‹ Histoire et systématisation générale de la biologieChapitre 6 sur 12 · LAME · texte numérisé non relu

LAME

« Parmi les corps naturels, les uns ont la vie, « les autres ne l’ont pas ; et nous entendons par « la vie ces trois faits : se nourrir par soi-même, « se développer et périr. »

Au chapitre*lll du même livre, il examine la loi de la série régulière des fonctions dans l’ordre de généralité et d’indépendance réciproque :

(I) Liv. Il, ch. 1, § 3, édit, de M. J. Barthélemy-Saint-Hilaire. Paris, 1846.

«Sans nutrition, point de sensibilité. Mais la « nutrition dans tes plantes est séparée de la sen- « sibilité. D’autre part, sans le toucher, aucun « des autres sens n’existe. Mais le toucher peut « exister sans les autres : ainsi beaucoup d’ani- « maux n’ont ni la vue ni l’ouïe, et sont tout à « fait privés du sens de l’odorat. Parmi les êtres « doués de sensibilité, les uns possèdent la loco- « motion, d’autres ne l’ont pas. Enfin, très-peu « d’animaux ont le raisonnement et la pensée. « Ceux qui, parmi les êtres périssables, ont le rai- « sonnement, ont aussi toutes les autres facul- « tés; mais ceux qui n’en ont qu’une n’ont pas « tous le raisonnement. En outre, les uns sont « dénués de l’imagination, tandis que d’autres ne « vivent que par elle. Quant à l’intelligence spé- « culative, c’est une tout autre question.»

Dans le chapitre II, il dit explicitement que la nutrition subsiste indépendamment des autres fonctions, tandis qu’il est impossible que sans elle les autres subsistent. Il n’est donc pas permis de douter que la notion générale de l’organisation animale ne soit pas formulée dans Aristote; mais quand il entre dans l’exécution du plan, on le voit se diriger vers le seul but qu’il puisse at-

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teindre, c’est-à-dire une coordination très-générale des animaux, basée sur l’élude des analogies et des différences dans les parties qui s’offraient spontanément à son observation. Aussi, en préparant cette coordination, dans les premiers livres, par l’examen des parties, et en prenant l’homme comme le type le mieux connu, il décrit extérieurement la tête, le cou, le thorax, le ventre et les membres j puis, dans le même ordre, il passe aux organes contenus dans chacune de ces parties. Cette méthode, la seule qu’il pouvait suivre, suffisait au but essentiel qu’on pouvait se proposer à cette époque.

Il résulte de cette appréciation sommaire deux choses : la conception générale de la méthode anatomique, d’après la considération de l’ensemble des êtres, et l’exécution d’un plan qui répondait fidèlement aux besoins du temps et le seul système alors réalisable.

Après Aristote, Galien est le premier anatomiste important qui s’offre à nous ; mais, au point de vue de l’ordre général, nous n’avons aucun progrès à lui attribuer j ce qui tient essentiellement à ce que Galien, considérant surtout le type humain et accessoirement des organismes très-

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voisins, s’est trouvé à cet égard dans des conditions moins favorables qu’ Aristote.

Galien aborde l’étude de l’homme pa,r les parties qui le distinguent des autres animaux, et prend véritablement la méthode au rebours (1) ; il examine les appendices avant les parties essentielles de l’animal. A côté de cette grave imperfection, on trouve dans les œuvres anatomiques de Galien des perfectionnements de description très-remarquables. Mais il faut arriver aux temps modernes pour trouver la suite de la systématisation d’Aristote.

Sans entrer ici dans de longs détails pour expliquer le retard du mouvement intellectuel correspondant au moyen âge (2) , nous devons remarquer qu’à défaut d’une saine théorie historique, des critiques superficiels ont exagéré, à l’égard de ce ralentissement, l’influence des invasions germaniques; car ces bouleversements politiques ne se sont produits que plusieurs siècles après l’établissement du régime propre au moyen âge. C’est également par suite d’une fausse

(1) Anatom. admin., 1. 1.

