OBSERVATION DIRECTE
à propos (lu chaque organe. Cel heureux perfectionnement, ultérieurement rectifié par les découvertes de physiologie, constitue un des principaux mérites de nos ouvrages actuels d’anatomie, bien qu’il y soit malheureusement subordonné à des points de vue plus spéciaux. L’anatomie des rapports , dans laquelle la chirurgie a finalement provoqué tant de perfection, a primitivement résulté de la simple observation directe. C’est égalem.ent cà ce procédé que répondent les premières observations d’anatomie anormale , dont nous trouvons déjà une assez riche collection à la fin du Traité d’ Anatomie de Colombo, mais qui s’étendit principalement sous l’impulsion caractéristique des travaux de Morgagni.
Toutes ces données, fruits de la simple observation, doivent dé.'^ormais être rigoureusement coordonnées dans chaque démonstration d’après les principes déjà posés. Les documents relatifs à la forme, au volume, à la consistance, à la couleur, à l’odeur, à la saveur, à la composition, aux propriétés alimentaires, à la situation, à l’usage, devront être mis tour à tour à profit suivant les cas.
Malgré cette variélédo moyens d’investigation,
on ne doit pas s attendre à Irioinplier toujours de la complexité des phénomènes observés, et ce n’est que par l’emploi judicieux et méthodique de l’ensemble de ces premiers moyens élémentaires qu’on peut ébaucher l’ensemble des notions relatives à chaque phénomène, notions qui se développent ensuite par l’application de moyens démonstratifs plus énergiques, l’expérimentation et la comparaison.
Art. II. Expérîmentatîou.
La biologie, réduite aux procédés de l’observation directe, n’aurait jamais pu atteindre les questions complexes de la physiologie ou de la théorie des milieux, et eût été réduite à des notions de statique ou de physiologie élémentaire, si l’expérimentation et la comparaison n’étaient venues lui prêter leur énergique secours.
En établissant théoriquement les principaux modes de l’expérimentation, j’ai particulièrement insisté sur la grande importance de l’exploration pathologique; c’est donc à cette partie du procédé queje vais surtout appliquer ici la méthode historique, et môme on conçoit qu’elle portera de
EXl'KUlMENI.VnON.
préréreiice sur la partie la mieux éliidiéc, c’est-àdire l’anatomie pathologique. Dn reste, la coordination à laquelle je vais aboutir réagira sur la physiologie anormale et permettra d’en concevoir le plan général.
Le développement de l’anatomie pathologique, comme celui de l’anatomie normale, a commencé dans une haute antiquité par le seul emploi de l’observation directe. Il est même permis de penser que, par suite du point de vue technique, qui domine au début toutes les sciences, on a dû, dans beaucoup de cas, étudier les anomalies avant l’état normal, à cause de leurs relations directes avec les maladies qui en dépendent. Néanmoins ce n’était qu’après un certain degré de perfection dans l’anatomie descriptive et générale qu’on pouvait acquérir sur les altérations des notions positives ; aussi, tandis que de très-bonne heure on vit se dessiner la première ébauche d’une systématisation de l’anatomie normale, l’étude des altérations, au contraire, consista pendant longtemps en de simples collections de faits, et au dix-septième siècle même, à part quelques tentatives remarquables que je vais caractériser, on rencontre encore des ccnluries cVobscrvations
144 insToïKii: de la diolügie. — ii“ pakiie.
rares, nouvelles, extraordinaires, successivement présentées, sans aucun lien de coordination. Sans m’arrêter ici aux documents nombreux accumulés ainsi, soit dans l’antiquité, soit à partir de la reprise du mouvement scientifique après les grandes fondations du moyen âge, j’aborderai immédiatement l’examen des premiers recueils dans lesquels on a pour la première fois groupé les faits d’après une méthode déterminée.
