LA THÈSE DE L'ÉTERNITÉ SIMULTANÉE
futurs, et qui ne peuvent par conséquent ne pas arriver, puissent pourtant ne pas arriver quand ils dépendent d'une libre détermination de l'homme. La définition de l'éternité donne, selon Boèce, à cette difficulté, une réponse définitive et de la plus inébranlable vérité, quoique à peine accessible à d'autres qu'à un profond contemplateur du divin [divini specnlator), « Un seul et même événement futur, dit-il, s'il est rapporté à la connaissance divine, se présente comme nécessaire, et, s'il est considéré au point de vue de sa nature, apparaît comme entièrement libre et absolu ». Les deux points de vue sont celui du temps et celui de l'éternité simultanée. Entre deux vérités de point de vue^ et contradictoires l'une de l'autre, il doit y en avoir une, ce semble, qui est la vérité pure et simple, et l'autre qui serait une erreur au fond. Mais le besoin logique de prendre ainsi la question n'a jamais assez touché les théologiens; ou bien ils se sont aveuglés pour n'être pas forcés de renoncer au dogme de la prescience. Soit qu'on admette, en effet, l'éternité successive, ou l'éternité simultanée, la prescience certaine, d'un côté, l'intuition immédiate, de l'autre, auront toujours la môme signification eu égard à la Providence : à savoir, la certitude du futur, l'impossibilité que le futur soit différent de ce que Dieu, de manière ou d'autre, connaît, comme devant appartenir à tel moment du temps, parce que le temps n'est rien de réel.
En effet, soit que la loi de succession appartienne à l'esprit créateur comme sa propre condition de connaissance, soit que l'acte créateur ait institué cette loi comme une simple apparence pour les créatures, dans le premier cas, le Créateur qui voit en créant et crée en voyant tous les faits à venir en tous leurs rapports ne peut pas plus , sans contradiction , en laisser un seul incertain avant le moment où il doit devenir l'acte de
la créature, que si cet acte lui-même et la création intégrale avec tout ce qu elle contient étaient pour lui (c'est le second cas) l'œuvre du môme instant, l'instant de l'éternité simultanée.
Ainsi la conséquence du dogme de la prescience divine, qui semble de prime abord s'arrêter au prédéterminisme intellectuel, s'étend au parfait déterminisme de l'action divine, sans que le théologien ait besoin de toucher à la réalité du temps, parce que l'agent ne cesse pas d'être l'auteur de l'acte quand il en établit la certitude à travers le temps, au lieu de le produire immédiatement, pourvu qu'il en ait le pouvoir indépendant, et la connaissance certaine avant l'événement. Le panthéisme théologique est imposé logiquement au penseur qui voit quelquefois, dans la prescience infinie, un simple idéal de Fintelligence portant sur l'avenir. Il est vrai qu'on peut essayer de maintenir une distinction entre l'idée du Créateur comme auteur de tout acte, et ridée de Dieu comme être unique de tout être, admettre l'une et rejeter l'autre; mais l'identité, en Dieu, de Vêtre et de la cause, de la substance et de la volonté, de Vinteliifjièle et de Yintelligence ne sont par des thèses propres aux théologiens partisans de l'éternité simultanée, tels que Thomas d'Aquin. Les attributs infinis ne pourraient pas s'envisager unis dans une essence unique possédant en même temps ceux de la personnalité sans y ajouter cette identité fondamentale de Fexterne et de rinterne. C'est un besoin reconnu de la théologie orthodoxe. Le panthéisme s'achève, en se conformant au même point de vue de l'unité intégrale, par Fidentification du général et du particulier, soit dans la représentation, soit dans la réalité. Dieu étant l'Universel constitue les individus en toutes les gradations par lesquelles se déterminent les essences. Dieu, suivant la définition de Scot Erigène, au ix« siècle,
est à la fois le genre, l'espèce et le tout des choses créées, Vêtre unique et véritable de toutes les choses qu'on dit être.