‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 67 sur 148 · PASCAL ET DESCARTES · texte numérisé non relu

PASCAL ET DESCARTES

Le panthéisme théologique a régné durant tout le cours du moyen âge, malgré les réserves et les contradictions de ses propres adhérents et l'hostilité, sévèrement contenue, des nominalistes ou des conceptualistes à partir du xii« siècle. Le principe logique de cette théologie était, en effet, le réalisme, soit que les entités par lesquelles elle expliquait les phénomènes prissent l'aspect platonicien des essences et des idées, et que sa méthode tendît à représenter le monde comme un ordre d'enveloppement des espèces suivant la loi de généralité croissante jusqu'au cjenus generalissimum de l'être, qui serait Dieu, soit qu'un emploi équivalent fût donné aux formes de l'intelligence divine descendues dans la nature, comme l'établit l'interprétation averrhoïste de la doctrine d'Aristote. Les principales hérésies, les plus redoutables pour le réalisme, et qui furent réprimées très cruellement, étaient des extensions téméraires de sa propre doctrine, avec des applications sociales bien souvent auxquelles il n'entendait pas se laisser mener par la logique.

A l'époque de la décadence de Taristotélisme défiguré de FEcole, la philosophie se sépara de la théologie par prudence et pour se donner plus de liberté. On essaya

Renouvier. — Problèmes métaphys. 12

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„g LE PANTHÉISME THÉOLOGIQUE

de rentrer en d'autres voies de spéculation ouvertes par les anciens, et ce fut un progrès pour la critique, mais sans profit pour le renouvellement des idées. Les deux doctrines les plus populaires, les deux sectes capitales du monde antique, l'épicurisme, le stoïcisme, ne pouvaient se prôter à une reslauralion autre que d érudition et d'histoire des idées; le premier, parce que si l'on ôtait, et il le fallait bien, la négation formelle de la Providence et de la vie future, il n'y restait d'intéressant que la physique atomistique, système demeuré aussi arbitraire en ses explications qu'il l'avait été au temps d'Epicurc, et dont la méthode des sciences expérimentales commençantes, au xvi» siècle, était encore fort éloignée; le second, parce que la physique transformiste et évolutioniste des stoïciens avait un caractère encore moins scientifique, en son histoire spéculative de formes et des opérations du Feu artiste, que l'atomisme des épicuriens, dans ses hypothèses sur les figures et le mouvement des atomes en rapport avec les propriétés des corps. La forme matérielle de l'immanence divine dans le monde ne pouvait trouver aucun appui du côté de la science et de l'histoire des phénomènes. La tendance matérialiste, en philosophie, pour ce qui concerne la théorie du cosmos, dut remonter plus haut que Zenon et Epicure, et jusqu'à une doctrine physique, d'origine éléatique, proposée en son temps à titre d'explication des apparences du monde empirique. Telesio s'illustra comme novateur en renouvelant la doctrine des phénomènes de Parménide, parce qu'il s'éloignait ainsi le plus possible de l'aristotélisme et du platonisme. Bacon put l'appeler le premier des hommes nouveaux. Mais, pas plus que Bacon, Telesio n'entendait nier Dieu et la création. Le dogme officiel soutenait avec sa physique un rapport analogue à celui de l'Être pur avec la physique de Parménide.

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L'ANARCHIE INTELLECTUELLE DE LA IlENAISSANCE m