(2) Voir, pour de plus grands développements, les deux derniers volumes du Système de philosophie positive de M. A. Comte.

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appréciation qu’on a cru trouver dans les institutions et les événements de cette époque une tendance à comprimer l’esprit humain. L’intelligence n’était certes pas engourdie; mais en vertu de l’inévitable obligation d’appliquer toujours les plus hautes capacités aux opérations exigées, à chaque époque, par les plus grands besoins de l’humanité, on voit, dans la première phase du moyen âge, tous les penseurs occupés du développement progressif des institutions catholiques. Mais, dès que ce régime est arrivé à sa pleine maturité, on voit, dès la seconde phase, la culture des sciences s’organiser ; et c’est précisément en Italie, au centre même de l’autorité spirituelle, que s’effectue un mouvement très-notable au point de vue philosophique, scientifique et esthétique. Je dois observer qu’on a exagéré l’action des Arabes au milieu de cette recrudescence mentale. Comme l’organisation du monothéisme mahométan n’exigeait pas une élaboration aussi pénible qqe celle du catholicisme, les principaux esprits n’ont pas été distraits de l’étude des sciences; aussi voit- on, en effet, les Arabes figurer avantageusement pendant l’interrègne

occidental, et ce sont eux qui, pendant les pre-

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mières phases du moyen âge représentent la transition générale de l’évolution grecque à révolution moderne. Néanmoins, dans le sujet que nous examinons nous n’avons à signaler aucun progrès essentiel effectué par les penseurs orientaux, qui, à cet égard, n’ont fait que transmettre la science d’Aristote, et surtout de Galien. Dans les ouvrages de beaucoup d’entre eux on ne rencontre même qu’une petite partie des connaissances anatomiques sorties de l’école d’Alexandrie.

Dans la troisième phase du moyen âge, le monothéisme occidental reprend la direction intellectuelle; et l’organisation scolastique, en établissant l’ascendant de l’esprit métaphysique sur l’esprit théologique, prépare l’avénement de 'l’esprit positif. Toutes les conceptions humaines, liées par l’entité générale de la nature^ formèrent alors un premier système scientifique fort imparfait, mais satisfaisant pour l’époque. A partir du quatorzième siècle, l’accroissement fondamental de la philosophie naturelle s’opéra précisément dans l’anatomie, par suite d’une série de dissections humaines que les préjugés religieux avaient entravées jusqu’alors; et la médecine, se joignant à l’astrologie et à l’alchimie, rendit plus énergique

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l’antipathie de la science envers la théologie, soit en acceptant l’invariabilité des lois physiques dans la science des êtres organisés, soit en découvrant l’action rationnelle de l’homme pour modifier utilement son propre organisme. Pendant l’évolution moderne, l’anatomie ne pouvait que rassembler des matériaux ; et malgré l’impulsion physiologique de Harvey, l’étude des êtres organisés était soumise aux explications mécaniques et ontologiques.

Au seizième siècle, Vesale et son école, par des dissections répétées, donnent à l’étude des organes de la vie animale un tel développement, que cette partie domina dans tous les traités la description des organes de la vie végétative. Cette inversion dans la marche eut l’avantage provisoire de pousser à une connaissance précise de cette partie de l’anatomie; mais en se prolongeant de nos jours, elle constitue une aberration de méthode des plus regrettables ; et les documents empruntés aux temps modernes, joints à ceux que l’antiquité a résumés dans la vaste intelligence d’Aristote, vont énergiquement appuyer la seule marche compatible avec les principes de la biologie.

Pendant la dernière phase de l’évolution moderne, le développement de l’anatomie et de la physiologie se trouve admirablement favorisé par un perfectionnement des sciences servant de préliminaire à la biologie. L’analyse mathématique vient coordonner les conceptions géométriques et mécaniques ; la physique se complète par la thermologie ell’électrologie; la chimie vient caractériser cette phase, et se constitue dans l’ordre hiérarchique à la suite de la physique. Enfin la biologie, qui ne devait s’organiser que de nos jours, reçoit une préparation très -marquée en taxonomie, par les travaux de Linné et de Bernard de Jussieu; en anatomie, par les analyses comparatives de Daubenton et les vues générales de Vicqd’Azyr; en physiologie’, par les recherches de Haller, de Réaumur, et de Spallanzani.

