‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 85 sur 148 · BERKELEY. THÉORIE DE LA PERCEPTION · texte numérisé non relu

BERKELEY. THÉORIE DE LA PERCEPTION

d*une constante et indépendante nature. Rien de plus simple, dans le système de Malebranche : Dieu étant r c( auteur de tous les effets », de ceux qu'il produit dans les corps, et de ceux qu'il produit dans les âmes, •et agissant de part et d'autre d'après un plan général, accorde entre eux les deux ordres d'action par la loi des causes occasionnelles, qui, vue sous ce jour, à de grands rapports avec une harmonie préétablie. C'est, en effet, la prescience éternelle de Dieu qui permet l'établissement de la relation universelle pour tous les temps. Mais le système de Berkeley, dans les simples termes qu'on vient de voir, est indépendant de tout recours du philosophe au prédéterminisme des actions; il donne à penser que Dieu offre à la perception de chaque individu, à chaque moment, encore bien que non sans règle, les idées qui conviennent au cas où il se trouve sous toutes sortes de i-apports. Et c'est bien encore là une espèce d'occasionalisme, mais on ne comprend pas comment la mise en accord de tous ces rapports qui, en tant que particuliers, ont leurs termes en Dieu directement, peut revêtir l'aspect invariable d'une loi naturelle.

Berkeley n'est nullement enclin au panthéisme théologique : « Je n'ai dit nulle part que Dieu fût le seul agent qui produit tous les mouvements dans les corps. J'ai nié, il est vrai, qu'il existât d'autres agents que les esprits, mais ceci s'accorde bien avec la reconnaissancedes pouvoirs limités que les êtres pensants rationnels possèdent de produire des mouvements. Sans doute, ces pouvoirs dérivent de Dieu en dernier ressort, nuiis ne laissent pas d'être immédiatement sous la direction des volontés de ces êtres. C'est assez pour qu'ils soient responsables de tout ce qu'il peut entrer de mal dans leurs actions. » S'il en est ainsi, les mouvements n'étant pas autre chose que des idées données à percevoir à des esprits, à l'occasion de leurs volontés et de celles

d'aiilrui, qui ellos-mômes ont procédé d'idées antérieures et d'actes antérieurs, il faut que Dieu, auteur des idées, les accommode sans cesse aux circonstances créées et continuellement modifiées par les volontés de ces êtres rationnels. De là une multitude immense de fonctions entremêlées de phénomènes, par lesquelles la dispensation divine des perceptions à procurer à chacun est provoquée, et auxquelles elle doit se subordonner d'îiprès l'hypothèse.

Ce n'est pas encore là le plus difficile à concevoir, mais chaque mouvement introduit des changements et laisse des traces dans les rapports, dans les apparences desclioses par rapport à d'autres choses qui n'ont pas varié de lieu, de temps ou de qualité. Si la chose changée ne présente pas, avant et après son changement, des apparences propres, perceptibles par ellesmêmes, si elle n'est jamais qu'une perception donnée à chacun par une cause, étrangère et supérieure, dans les circontances où ses actes personnels exigent qu'il la reçoive, il devient incompréhensible que les apparences soient conservées quand l'observateur est absent, et se rétablissent pour lui quand il revient au lieu et dans les circonstances où il les attend. Les choses (ce sont les idées sensibles) existent donc ou n'existent pas selon qu'elles ont ou non des spectateurs actuels! Telle est la conséquence forcée de la négation de Fexistence des corps. L'immatériaiisme a un sens tout différent dans une doctrine des monades. La matière des corps est un terme équivoque. Le monadisme suppose des corps, et une matière des corps, que forment les monades. Il n'en est pas de même dans le système de Berkeley. Son idéalisme est un idéalisme réaliste.

On pourrait, à la rigueur, quoique incompréhensibles, à titre de phénomènes naturels réglés, appelerdes possilnlités de sensations pour les esprits les idées-

PENS1':ES de BERKELEY sur la méthode, L'ESPRIT, ETC. 253

choses de Berkeley, puisqu'il les définissait par des perceptions que Dieu peut donner à chacun selon ses actes et ses relations comme esprit. Berkeley ne s'est pourtant pas servi de ce terme, et c'est Stuart Mill qui y a eu recours, lui, dont la théorie de la matière est, il est vrai, toute semblable à celle de Berkeley, en ce point, qu'elle exclut et la substance et toute matière assignable des corps, mais en dilïère profondément en ce que la production divine des sensations est écartée, ainsi que tout recours transcendant, par ce philosophe. On ne saurait voir dès lors, pour les sensations, aucune raison de naître du dehors à l'esprit. La possibilité que Mill leur attribue est une abstraction pure et simple, et une entité, à sa manière: il n'envisage aucune loi sur laquelle cette possibilité soit fondée, mais seulement le fait mental de notre attente, lequel n'est qu'une associalion d'idées. La conception du monde sensible est ainsi retournée, prise à contresens : ce sont les choses st/iblcs, et qu'on retrouve toujours les mêmes indépendamment des témoins, ce sont celles-là qu'on regarde sous l'aspect de la simple possibilité, tandis que la réalité n'est rapportée ([u'à l'apparence et à l'accident!

CHAPIÏUE XXXI

PENS1':ES de REliKELEV SUR LA MÉTHODE L'ESPKIT ET LA VOLONTÉ

Berkeley nous apparaît comme un génie resté isolé, dans cette grande école empiriste anglaise dont la source remonte aux hardis nominalistes du xiv" siècle, et qui à partir de Hobbes, très dogmatique, et absolument

nominalistc aussi, au xvi% et enfin après la fondation de la physiologie analytique et critique, se distingue par la répudiation des idées générales et des aprioris de l'entendement, et par l'œuvre systématique dudéliement des idées. Le nominalisnie, vrai et fécond tant qu'il eût principalement à combattre le réalisme, comme méthode de réalisation des universaux, dut naturellement incliner à l'empirisme par FelTet d'une confusion entre cette fonction d'êtres réels prêtée aux idées générales, et l'emploi de ces idées pour la représentation intellectuelle des phénomènes de l'esprit et de la nature envisagés dans leurs lois. De là vint, chez plusieurs, outre la guerre déclarée aux dogmes traditionnels, qui se prétendent démontrables et s'établissent contre la raison, une pente au matérialisme, par suite de la réduction des idées aux impressions et à l'expérience du sujet sensible.

Berkeley se montra à la fois ardent en sa foi religieuse et novateur radical en sa manière de poser les principes. Il resta assez attaché aux errements scolastiques pour composer un système du monde intelligible, qui serait assimilable aux plus célèbres doctrines du panthéisme théologique, si ce n'était que les sensations réalisées y prenaient la place des formes substantielles ; et il y conserva la liberté d'action des esprits, la plus nettement caractérisée. Sans doute, il n'abandonna pas la prescience divine, mais il ne se servit de l'idée d'infinité que dans son acception morale, pour les attributs de perfection. Enfin Berkeley donna des définitions claires et positives des sujets de la perception et de l'action (XXX), de telle façon que le sens réaliste et panthéiste de la substance n'était plus applicable dans sa doctrine à Dieu et aux esprits.

Berkeley n'aurait pas été loin de reconnaître et d'appliquer partout, comme il le fait, au fond, à ces

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