Telesio repoussait comme de pures abstractions les principes de la nature d'Aristote, mais lui-même se donnait pour principes des entités plus injustifiables, qu'il prétendait devoir à Texpérience : Tune passive, et en soi négative, la Matière, qui ne devenait sensible que grâce à l'action des deux autres, et celles-ci, des qualités sensibles réalisées, le chaud et le froid, causes des phénomènes : le chaud, comme principe céleste; le froid, qui est le môme que la terre, comme principe d'immobilité qui lui est opposé. Ces iiouveantés étaient encore enseignées du vivant de Descaries par Campanella, disciple de Telesio, génie original, quoique si arriéré, et adversaire de Galilée. Réfutant les systèmes antérieurs par les arguments des anciens sceptiques, Campanella prenait le fondement de la connaissance dans la sensation, d'où il s'ouvrait, grâce à la Révélalion et à la Foi, d'un côté, aux hypothèses réalistes, de l'autre, une double carrière : en métaphysique, pour donner le gouvernement du monde aux trois Puissances divines d'Être, de Savoir et d'Aimer; en physique, pour multiplier les qualités occultes, les applications arbitraires d'un vitalisme universel; et il accordait sa confiance aux superstitions des astrologues et aux rêveries des cabalistes, à la magie, à la sorcellerie.

Racon, à qui la postérité fit une réputation si durable, ne se distinguait beaucoup, comme penseur, d'un Telesio ou d'un Campanella, ni par une idée plus juste qu'il se serait faite de la méthode scientifique, et de la nature réelle des principes physiques à opposer aux ubstractions aristotéliques, mais seulement par la vive imagination et par la promesse enthousiate des découvertes auxquelles la méthode expérimentale et l'induction vraie devaient, suivant lui, conduire la science une fois délivrée de la logique syllogistique et du gouvernement d'Aristote. Racon ne portait pas un jugement

éclairé de l'état et des progrès, à son époque même, de cette méthode de l'observation et de Fexpénence qu'il préconisait; il ne s'en faisait point une idée précise il ne se rendait pas compte de la marche réelle de l'esprit dans la découverte, et de la difYérence à mettre entre l'induction formelle de la pure logique et l'induction dans les sciences, inséparable de l'hypothèse. En fait, ses inductions propres restaient dans le vague. Il n'était pas au courant de la science de son temps. Son originalité et sa pénétration se montrent seulement, avec son génie d'écrivain, dans les observations d'ordre général, en de très brillants aphorismes, qui, loin de favoriser une philosophie esclave des sens, sont une préparation de la philosophie critique, et de celle-là môme qui doit aboutir à l'idéalisme (XXX). Il joignait à une profonde défiance du pouvoir de l'esprit pour combler l'intervalle de ses perceptions et des choses, une ardeur extrême à annoncer les bienfaits que l'humanité devait obtenir d'une science toute tournée à la recherche des liaisons empiriques des phénomènes. Quant aux sujets d'une portée supérieure, dans les doctrines philosophiques. Bacon s'en remettait aux croyances théologiques en termes généraux, et les glorifiait sans entreprendre de les discuter.

Les spéculations les plus hardies, en apparence du moins, qui firent sensation au xvi^ siècle, et qui paraissaient' ouvrir des voies nouvelles parce qu'elles étendaient avec audace, sans méthode rigoureuse et sans respect de l'autorité, les applications des plus anciens procédés de l'esprit humain, le symbolisme et le réalisme, ces spéculations auxquelles se mêlait du génie chez les Paracelse, les Van Helmont, Cornélius Agrippa, et d'autres moins célèbres, n'enrichirent, contrairement à l'ambition de leurs auteurs, le savoir humam que dans la partie qui devait leur sembler relativement in-

fime : la physique la plus empirique, l'alchimie en passe de devenir la chimie. Elles représentèrent si bien le dernier effort, et le plus déréglé, d'un genre de conceptions devenues étrangères à l'esprit moderne, qu'on a de la peine aujourd'hui à les traduire en termes accessibles et clairs. Au fond, malgré l'anarchie intellectuelle témoignée par de nombreuses excentricités de doctrine, en ce temps de décadence de la scolastique, la philosophie restait toujours éminemment représentée par le néoplatonisme et Faristotélisme en leur rivalité, et cet état de choses devait se prolonger jusqu'au moment où une vérité nouvelle, d'ordre universel, obtiendrait assez de crédit pour supporter le poids d'un système entier, logiquement déduit.