Devant me borner ici à l’examen des questions systématiques, je vais étudier particulièrement le grand tableau tracé par Yicq-d’Azyr pour l’étude anatomique , physiologique et naturelle des corps vivants. Avant de jeter les yeux sur cette coordination, je ferai, comme pour Aristote, un examen des vues générales qui ont dirigé cet observateur, afin de voir dans quel rapport se trouve

l’exécution de son plan relativement à ses principes. Voici comment il s’exprime dans les considérations qui précèdent le plan d un cours d’anatomie et de physiologie (1) ; a 11 n existe cer- « lainement aucun corps vivant qui ne se meuve, « au moins en lui-même, qui ne se nourrisse et « qui ne se reproduise. L’irritabilité, la nutrition, « dont la digestion fait partie, et la génération, « sont donc les trois premières fonctions qu’on « doit admettre dans la comparaison des corps « organisés. » A part l’irritabilité, qui est une propriété générale de tissu, on voit que Vicqd’Azyr ale sentiment des caractères primordiaux de l’organisme. Dans un troisième discours sur l’anatomie, il étend davantage cette conception (2) : « Nous reconnaissons neuf caractères ou pro- « priétés générales de la vie, savoir : l“ladiges- « tion ; 2° la nutrition ; 3“ la circulation ; 4“ la «respiration; 5° les sécrétions; ô” l’ossification; «7® la génération; 8“ l’irritabilité; 9° la sensi- « bilité. »

Si Vicq-d’Azyr avait rigoureusement suivi ce

( I ) OEuvres complètes, recueillies par Moreau de la Sarthe. Paris, an XIII, t. IV, p. 41.

(2) Loc. cU., t. IV, 3® discours sur l’Anatomie, p. 233.

classement, il aurait effectué une systématisation bien plus complète que tout ce qui existait avant lui ; mais, en s’engageant dans l’exécution du plan, il considère l’irritabilité comme une propriété spéciale (1), et en étudie le développement dans l’activité musculaire, qu’il fait précéder de l’élude des os. Il débute donc par Y ossification, tandis que la seconde fonction comprend les organes de l’irritabilité. La troisième division comprend la circulation; la quatrième, la sensî6i7ité ; la cinquième, la respiration. Enfin la digestion n’arrive qu’au sixième rang, entre les sécrétions et les organes de la voix; et la nutrition n’arrive qu’en dernier lieu, après les organes de la génération. U est inutile de s’arrêter sur un plan que les idées mêmes de Vicq-d’Azyr condamnent. Ce n’est donc qu’en exposant l’histoire du procédé comparatif que nous aurons l’occasion de rendre pleine justice aux travaux de ce savant. Ce n’est plus maintenant que dans les œuvres de notre siècle que nous pouvons poursuivre les derniers perfectionnements de l’ordre anatomique. Le principal et le plus remarquable est résulté de la conception

(1) Loc. cil., l. IV, Tableau d’un Cours d’Analomie et de Pliysiologie, p. '43.

flISTOIRE ET SYSTÉMATISATION DE l’ ANATOMIE. 79

analytique de Bichat, qui a énergiquement senti qu’en anatomie il y avait quelque chose de plus général que les organes et les appareils, et il a fondé l’étude des tissus et des systèmes, tout en provoquant les derniers degrés de l’analyse anatomique, que l’imperfection des instruments d’optique, de son temps, ne lui permettait pas d’atteindre. Outre l’introduction de cet élément fondamental, Bichat, sous l’influence de la direction physiologique, a définitivement accompli, dans la méthode d’examen des organes et des appareils, la division principale entre les organes de la vie animale et ceux de la vie organique ou végétative. Mais il a fait défaut au principe de généralité , en méconnaissant la suhordination de la vio animale à la vie organique; il commence son anatomie descriptive par les organes de la locomotion et de la sensibilité, et termine par les organes de la composition , de la décomposition et de la génération. On peut assurer que si Bichat avait appliqué le procédé comparatif à l’ensemble des animaux, au lieu de le borner aux âges et aux sexes, il eût certainement interverti l’ordre qu il adopta, et son anatomie descriptive aurait commencé par les appareils de la vie organique.