Le traité publié en 1584 par Scbenck (1) peut être considéré à cet égard comme un type fort remarquable. Scbenck, favorablement servi par les observations de Rembert, Dodoens, Donatus, Kentmann, Coiter, Eustachi, Colombo, Vésale, Benedetti, Benivieni, Mondini, etc., subordonna la collection des faits les plus connus à un ordre anatomique ; mais, chose digne de remarque, au lieu de profiter des perfectionnements très-notables introduits dans la méthode anatomique, il imita dans l’anatomie pathologique la première ébauche du système de l’anatomie normale, c’està-dire qu’au lieu de la division de Vésale en os, muscles , nerls, etc, , il prit celle d Aristote.
(l)Schenckiiis (Joaiiu.), Observationum medic. rarur., etc. Francol'., 1600.
EXPERIMENTATION
Schenck étudié donc successivement les altérations de la têlei du thorax, du ventre et des membres. Ce même ordre, à part le luxe des matériaux et une meilleure coordination partielle, est suivi près d un siècle plus tard (1679) dans le Sepulchretum de Théophile Bonet (1); c’est encore cette méthode qui régit l’immortel ouvrage de Morgagni. 11 est évident qu’un tel mode de coordination devait conduire aux memes confusions qu’on remarque dans les traités d’anatomie normale, où l’on décrit successivement les organes du ventre supérieur, du ventre moyen et du ventre infime. Les auteurs modernes d’anatomie pathologique n’ont pas manqué d adresser, sur ce point, de graves reproches à ceux des dix-septième et dix-huitième siècles ; mais j’espère démontrer que les opinions qui ont dirigé cette critique sont, elles-mêmes, fort condamnables ; et si j’avais un reproche à faire à Schenck, à Bonet, à Morgagni, ce serait de ne pas avoir suivi un ordre assez anatomique, en ce sens que déjà du temps de Schenck, la méthode de 1 anatomie normale avait subi d’importantes améliorations; et si, au lieu de l’ordre accepté
(l) Sepulchretum , sive Anatomia pracHca ex cadaveriiir Ed. Getievæ, 1700.
146 IllSTOlKE DE LA «lOLOGlE. — 11® PARTIE.
par Schenck, Morgagni avait pris pour base les divisions de l’ouvrage de Colombo, il eût certainement, avec son talent éminent d’observation, constitué l’anatomie pathologique des organes et des appareils aussi pleinement qu’on pouvait le faire en 1762. Mais par le titre même de son ouvrage, Morgagni se trouve à l’abri d’une telle critique ; il est même facile de concevoir que c’est dans l’étude des altérations par région qu’il devait trouver les bases du diagnostic différentiel (1).
Le second pas dans la méthode fut effectué en 1785 par Ludwig, dans une esquisse remarquable qui mettait véritablement le plan de l’anatomie pathologique à la hauteur de celui de l’anatomie normale (2). Ce perfectionnement aurait pu certainement exercer une influence sérieuse sur l’étude des altérations; mais le point de vue médical tendait de plus en plus à isoler celte pari e de l’anatomie, et nous verrons que, même après l’importante conception générale de Bichat, une scission complète a pu s’opérer entre 1 anatomie normale cl l’anatomie pathologique. Lud-
(1) De sedibus et camis morborum per anatomen indagaUs.
Ven., 1762. . o. • an
(2 ) Primce lineai atialomice palhologicce.Lips-, 1785. in-8
EXPÉRIMENTATION
wig, dans ses Primæ Lineæ, range nettement l’étude des altérations suivant les divisions en os, périoste et ligaments , muscles , vaisseaux , nerfs, glandes et viscères. L’exemple le plus caractéristique de l’exécution de ce plan nous est offert par le traité de Conradi, publié en 1796 (1).
Enfin Bichat, dans son exposition analytique des éléments, des tissus et des systèmes, apporta les éléments fondamentaux d’une complète systématisation. L’importance de la question et le juste intérêt qui s’attachent aux œuvres de ce beau génie des temps modernes me décident à analyser ici quelques points du Traité des membranes, dans lequel on assiste en quelque sorte à l’évolution des idées qu’on trouve développées plus tard dans l’introduction à l’anatomie générale (2).