Le néoplatonisme, à son réveil au xv^ siècle, — il n'avait été qu'endormi pendant le moyen âge, — avait jeté un si grand éclat, et si peu alarmé l'orthodoxie, en Italie, qu'on put croire un moment à la restauration d'une sorte de paganisme dont aurait eu à s'accommoder la tradition catholique ; il resta pendant le xvi" siècle, et encore après, le centre commun d'inspiration des systèmes dont les auteurs, comme Patrizzi, le plus ardent et le plus illustre des adversaires d'Aristote, remettaient en honneur le syncrétismç et tout le fatras des superstitions des successeurs de Plotin, dans l'antiquité : les sciences occultes et les révélations d'Orphée, d'Hermès et de Zoroastre. Les élucubrations de ces philosophes avaient, malgré l'émanatisme qui en faisait le fond, une affinité réelle avec le panthéisme théologique, et il suffisait que sincèrement, ou par le parti pris d'une accommodation forcée, ils fissent profession de croire h la création, à la divinité du Christ et aux mystères, pour qu'ils pussent échapper à la persécution ecclésiastique. Il en fut autrement de Giordano Bruno et de sa doctrine, quoique semblable au panthéisme théologique

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du cardinalde Cuss, son précurseur à cent cinquante ans de distance, qui n'avait point encouru la condamnation. La cause en était, que cette doctrine, chez Bruno, ardent propagateur de la croyance nouvelle, illégitimement conclue des découvertes astronomiques, en l'existence d^une infinité de mondes, ruinait, en même temps que le système scolastiquement consacré des sphères d'Aristote, la croyance commune à l'unité do la création, si naturellement adaptée à l'unité du créateur, à sa personnalité, à sa Providence.

Selon Nicolas de Cuss, Dieu, l'unité absolue, réunit en lui l'infini do grandeur à l'infini de petitesse, et enferme entre ces deux infinis la création. Nous connaissons la création par le nombre, soûl accessible pour nous, tandis que le créateur et la création, identifiés dans rUnquiest Tout, constituent l'Inconnaissable, ohjet de cette docta ignorantia. Bruno embrasse avec enthousiasme ce panthéisme mystique, auquel il n'adapte pas, comme son prédécesseur, une théorie de la trinité catholique ; mais tout en ramenant comme lui le monde au principe inconditionné des conditions, qui est aussi la cause formelle et finale de tous les êtres, et en qui le pouvoir et l'exister, le possible et le nécessaire se confondent, il nous incline à voir la réalité vraie dan^ ce qu'il appelle Y ombre de ce Dieu : la matière, les productions infinies qui, descendues de l'abstraction suprême où tout s'opère simultanément dans l'éternel mstant, s'étendent dans le temps et dans l'espace sans .bornes. Et toutefois, entre ces deux termes extrêmes, l'un absolu et l'iniinie division, il est bien vrai que ce panthéisme réduit les individus à des ombres et ni' laisse aucune place à la personnalité dans l'univers, non plus qu'à la conscience dans l'idée de Dieu.

Il faut reconnaître que l'aristotélisme, en butte aux attaques passionnées des adversaires de la scolastiquc.

tant des novateurs à l'esprit scientifique comme Pierre la Ramée, que des penseurs à idées chimériques, tels que Patrizzi, était encore au xvi® siècle, et avant le Discours de la méthode^ au xvii% la plus rationnelle d'entre les écoles. Cet aristotélisme est celui qui, échappé aux formules de l'Ecole, s'appliquait à commenter directement le maître et à rechercher sa véritable pensée. L'interprétation du point resté le plus obscur dans la doctrine de l'Intelligence, divisait ses partisans en deux classes : les averrhoïstes et les alexandristes. Ils étaient tous également opposés à l'orthodoxie catholique : les premiers, — dont Cesalpini.fut le plus éminent par ses mérites comme savant naturaliste , — parce qu'ils regardaient l'intelligence de l'homme comme une parcelle de l'intellect universel émané des sphères célestes : opinion qui cependant les rapprochait du panthéisme théologique, mais les éloignait de l'idée propre de l'âme; les seconds, tels que Pomponazzi, critique exact et raisonneur sévère, parce que la négation de l'immortalité de Fàme résultait à leurs yeux de l'esprit de la psychologie d'Aristote.