Après Bichat, nous n’avons à signaler qu’un dernier effort caractéristique tenté par Blainville, et que nous allons chercher à apprécier. Cet éminent biologiste a formulé d’une manière remarquable l’idée générale d’nn plan d’anatomie. Voici ses propres réflexions à ce sujet (1) : « Dans « l’étude des organes, des appareils et des fonctions cc des animaux, quel ordre suivrons-nous? Cette « question n’est rien moins qu’indiff’érente, puisque « l’ordre, dans quelque science que ce soit, en est « réellement une analyse exacte, et sert considé- « rablement à aider la mémoire et par conséquent « la comparaison. Or, dans l’objet que nous nous « proposons de remplir par ces principes d’ana- « tomie, il est évident que l’ordre qui offre la « série des fonctions en action doit être préféré à « tout autre. Cherchons donc quelle est la suc- « cession naturelle de ces fonctions.

« On admet généralement et il est évident que a le but ou le terme de toutes les fonctions qu’exé- « entent les organes plus ou moins nombreux des « animaux, est la génération ou l’entretien, la « succession et quelquefois le perfectionnement

(l)Z)e l'Organisation des animaux ou Principes d'anatomie comparée, Paris, 1822, t. 1 (seul publié), p. 17.

mSTOlRF. ET SYSTÉMATISATION DE l’aNATOMIE. 8l

« de l’espèce ; mais pour y parvenir dans le très- « grand nombre des cas, pour ne pas dire dans « tous, il faut que l’animal soit arrivé à un certain « état de développement, ou soit ce que l’on « nomme adulte; et comme il ne naît pas tel, « mais à des degrés très-différents de développe- « ment, et qu’en outre il peut souvent se repro- « duire un grand nombre de fois dans le cours de « la vie, il a fallu une autre série de fonctions, « pour ainsi dire préparatoires, pour le faire parte venir à cet état ou pour l’y maintenir. C’est « celle série d’où résultent l’entretien et l’accrois- « sement de l’individu, c’est-à-dire la nutrition. « Ainsi nous devons traiter d’abord de l’appareil « et des nombreux organes dont résulte la nulri - « tion, puis de ceux qui servent à la génération... » Malheureusement M. de Blainville ne s’en lient pas là, et absorbé par l’intensité des fonctions sensoriales et locomotrices chez les animaux supérieurs, il arrive à concevoir que ces deux dernières fonctions servent à animaliser les grandes fonctions, qu’il a soin d’appeler primaires. 11 reconnaît bien que celle partie est accessoire dans la considération de l’ensemble des corps organisés; mais, quand il arrive à exécuter son plan, il commence

82 niSTOlRE DE LA BIOLOGIE, — 11® PARTIE.

par l’élude de l’enveloppe extérieure, el nous l'ait connaître les organes qui perçoivent la lumière el le son avant de nous faire concevoir ceux de l’assimilation et de la désassimilation. Il est évident que les raisons données par M. de Blainville pour justifier ce plan d’anatomie sont recherchées, en vue de satisfaire au but principal que s’est proposé ce biologiste dans la plupart de ses tra- ^ vaux ; je veux parler de la démonstration de la \ série animale, basée sur les caractères fournis par (l’enveloppe extérieure.