Bichat, étudiant comparativement les membranes au point de vue anatomique, physiologique et pathologique, pose, relativement aux membranes muqueuses , une question trèscaractéristique ; « Pourquoi les polypes, espèce d’affection propre aux membranes muqueuses,
(1) Anatomia pathologica, traduz. del Df Giov. Pozzi. Milano, 1804.
(2) Traité des Membranes. Paris, 1816.
ne naissent-ils presque qu’à l’origine de ces membranes, dans le voisinage de la peau, comme dans le nez, le pharynx, le vagin, etc., et non dans leurs portions profondes, comme dans l’estomac, les intestins, etc. ? Cela lien-til à la texture particulière qui caractérise, comme je l’ai démontré, les membranes muqueuses dans le voisinage des endroits où elles naissent de la peau?...» Dans l’article suivant, l’analogie des adhérences qui résultent de l’inflammation , et celles de la réunion des plaies par première intention, le conduit à cette nouvelle question : « Si l’identité des phénomènes est reconnue, ne dépend-elle pas de l’identité de structure des membranes séreuses et du tissu cellulaire, agent essentiel de la réunion et de la suppuration des plaies? » Puis, au sujet des membranes fibreuses, on assiste à la souffrance de cet esprit logique de Bichat, qui, privé de moyens suffisants d’observation, et établissant entre la texture des fibreuses et des séreuses une différence trop profonde , s’efforce de montrer qu’il doit y avoir entre les affections de ces membranes une diversité tout aussi prononcée. Mais quand il arrive à saisir l’analogie de texture entre l’arachnoïde et les
EXPÉRIMENTATION. 149
séreuses, ce ne sont plus des questions qu’il se pose, encore moins des doutes, car l’identité des affections morbides y est posée à titre de démonstration anatomique. Dès ce moment on peut considérer les convictions de Bichat comme irrévocables : un tissu a des éléments, des propriétés et des modes d’altération qui lui sont propres ; l’identité des tissus fait prévoir l’identité des altérations, et les explique; l’idendité des altérations démontre l’analogie des tissus. C’est de là quedevait naturellement surgir la plus importante base pour la systématisation de l’anatomie pathologique , et nous la trouvons posée dans lés considérations qui précèdent le Traité d’anatomie GÉNÉRALE : « Je divise en deux grandes parties l’anatomie pathologique : la première renferme l’histoire des altérations communes à chaque système, quel que soit l’organe à la structure duquel il concourt, quelle que soit la région qu’il occupe. » La seconde partie comprend «l’examen des maladies propres à chaque région. »
Pour rendre pleinement justice à Bichat, il ne faut considérer que la division fondamentale, et ne pas considérer les imperfections du détail comme [le résultat de la méthode qu’il a em-
ployée. Certainement Bichat n’est pas à un point de vue assez général en prenant les systèmes pour point de départ, et dans l’examen par région, on ne trouve pas la pathologie des appareils, outre une grande confusion dans la pathologie des organes. Néanmoins, en joignant au programme de Ludwig le préliminaire de la pathologie des systèmes, on avait les principales bases d’un plan d’anatomie pathologique, d’après lequel quelques auteurs, et particulièrement Voigstel (1), exécutèrent des ouvrages. Mais la tombe de Bichat s’était à peine fermée, que déjà certains esprits, éblouis par les progrès que l’anatomie pathologique avait suscités dans les doctrines médicales, pensèrent qu’il y avait urgence à isoler l’anatomie pathologique et à la constituer à part, avec une méthode et des procédés particuliers. 11 serait à la fois juste et facile de diriger contre les organes d’un tel mouvement une sévère critique, si l’un des promoteurs les plus influents n’en avait reconnu lui-même les imperfections avec une remarquable bonne foi.
Voici ce qu’on rencontre dans l’article Analo-
(1) Anatomie pathologique. Halle, 1804.
EXPÉRIMENTATION. 151
mie pathologique du Dictionnaire des Sciences