Les philosophes de cette école, professeurs dans les chaires les plus célèbres en Italie, furent des agents très sérieux du progrès de la critique en philosophie.

Constamment persécutés par l'Eglise, ils introduisirent l'usage excusable, longtemps continué après eux, et à leur exemple, de distinguer, dans les opinions qu'ils professaient, l'aspect de la foi d'avec l'aspect de la raison. On put, sans tromper au fond personne, se dire soumis aux décisions de l'Église, là même oii l'on prétendait établir rationnellement des thèses qui en impliquaient la contradiction ; mais on était ainsi forcé de s'interdire la discussion des dogmes en eux-mêmes, et l'habitude se perdit par suite de regarder comme du

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domaine de la philosophie, à aussi juste titre au moins que de la théologie , les questions qui avaient été le sujet continuel des débats de la scolastique. 11 advint delà que la méthode et la doctrine de Descartes , quand elles se produisirent en obtenant plus ou moins l'adhésion de beaucoup de ceux que leurs attaches dogmatiques traditionnelles semblaient devoir en tenir éloignés, si elles ne furent pas à labri des accusations d'hérésie, se trouvèrent cependant n'avoir introduit d'une manière positive aucune déclaration sur les points fondamentaux qui, depuis quatre siècles, avaient le plus passionné, et qui occupaient encore les esprits fortement en ce temps, qui était celui de

Pascal.

Le philosophe réformateur, très formellement orthodoxe, avait eu soin, en confirmant les souverains principes de théorie contre lesiiôertins, de laisser aux théologiens les thèses réputées spécialement théologiques. Il avait élevé celles qui sont le plus inévitablement communes à la philosophie et à la théologie à une hauteur d'abstraction qui empochait qu'on n'en vît des conséquences semblables à certaines doctrines scolastiques des plus disputées. Son but était de faire recevoir sa méthode et sa physique dans l'enseignement, dont les jésuites étaient en bonne partie les maîtres. Sur d'autres points, il avait préparé des solutions en posant des principes. Elles tendaient au panthéisme théologique par certains côtés de ses tendances personnelles, quelquefois contradictoires peut-être, et surtout grâce à la puissance des traditions (XXVI), et ses illustres disciples ne manquèrent pas de les apercevoir et de les dégager. Mais les historiens de la philosophie et les critiques superficiels ont profité de l'apparente lacune pour ignorer que l'école cartésienne a été dans ses rapports avec la théologie une continuation donnée, quoique à

LE SCEPTICISME

l'aide d'une méthode entièrement renouvelée, à une doctrine d'absolutisme divin dont le thomisme avait été le plus grand représentant dans l'École jusqu'à ce

moment.

L'orthodoxie théologique de Descartes nous tromperait singulièrement, si elle devait nous fermer les yeux à l'originalité et à l'importance de l'introduction de la méthode rationnelle et synthétique en philosophie. Ce fut plus qu'une réforme, une révolution, avec des apparences de conservation, et dont le point de départ était et ne pouvait être, pour la philosophie, que le scepticisme. On a fort mal compris le doute méthodique. Méthodique, le doute devait l'être; car il est assez clair qu'on ne peut pas procéder à la recherche d une vérité première , — comme Descartes l'entendait , — sans mettre en suspicion les vérités qu'on a tenues jusquelà pour légitimement acceptées, mais dont on n'a point découvert le fondement certain; et réel, le doute l'était aussi, à ce point de vue tout rationnel, puisque Descartes nous dit, dans le Discours de la méthode, qu'il n'a rien appris de certain de ses maîtres, et que c'est lui qui a reçu, un jour, à la suite de ses réflexions sur la méthode des mathématiques, l'illumination d'un principe d'où toute science pouvait tirer sa démonstration, et toute découverte être attendue, par la voie de la déduction. L'ignorance de la question a seule fait dire aux adversaires de Descartes qu'il était assuré par avance des propositions dont il voulait mettre la vérité sous l'artificielle sauvegarde de cet aliquid inconcus-

sum.

