PREMIÈRE PARTIE
14 niSTOlIlF. DE LA liinLOGIE. — l" l’AUTIE.
sophes du moyeu âge et des temps modernes, ne pouvait évidemment être conçue que dans notre siècle. Les hommes même de notre grande révolution, avec un senliment Irès-net de la marche ascendante de rhumanitï, avaient juré une trop grande haine au passé pour en comprendre la théorie. 11 fallait que dans tous les genres de conception l’esprit humain eût accoml»li son entière initiation, pour que cette grande théorie du progrès fût enfin établie. Déjà les travaux de plusieurs publicistes avaient déterminé la marche de l’évolution pratique, d’abord conquérante, puis défensive, et, en dernier lieu, industrielle ; et depuis la grande crise de la fin du dernier siècle, les A'ues de Hume, Adam Smith, Dunoyer, etc., se trouvaient entièrement confirmées et vulgarisées. Quant à la marche intellectuelle, les immortels efforts de Vico, Montesquieu et Condorcet n’avaient abouti qu’à la faire pressentir sans en formuler la loi qui, finalement, fut découverte par M. Auguste Comte, en mars 1822,
et publiée en mai suivant (l).
D’après cette grande théorie du passé, l’huma-
(1) Auguste Comte, Plan des (raimixscienltfiguesndcessaires pour réorganiser la société. Vay\s, 1822. Réimpiimé en
avril 1824.
MARCHE DK l’eSPRIT HUMAIN. lO
nilc, dans tous les genres de conception, passe par trois états différents :
L’état théologique ou /îca/,
L’état métaphysique ou ahslrail,
L’état scientifique ou positif.
Qu’on étudie les phénomènes de la cosmologie ou de la biologie, on y \oit la démonstration, constante de cette loi : l’esprit humain, toujours et partout, a commencé par concevoir les phénomènes comme assujettis à des volontés ; puis les êtres de raison ont pris la place des êtres surnaturels; et enfin, dieux et entités, tout a fait place a la notion de loi. Dans la science complexe des êtres vivants, nous avons, en quelque sorte, assisté aux dernières luttes de l’esprit théologico-métaphysique. Mais, par l’accomplissement de l’évolution normale de l’humanité , les fictions et les abstractions s’évanouissent de toutes parts devant l’irrésistible avènement des idées positives.
La vérification de la loi des trois états ne se tire pas seulement de la considération du passé, elle s’accomplit sous nos yeux chez les populations distinctes de l’Occident, arrivées aux divers degrés de révolution sociale; enfin, chacun de nous a pu, individuellement, fournir le tableau de la
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marche de l’humanilé, dont nous devons de toute nécessité partager les propriétés : notre enfance, notre jeunesse, notre virilité, ont successivement retracé l’histoire abrégée de l’esprit humain passant par des croyances d’abord fétichiques, puis abstraites, et enfin positives.
Aujourd’hui que tant de gens observent sans théorie et prétendent trouver lorsqu’en réalité ils n’ont aucun but, on ne fait pas difficulté de supposer qu’en l’absence de tout renseignement sur le monde extérieur, les premières actions humaines ne furent dirigées par aucun principe. Cette supposition utopique serait facilement discréditée par l’observation judicieuse des peuplades sauvages qui couvrent encore certaines parties de notre planète ; on y verrait que dans tous les cas l’homme primitif fait des hypothèses conformes avec sa condition sociale. Privé de renseignements sur l’extérieur, il explique les phénomènes en les assimilant à ce qu’il éprouve ; à défaut d’idées, il éprouve des sentiments, et il prête à tout ce qui l’entoure son activité vitale, ses passions. Admirable état dans lequel se présente la première et la plus parfaite harmonie entre l’homme et le monde ! état que les derniers
MARCHE DE l’ESI'RIT HUMAIN.
théologiens et métaphysiciens auront l’éternelle honte de ne pas avoir compris! Les mêmes hommes qui flétrissaient l'idolâtrie étaient euxmêmes entourés de fétiches, et aujourd’hui même les esprits positifs les plus énergiques trahissent encore dans leur langage l’ineffaçable trace de la plus longue période dans laquelle a ete bercée
l’enfance de l’humanité.