Après l’examen de ces tentatives particulières, il nous reste à indiquer les influences générales qui ont exercé une action notable sur l’ordre anatomique. Nous les rattacherons à trois directions principales résultées de la zoologie , de la chirurgie et de la physiologie. Il faut sans aucun doute reconnaître les admirables progrès subis par l’anatomie sous l’influence de la zoologie et de la chirurgie j mais on doit déplorer que leur action prolongée ait éloigné jusqu’à ce jour le véritable point de vue physiologique qui doit essentiellement dominer l’anatomie des organes et des appareils. La zoologie , trop exclusivement préoccupée de constituer la taxonomie, a dirigé les recherches

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sur les organes dont elle tire des caractères aiiificiels pour ses classifications; il faut observer, du reste, que c’est à ses propres dépens qu’elle a opéré de si grands progrès en anatomie comparée; car cette direction exclusive, eu absorbant la majorité des esprits, les a éloignés des véritables recherches d’histoire naturelle qui doivent surtout constituer la zoologie, pour que sa culture soit en rapport avec la destination sociale qui est le point de vue final de toutes les sciences. C’est à la direction zoologique qu’on doit en grande partie l’habitude routinière de commencer l’étude des vertébrés par l’examen du squelette , étude fort intéressante au point de vue de la forme et de la taxonomie, mais complètement spéciale quant à la notion de l’organisme. Dans cette direction, on va même jusqu’à commencer l’étude de certains mollusques par les parties solides qu’on rencontre dans leur tégument extérieur. Certes, en considérant les^’admirables découvertes faites en paléontologie, nous ne pouvons que louer l’étude approfondie du squelette des animaux ; mais que, dans l’étude systématique d’un être organisé supérieur, on commence par décrire des os, c’est ce que tout esprit progressif doit énergiquement

repousser. La chirurgie, de son côté, a considérablement contribué à imprimer à l’anatomie cette direction particulière ; et si l’éminent Bichat, dans son Anatomie descriptive, a manqué au principe de généralité, peut-être faut-il accuser l’influence chirurgicale d’avoir balancé chez lui cet essor physiologique si bien manifesté dans les Recherches SUR LA VIE ET LA MORT.

Quant à la direction physiologique, elle est manifeste dans les successeurs deVesale et surtout depuis les travaux de Vicq d’Azyr et deBichat. On a très-bien senti après eux l’utilité de la description du cœur à propos des artères et des veines, celle du cerveau à propos des nerfs. Mais cette action physiologique ne se montre que dans les groupes d’organes, et nullement dans l’ensemble. Or, de même qu’il est plus utile pour 1 esprit de commencer tel appareil par tel organe, de même, dans l’étude des appareils, il y a un ordre plus rationnel que les autres, basé sur le degré de généralité. Dire que la vie est un cercle, ce n’est pas se dispenser d’adopter une méthode, et celte manière de raisonner n’est admissible que pour une époque où l’ignorance complète de la filiation des

HISTOIRE ET SYSTÉMATISATION DE l’aNATOMIE. 85 phénomènes ne permellait pas d’en saisir la subordination.

En appliquant à l’étude de l’anatomie des organes le principe de généralité et d’indépendance réciproque, on arrive à concevoir sans hésitation qu’il faut commencer par les organes de la vie végétative, nutrition et génération. Cet ordre a été envisagé d’une manière abstraite par tous les hommes dont je viens de faire une étude particulière. 11 n’y a donc qu’à exécuter le plan conçu par Aristote et reproduit avec des perfectionnements importants dans les vues générales de Vicqd’Azyr, de Bichat et de Blainville. A l’égard de la marche à suivre dans les organes du mouvement de composition et de décomposition, il ne pourrait y avoir de l’indécision qu’à propos de l’intestin et du poumon : car ces deux organes servent au double mouvement du dehors au dedans, et du dedans au dehors ; et au point de vue de la végétalité, il scmbfè au premier abord que les organes de la respiration ont une certaine prééminence sur ceux de la nutrition ; mais en y regardant de plus près, on voit que pour le végétal lui-même, la respiration a un caractère moins fondamental que la nutrition, et chez les ani-

maux la difierence est encore mieux tranchée.