Il n'est nullement certain d'ailleurs que la pensée de Descartes n'ait point traversé dans sa jeunesse une période de scepticisme proprement dit, ou philosophique, en mettant seulement à part la reconnaissance des lois géométriques, et probablement des « vérités de

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foi », qui ne passaient pas pour incompatibles avec le pyrrhonisme ; bien au contraire. On lisait beaucoup les Essais, en ce temps où on lisait si peu de livres; et Montaigne enseignait, tout comme Pyrrhon, que nous ne savons rien, hormis le phénomène^ mais qu*il est toujours sage de suivre la coutume. C'est justement ce que Descartes dit, dans le Discours, en posant les préliminaires de ce Cogito ergo siim, par lequel il passe du phénomène à la substance. Après Montaigne, il y avait eu Charron, qui vivait encore, et publiait son Traité de la Sagesse au moment où Descartes naquit ; et à ce môme moment, le pédant Levayer, précepteur de princes, avec son Dialogue â V imitation des anciens sur les contradictions des opinions humaines; et Sanchez, dont le livre très répandu : Déprima iiniversali scientia, qiiod nihil scitur, paraissait en deuxième édition Tannée môme d'avant le Discours. Vers le temps où Descartes publiait les Principes de la philosophie, le plus illustre de ses contemporains, Pascal, esquissait dans ses Pensées une démonstration mathématique de cette thèse : que Dieu ne pouvant ôtre démontré à la raison, le plus sûr parti pour un homme, né en pays catholique, est de se faire croire à lui-môme ce que rÉglise catholique lui prescrit de croire, et pour cela de pratiquer le culte avant d'avoir la foi.

On peut rattacher au scepticisme, quoique en dehors de toute philosophie, l'attitude des incrédules, ou libertins^ qui étaient nombreux et hardis, animés du mémo esprit que ceux qu'on vit, à l'issue du régime oppressit du « grand roi », attaquer ouvertement le dogme, et, de là, la métaphysique, parce qu'elle était alliée à la théologie, c'est-à-dire à l'Eglise.

Pour rester dans le domaine de la philosophie, il suffit de remarquer que les tentatives de restauration des doctrines antiques, depuis la Renaissance, donnaient

LE SCEPTICISME

par leur impuissance et leurs divergences une force particulière aux arguments de celle d'entre elles, le scepticisme, qui se fondait sur les contradictions mutuelles des autres, en y joignant le rappel des difficultés du dogmatisme, auxquelles pas une encore n'avait su répondre. De là partait, comme une déduction du scepticisme lui-môme, une méthode d'apologétique des « mystères de la foi », qu'on disait inaccessibles à la raison, mais non pas plus que ceux de la nature et de l'esprit, dont disputent les philosophes, et qui procurent aux croyants de grands avantages. C'était donc bien là le réel et très sérieux point de départ d'un métaphysicien s'offrant à faire voir que la raison était capable de donner un fondement nouveau, très certain, aux connaissances humaines, qui serait aussi un moyen de les promouvoir. Enfin, ce point de départ, Descartes ne l'a point nié, il a dit au contraire, ayant à préparer le siège de ce principe du savoir, dans l'inscience antécédente, et répondant à Hobbes qui lui reprochait d'avoir, en publiant de « nouvelles spéculations » remâché « des choses si vieilles », que ces choses lui avaient toujours semblé très nécessaires pour u préparer les esprits des lecteurs à considérer les choses intellectuelles et les distinguer des corporelles » et pour faire valoir comme fermes et assurées les vérités capables de résister à des doutes si généraux et si extraordinaires.