Sans examiner ici les diverses phases du théologisme, nous devons signaler le caractère absolu de toutes les nations qui se rattachent à ce régime, et de plus, la constante direction des esprits vers la recherche des causes, tant que la conception des lois est impossible. 11 faut du reste reconnaître que sans la stimulation intellectuelle provoquée par la recherche de 1 absolu, la connaissance des lois eût été indéfiniment retardée. Aujourd’hui que l’étude de la cosmologie et de la biologie a fondé h. tous égards les idées d’ordre et de procès, les esprits avancés abandonnent aux médiocres restaurateurs de la métaphysique la vaine prétention tà la connaissance des causes, et s’attachent de plus en plus, par une sage association du raisonnement et de l’observation, à découvrir les lois effectives des phénomènes, pro-
18 HISTOIRE DE LA DIOLOGIE. — l'“ PARTIE.
fondement persuadés que l’orgueilleuse recherche de l’origine et de la destination de l’univers ne tend qu’à disperser sans protit les plus nobles efforts intellectuels. C’est aux praticiens seuls qu’il faut dire de chercher la cause, parce qu’ils doivent savoir pourquoi ils agissent; quant aux théoriciens, ils peuvent bien chercher la cause tant qu’ils n’ont pas la loi, mais quand le comment est trouvé, c’est faire acte de folie que de chercher encore le pourquoi.
L’accomplissement de la loi des trois états ne pouvait s’effectuer simultanément au même degré dans la conception de tous les ordres de phénomènes; et tandis que, tout d’abord, l’esprit positif se manifesta dans la mathématique, au contraire la science des êtres organisés, au milieu du travail de réorganisation, est encore occupée à repousser partiellement de vieilles prétentions métaphysiques. C’est d’après la loi de classement, dont la découverte suivit presque immédiatement celle de la loi des trois états, qu’on peut se représenter le tableau hiérarchique des conquêtes de l’esprit positif. D’après cette seconde partie de la loi d’évolution intellectuelle, on reconnaît que Tordre de progression suivi par Vespril humain
MARCHE DE l’ ESPRIT HUMAIN.
dans les divers genres de conceptions est conforme à la nature diverse des phénomènes ; et qu il est déterminé par le degré de généralité, de simpli~cité et d’indépendance réciproque.
Quelle que soit la domination du sentiment dans l’existence humaine, il faut bien reconnaître que le régulateur de l’intelligence, de l’activité et du sentiment lui-même, c’est la notion profonde de l’ordre extérieur, c’est la science. Donc, le premier problème fondamental pour reconstruire, c’était la coordination des lois abstraites, résultat esseutiel de l’opération philosophique de M. Auguste Comte.
C’est en réfléchissant plus mûrement à la subordination nécessaire de la religion à la philosophie et de la philosophie cà la science qu’on pourra justement glorifier un jour l’immense bienfait résulté de cette double conception théorique, d’après laquelle l’ensemble du passé se trouve pleinement dévoilé et peut enfin servir de base à une réorganisation finale.
La classification des sciences, exécutée d’après ces vues théoriques, nous représente à la fois leur filiation naturelle et l’ordre suivant lequel elles ont surgi dans le passé. T.a malhémaliquo, la
plus générale et la plus simple dans son objet, apparaît d’abord comme résultée des premières manifestations de l’esprit positif; et successivement les nombres, les lignes, les surfaces, donnent lieu à un ensemble d’idées les plus simples, les plus générales. Après ces notions, la science immédiatement dépendante ne tarde pas à se développer, et la mécanique rationnelle et l’astronomie succèdent à la mathématique. Dans l’ordre de simplicité et d’indépendance réciproque, la physique succède à l’astronomie ; mais son développement a été très-postérieur à l’établissement du couple mathématico-astronomique: car, outre l’observation directe, il fallait encore apprendre à interroger la nature par les expériences, et ce n’est que dans les temps modernes que ce procédé reçut son extension, La chimie, préparée au moyen âge et à la renaissance par l’alchimie, dépendait trop immédiatement de la physique pour ne pas s’organiser après elle ; quant à la biologie dépendante à la fois de toutes ces sciences, elle ne devait se constituer qu’après la chimie; enfin la sociologie, par suite de l’élaboration systématique de M. Auguste Comte, n’est entrée que de nos jours dans le cadre des sciences positives.
MAUCHE DE l’eSPUIT HUMAIN.
La mathématique, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie, tel est le tableau hiérarchique des connaissances humaines dont l’ensemble embrasse tout le savoir humain.
11 y a dans cette série une division capitale à établir, outre les conceptions relatives au monde et celles relatives à la vie, de telle sorte qu’on peut généralement la réduire à deux parties, la cosmologie et la biologie, termes profondément distincts mais dépendants, sur lesquels doit éternellement s’exercer la raison humaine. La subordination entre ces deux parties ne peut faire l’objet d’un doute ; la vie suppose le monde, mais le monde est indépendant de la vie. On peut, d’après les renseignements actuels, assurer que plusieurs planètes, faisant partie de notre système solaire, sont privées d’habitants.