Pour les organes urinaires, il peut également se présenter une difficulté qui consisledans le défaut de précision des idées actuelles sur le degré de dépendance de ces organes. Comme beaucoup de phénomènes ne se passent dans les reins que par l’intermédiaire de l’intestin, on pourrait simplement considérer la sécrétion urinaire comme un cas particulier du mouvement de décomposition faisant suite aux cas analogues fournis par l’intestin. Mais outre que beaucoup de substances éliminées par les reins et vaisseaux de l’intestin n’ont subi aucune modification dans cet organe, il faut encore tenir compte des phénomènes accomplis dans les reins et dépendants des connexions générales de ces organes avec les appareils de la vie végétative. Je pense donc que leur étude doit venir, non pas à la suite de l’intestin, mais après le poumon, dont l’histoire doit immédiatement suivre celle de l’intestin et de ses annexes. Viennent ensuite les organes de la reproduction, dont l’étude doit être soigneusement distinguée de celle des organes urinaires, séparation grossière que je suis obligé d’indiquer à cause du titre organes génito-urinaires si malheureusement employé en

anatomie. Enfin, c’est par la circulation que se termine naturellement l’iiisloire de la vie végétative.

Quant à l’étude des organes de la vie de relation, elle commence par la surface généralement destinée aux sensations et dans laquelle se spécialisent suivant les degrés de l’animalité les divers sens, goût, odorat, vue et ouïe ; puis viennent les organes locomoteurs, os et muscles, ou muscles seulement, pour l’étude des types privés de squelette; on arrive ensuite à l’étude du système nerveux central et périphérique.

Cet ordre sommaire s’applique à la seconde partie de l’anatomie, aux organes; mais dans l’étude des appareils, le point de vue dynamique doit conduire à des rapprochements nouveaux qu’une longue méditation réglera, quand le moment de faire l’anatomie des appareils sera opportun.

Il resterait actuellement pour terminer ce premier examSn historique à envisager le développement de l’anatomie des appareils; mais l’observation faite au commencement de cet article nous a préparé au manque de documents importants sur cette partie de la statique. Ici se termine donc la démonstration d’une méthode

dont le passé a nellcmenl conçu la direction générale. Oii’il nous suffise de la résumer pour les besoins les plus pressants de l’enseignement anatomique, en attendant qu’un grand ouvrage, basé sur les principes précédemment exposés, vienne définitivement en fixer la marche progressive.

Une hypothèse subjective sur l’organisme étant donnée, on en démontrera le plus ou moins de réalité en parcourant successivement les divers degrés de l’analyse anatomique : éléments, tissus, organeset groupes d’organes, appareils et groupes d’appareils. On procédera dans tous les cas du plus simple au plus complexe, du plus général au plus particulier. L’élément fondamental des organes végétatifs sera donc étudié le premier, tandis que le dernier sera l’élément le plus spécial des organes de la vie animale. 11 en sera de même pour les tissus : les combinaisons les plus simples passeront avant les plus complexes. Quant à l’étude des produits , bien que, depuis l’action philosophique de Blainville, ils soient entièrement rangés dans l’anatomie générale, il faut néanmoins concevoir qu’on ne peut en donner là qu’une idée restreinte, fort difficile, du reste, à déterminer actuellement, puisque leur étude complète dépend

essenliellcment de la notion exacte des fonctions organkjues auxcjuelles ils se rattachent.

Pour les organes il faut prendre en considération 1° le degré de généralité de l’organe par rapport à l’ensemble des organes ; 2“ le degré de généralité de l’organe par rapport à l’appareil auquel il se rattache plus particulièrement. Le même principe dirigera à l’étude des appareils.

Telle est la marche cohérente qui peut seule aujourd’hui conduire à de nouveaux perfectionnements. Quand j’aborderai, dans la deuxième section de cette seconde partie , l’étude des “procédés d’observation , on jugera encore mieux l’ensemble des moyens qui peuvent enfin assurer à cette partie de la biologie un progrès rapide vers sa constitution finale.

Aht« II. — Hutoîre et systématisation de la physiologie.

