, pour savoir ce qu'elles sont ; de ce qu'elles ne sont pas, pour savoir ce qu'elles ne sont pas ». — « Cela est vrai pour chacun, qui paraît à chacun. »
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La seconde de ces sentences est moins authentique que la première, et leur portée n'est d'ailleurs pas la même. La relativité et le jugement des choses remis à l'homme n'excluent pas l'existence d une vérité de fait, en une relation et sous des conditions données; mais l'apparence et l'accident, regardés comme la vérité pour l'individu qui les perçoit, c'est la négation de la vérité commune à tous. Là seulement est le sophisme. Protagoras n'aurait pu en soutenir sérieusement la thèse sans accorder à l'opinion d'un adversaire autant de vérité qu'à la sienne propre, ce qui eût été la ruine de son enseignement. Mais la formule de V homme mesure des choses, appliquée spécialement à la sensation, que Protagoras regardait comme la base de la connaissance et comme ne la fournissant qu'incertaine, pouvait servir à combattre le dogmatisme, parce que l'impuissance éclatait de mesurer par la sensation variable l'objet censé fixe.
Protagoras faisait un emploi logique de la thèse de Técoulement phénoménal, empruntée à Heraclite (V), en combinant l'inconsistance du sujet de la sensation avec l'instabilité de l'objet sensible. La relation de ces deux facteurs de la connaissance, variables l'un et l'autre, ne permet à l'affirmation de se porter sur rien de fixe. L'analyse des rapports au point de vue du pur empirisme, en l'absence de la notion de loi, conduisait ainsi la critique psychologique, à son début, au môme résultat, c'est-à-dire à la négation de la possibilité du savoir, où, deux mille ans plus tard, la méconnaissance de la même notion devait mener les plus hardis des psychologues empiristes modernes.
De semblables difficultés soulevées pour la définition des idées morales firent de Protagoras, et des sophistes en général, des négateurs de la justice et du droit, dont ils ne voyaient nul fondement naturel. Ils arguaient
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de l'expérience, qui montre l'application de ces idées variable selon les lieux et les temps, et ne reconnaissaient, avant la coutume, que des conventions, basées sur l'intérêt, pour l'origine des institutions et des lois. C'était là l'un des thèmes ordinaires de l'enseignement des sophistes ; ils en partaient pour substituer l'intérêt individuel à l'obligation, dans les maximes; et ce fut là le point de départ de la critique opposée de Socrate leur adversaire, que l'ignorance des conservateurs con^ fondit avec eux. Socrate se proposa d'amener les notions morales à l'état de théorie par l'analyse, la définition, la classification des idées, et d'en faire sortir la science politique. Sur le chapitre des connaissances ph^/siçues Il partageait l'attitude de négation des sophistes, et tirait le même parti qu'eux des contradictions des doctrines, pour conclure à la reconnaissance de l'inscience Tel est le sens de la déclaration socratique : je ne sais que cela : que Je ne sais rien.
L'effet de la constatation des contradictions irrémédiables, à ce moment de l'histoire de la philosophie lut de forcer le penseur à se replier sur lui-même à prendre l'homme, ses idées, ses facultés, pour l'essentiel sujet d'études. De là une première époque de k critique de la connaissance : la psychologie et la morale devenues des sujets d'analyse ; mais ce n'est pas encore 1 examen des principes formels du jugement et de leur autorité. Platon et Aristote, disciples de Socrate, forment, au milieu d'une grande dispersion d'idées cri-
lirr^'"'"'''^''' "'' ^'"^"P" métaphysique du plus haut nieret. Leurs travaux sont restés une source importante d enseignement pour tous les temps. Mais après eux, -deux systèmes, aussi arrêtés, aussi absolus, que 1 avaient été les plus anciens, se partagèrent en grande partie la faveur publique, tandis qu'en face de ce dogmatisme divisé contre lui-même, quelques philosophes
Renouvier. - Problèmes rnétaphys. 4
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m LE MONDE SUIVANT L'ANCIEN ESPRIT HELLENIQUE
prenant conscience du pouvoir qu'ils avaient sur leurs propres opinions pour les incliner en un sens ou en l'autre des doctrines proposées, fondaient le scepticisme sysiémalique. Pyrrhon fut le contemporain d'Aristote. Les analyses critiques de ses disciples ne rendirent pas dans la suite de moindres services à Fétude des conditions du savoir que les théories du Lycée à l'étude ratiojielle des questions.
Au moment où parut Socrate, le dogmatisme était à liout de voies. Socrate tirait de la situation une juste conséquence en transportant la philosophie du ciel sur la terre, de la nature à l'homme; mais, inconscients de l'œuvre vraie à faire, les sophistes, eux, n'apercevaient dans l'esprit humain que l' insuffisance et le désordre des sources de savoir. Le principe de l'ordre était il découvrir. Les sentences décriées et mal comprises de Protagoras énonçaient ileux vérités : l'une que loui est relatif, mais il aurait fallu montrer les relations dans les lois de l'esprit, h\ où elles apparaissent constantes; l'autre, que l homme est la mesure du vrai et du faux, d'où il suit que c'est dans riiomme qu'on doit la prendre, mais dans ceux des rapports de ces idées que l'étude de l'homme peut révéler comme fixes. Ces conditions ne pouvaient être remplies par la doctrine empiriste des qualités sensibles regardées comme l'objet et le moyen de la connaissance. L'adéquation établie par Fatomisme entre des composés d'atomes fixes, insensibles, et des impressions sensorielles flottantes faisait de la perception un mystère. De \k les sentences de Déniocrite, rapportées par la tradition à côté de l'hypothèse des atomes, sur la profondeur du puits où se cache la vérité.
Le génie de Socrate, qu'on n'a point élevé trop haut, % donné à la philosophie son sujet et sa méthode. Le