Depuis Pyrrhon, depuis l'époque d'Aristote, environ, le scepticisme avait duré, sans changement, appuyé sur des arguments dont on avait formulé des tropes inflexibles qui, pour être nettement irréfutables, devraient peut-être s'énoncer en trois points seulement, qui en donnent d'ailleurs un résumé exact :

1° Il n'y a possibilité de démontrer, sans cercle vicieux ou sans pétition de principe, aucun critère de jugement proposable pour les assertions qui dépassent le phéno-

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mène actuel et immédiat de chacun. C'est l'argument

logique ;

2° Il y a contradiction entre les critères de jugement soutenus par différents philosophes ; il est toujours possible d'opposer des raisons aux raisons apportées à Fappui d'un critère du jugement ; et il n'existe pas de moyens sûrs de produire la conviction du philosophe qui conteste la valeur de ce critère. C'est l'argument tiré de Texpérience ;

3** L'intervalle entre les mots, ou idées, et les choses dont on parle est infranchissable; leur rapport n'admet pas de vérification. Le désaccord des jugements est donc invincible. C'est l'argument métaphysique.

De ces arguments réunis ressort, en fait, la condition du penseur qui se prononce sur une question d'après un certain critère : il est dans l'état intellectuel dit de croijance, dont le sens pratique est assez clair. Celui qui, après examen de toute croyance à sa portée, déclare son parti pris de n'en accepter aucune, hormis celles qui dépendent pratiquement de ses impressions actuelles et de son expérience, celui-là est le sceptique. Sa position philosophique est inexpugnable ; il y a erreur logique, ignoratio elenchi, refus de comprendre, à lui objecter ses propres opinions, ses arguments, l'étalage qu'il en fait : il ne les nie point, ce sont ses phénomènes.

L'école sceptique de l'antiquité a produit , outre sa propre et invariable doctrine, des analyses critiques sur différentes notions des plus communément disputées entre les écoles rivales. Ce sont de curieuses anticipations sur la critique moderne, et dont la similitude deviendrait frappante si Ton substituait au réalisme, toujours très accusé, des idées métaphysiques des anciens le langage psychologique de Hume ou de Kant. En dépit de l'obscurité ou de la subtilité de la forme, on sent que les mêmes difficultés ont toujours apparu à l'analyse, et

LE PYRRHONISME DE PASCAL l»^

celles qu'iEnésidème a réunies sur la cause et l'effet mettent bien en évidence l'inintelligibilité de la transitivité des causes. Mais tout cela fut de nul emploi pour la philosophie de l'antiquité; quand le scepticisme dut disparaître du théâtre des idées, parce que des croyances générales s'établirent dans le monde, et que l'incrédu- Kté, — qui d'ailleurs est tout autre chose que le scepticisme, — fut obligée de se dissimuler, toute recherche dut être abandonnée qui aurait eu pour objet de mettre en question le fondement de la certitude. On croyait savoir parfaitement où était ce fondement, et qu'il n'était

que là.

Ce fut donc seulement quand l'incrédulité osa se montrer, à l'issue des siècles de foi, que le scepticisme reparut aussi, et on le trouva d'un emploi très avantageux alors pour abattre les prétentions de la raison, opposée aux dogmes de l'Église. On fit valoir ces derniers, non plus en eux-mêmes, c'eût été se contredire, mais à titre de coutume infiniment recommandable, comme principe de conservation sociale, pour ceux qui n'attacheraient peut-être pas une valeur pratique sérieuse aux preuves de la révélation par les prophéties et les témoignages. Pascal est au xvii« siècle le très éminent représentant de cette « démonstration évangélique » par le scepticisme; non pas qu'il ait pris nettement position devant ses contemporains, le temps ne lui en a pas été laissé, mais pour nous qui avons ses Pensées, complètes, au sens moral du mot, avec la franchise et le relief qu'il leur donnait, ne les écrivant que pour lui-même , et qui pouvons établir un parallèle instructif entre celte œuvre interne de son esprit et l'œuvre de création philosophique de Descartes.

Et d'abord, la question de ce qu'on a appelé le « scepticisme de Pascal » est inutile et posée en termes puérils. Nous connaissons sa vie, ses tourments d'esprit.

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