On se condamnerait donc à ne jamais saisir le vrai, en s’obstinant à expliquer le monde par les êtres vivant», au lieu de procéder logiquement des phénomènes les plus généraux à ceux qui en dépendent. On proclamait encore au commencement de ce siècle l’indépendance des corps vivants, ce qui a contribué longtemps à nous dérober le véritable caraclère de la biologie; et c’est depuis
-Z UISTOIKE ÜE LA JJIOLOGiE. — PARTIE.
qu’on s’habitue à considérer les phénomènes vivants comme assujettis à des lois générales que cette science a pris une allure scientifique. Donc toutes les spéculations sur la nature des animaux faites isolément doivent de toute nécessité porter 1 empreinte de la métaphysique, et il faut les abandonner aux esprits rétrogrades, tandis que tous les hommes de leur siècle reconnaîtront l’étroite dépendance de la vie au monde. L’aspect meme de notre planète ne nous représente la coexistence du monde et de la vie que dans une couche très-superficielle par rapport à sa masse.
Pour mieux trancher la différence des points de vue, il faut ajouter que parmi les lois cosmologiques les unes sont universelles, continues, im modifiables, elles régissent les phénomènes malhèmatico- astronomiques ; d’autres sont plus particulières, non continues, modifiables, elles dominent les phénomènes physico- chimiques. Dans la première partie de la cosmologie, nous concevons un ordre extérieur fatal, et la nécessité de nous y soumettre j la seconde partie nous inspire l’idée de progrès, tout en nous laissant entrevoir les limites d’action.
Les degrés établis entre les différentes parties
MAUCIIü: Dlî L ESIMUI HUMAIN. 23
de la cosmologie, d’après les principes de la loi de classement, permettent de saisir la préparation directe qu’offre à la biologie l’étude des phénomènes physico-chimiques : la position hiérarchique de cette science se trouve donc justifiée de toutes les manières ; quant à la sociologie, elle doit être naturellement conçue après la biologie, qui constitue son véritable préliminaire.
La considération de la science finale est tout aussi indispensable aux biologistes que l’étude des lois cosmologiques ; c’est d’après elle que toutes les recherches doivent être dirigées et disciplinées. Au lieu de s’abandonner, comme on le l'ait aujourd’hui, à des recherches sans fin, la hiérarchie scientifique fera de plus en plus sentir qu’on doit faire de la cosmologie autant qu’il en faut pour la biologie, et de la biologie autant qu’il en faut pour la sociologie, tandis que les recherches faites en dehors de ce point de vue seront regardées comme oiseuses.
D’après ces vues préliminaires, on peut donc facilement concevoir le développement qu’a dû suivre la biologie : l’ordre des phénomènes quelle étudie, les sciences dont elle dépend, celles dont elle constitue le préambule, indiquent naturelle-
24 mSTUIlUî UE LA lilOLOGlE. — l‘' PAKTIL.
ment sa place dans la marche de l’esprit humain. Mais pour mieux sentir toutes les phases de l’évolution de cette science, il faut réfléchir à la marche logique de l’esprit humain dans l’art d’ohserver.
Chaque science a des procédés d’exploration qui lui sont propres ; et les différents moyens de l’art d’observer comprenant l’observation proprement dite, l’expérimentation et la comparaison ne sont pas simultanément applicables à toutes les sciences. Les questions astronomiques dépendent de l’observation directe, et se résolvent en grande partie par le raisonnement. L’observation, bornée pour les astres à la contemplation visuelle, s’étend, en physique, à l’emploi de l’oreille et du toucher; et dans cette dernière science, la plus grande complication des phénomènes conduit à l’institution possible du procédé expé- 'rimental, qui, en permettant la modification artificielle des conditions naturelles d’un phénomène, en fait mieux saisir toute la signification. La chimie fait concourir tous nos sens à l’analyse des phénomènes, étend l’expérimentation, et, par un premier essai du procédé comparatif, range les corps qu’elle étudie en classes et familles. Mais c’est en biologie que la méthode comparative
MAUCllE DE l’ ESPRIT HUMAIN.
acquiert sa véritable importance , tandis que l’emploi simultané de la plus large observation directe et de l’expérimentation s’y trouve également appliqué. Enfin, pour compléter ce tableau, dans lequel le nombre des procédés d’exploration croît avec la complexité des phénomènes, il faut signaler le procédé historique propre à l’étude des problèmes sociologiques. Par la seule considération de l’art d’observer, on s’explique la position de la biologie dans lahiérarchie scientifique. En effet, outre le procédé qui devait résulter de sa culture particulière, elle était encore assujettie à l’application préalable de l’observation directe et de l’expérimentation aux phénomènes les plus généraux et les plus simples. Néanmoins, nous voyons la préparation de ses differentes parties suivre les phases du développement de l’art d observer. L’anatomie, d’abord, s’enrichit de tous les faits accessibles à l’observation directe ; l’expérimentation fait surgir les notions fondamentales de physiologie ; enfin, le procédé comparatif prenant son extension philosophique, l’ensemble de la biologie s’organise. L’histoire vient pleinement confirmer le parallèle entre l’évolution partielle de la biologie et la marche de l’esprit humain
26 lllSTOlUli DE LA lUOLOGlE. l'“ l'AUllE.
dans l’art d’observer : on fait de l’anatomie à l’école d’Alexandrie, de la physiologie an dixhuitieme siecle, et ce n’est (jn’aujourd’hui cju’on fait de la biologie. Ces observations, relatives au développement des différentes branches de la science des êtres organisés, sont indispensables pour ne pas envisager d’une manière absolue la grande loi d’évolution formulée par M. Auguste Comte, qui, dans sa grande opération, a dû rester à un point de vue très-général.
11 est, en effet, incontestable que l’organisation complète d’une science est assujettie à la constitution préalable de celle dont elle dépend ; mais il peut s opérer simultanément des développements partiels de plusieurs sciences, et cela tient à ce qu’un même procédé d’observation peut conduire à la connaissance de phénomènes de differente nature. Seulement celte connaissance est d’autant plus imparfai te, que le phénomène lui-même appartient à un ordre de faits plus complexes. Aussi, bien que la biologie n’ait pu se constituer qu’après la chimie, c’est-à-dire dans notre siècle, on rencontre néanmoins dans la plus haute antiquité des notions relatives aux êtres organisés, dont l’acquisition dépendait simplement de l’on-
SYSTÈME np. LA lUOLOGIE. 27
ploide la contemplation directe. Ainsi s’explique, à propos d’une science qui date d’hier, la nécessité de remonter très-haut dans le passé humain pour en saisir les premiers développements.
La propriété théorique de la loi de classement ne s’étend pas seulement à la coordination générale des sciences ; elle en dirige encore les développements partiels, et devient finalement la source féconde de toute classification d’une partie quelconque du savoir humain. C’est d’après cette loi que nous allons concevoir ici le plan général de la biologie; nous pourrons ensuite, dans la seconde partie, effectuer sur la même hase la coordination particulière des principales sections de cette science, en appuyant la théorie par des démonstrations historiques.
Art. XI. — Système de la Biologie.
Quand on a sous les yeux les innombrables divisions établies aujourd’hui dans la science des êtres vivants, on désespère de pouvoir coordonner tant d’éléments dispersés. L’élude circonscrite de chaque spécialité, d’abord favorable au développement de toutes les parties de la science, a défi-
28 mSTOIRE DE LA RIOLOGIE. — l'*' PARTIE.
nitivenient abouti à iin morcellement déplorable. Les travailleurs, s’enfermant dans leurs cadres particuliers, s’y livrent à des minuties sans fin j et, ne tardant pas à se persuader, chacun en particulier, que le point qu’ils étudient doit absorber tous les autres, finissent par se priver des éclaircissements réciproques qui doivent résulter d’une préparation systématique. On étudie à part autant d’anatomies qu’il y a d’applications distinctes de celte partie de la biologie; on en fait autant pour la physiologie, et le domaine est ainsi dépecé en stériles fragments. Si la systématisation de l’art médical est aujourd’hui chose impossible, il ne saurait en être de même de la biologie théorique. Il faut qu’on se décide à n’apprendre qu’une anatomie, qu’une physiologie, embrassant toutes les fractions encore isolées, de telle sorte que la science puisse enfin accomplir son rôle philosophique, et présenter une large base d’application.
D’après une conception philosophique de M. de Blainville (1), tout être vivant peut être étudié dans tous ses phénomènes sous deux rapports londamen taux : sous le rapport sialique, et sous le rap-
(1) Principes généraux d’anatomie comparée (voy. l’inlro- (liiclion). Paris 1822, in-8«.