La simple contemplation directe, dans les phénomènes biologiques, ne pouvait conduire qu’à des notions élémentaires de dynamique animale. Quand on fait de nos jours remonter l’histoire de la physiologie aux temps qui ont précédé ou suivi de près la fondation de l’école d’Alexandrie,

c’est qu’on veut comprendre, dans cette révision du passé, les théories métaphysiques de l’antiquité sur la vie ou certaines expériences résultées le plus souvent du hasard. Il manquait à la raison humaine , pour explorer les phénomènes complexes de la vie, deux procédés d’observation : l’expérimentation et la comparaison. C’est dans l’étude des phénomènes physiques que devait se développer au plus haut degré le procédé expérimental ; aussi peut-on dire que, dès les belles expériences de Galilée, date aussi bien l’établissement de la physique que le commencement de la physiologie positive. C’est donc à partir de cette mémorable époque qu’il faut rechercher les principaux éléments d’une systématisation ultérieure de la biologie.

En soumettant la physiologie aux mêmes principes qui dominent la systématisation anatomique, on voit que l’analyse physiologique, pour arriver h la notion de la vie, doit passer par des degrés correspondants à ceux de la statique. La vie comprend un certain nombre de résultats, les résultats impliquent des fonctions, enfin les fonctions elles-mêmes s’expliquent par les propriétés fondamentales de l’organisme. A côté des

éléments et des tissus se place l’étude des propriétés, soit de l’ordre végétatif, soit de l’ordre animal ; à côté des organes viennent les fonctions, et avec les appareils les résultats. Tels sont les degrés dont nous allons étudier le développement historique, toujours dans le but de fonder la meilleure méthode en biologie.

Les difficultés naturellement présentées par l’analyse anatomique ont , par suite, retardé la vraie conception de la physiologie générale ; l’analyse des propriétés devait se subordonner à l’étude préalable des éléments et des tissus. Bien que dès le grand Aristote on commence à indiquer le vrai préliminaire de l’anatomie, par la division des parties en similaires et dissimilaires, bien que du temps de Haller on comprenne la généralité de l’étude de la fibre et de certains tissus, on a vu cependant que la véritable systématisation de l’anatomie générale a été effectuée par Bichat. C’est aussi à partir de ce grand biologiste que se manifestent les germes de la physiologie générale, bien que, avant Bichat, on eût également étudié certaines propriétés de tissu. Mais l’idée féconde des propriétés de tissu, qui n’est dans Bichat qu’un amendement à l’a-

92 HISTOIRE DE LA BIOLOGIE. — if PARTIE.

nimisme de Stahl ou au vitalisme de Barthez, doit devenir le fondement de la physiologie générale et provoquer finalement la substitution des idées de propriété à toutes les idées de force. On peut assurer que Bichat lui-même, sans une mort prématurée, aurait complété cette absorption définitive de l’ontologie et de la métaphysique. Mais depuis l’apparition du' Traité d’anatomie GÉNÉRALE, aucune tentative sérieuse de ce genre n’a été faite ; le terrain de la physiologie générale n’a reçu que des améliorations partielles, sans se constituer dans son ensemble, et la situation provisoire de Bichat est acceptée comme définitive. Aujourd’hui que, par le perfectionnement des procédés d’observation directe, l’anatomie generale peut enfin s’organiser, le plan de la physiologie se trouvera naturellement tracé. Pour le moment, la plus grande indécision se remarque même dans ceux qui travaillent directement à cette partie de la physiologie. Un cas très-caractéristique est celui de Tiedemann qui, sous le titre de Physiologie générale (1), publie un traité sur

(1) Traité complet de Physiologie, irad. par A. J. L. Jourdan, 2 vol. in-8®, conlenaiu la Physiologie générale el comparée. Paris, 1831.

HISTOIUE ET SYSTÊMAT. DE LA PHYSIOLOGIE.

le procédé comparatif dans l’élude des fonctions. 11 est très-vrai que la comparaison est de nature à fournir un certain degré de généralité à la notion de digestion, de respiration, de génération, etc. Mais il faut dire à Tiedemann, avec Bichat : « Quand vous voulez connaître les propriétés et la vie d’un organe, il faut absolument le décomposer; » et alors seulement on fait de la physiologie générale, tandis que Tiedemann ne fait que des généralités sur les fonctions. Un cas plus curieux et entièrement réciproque est celui de Blainville(l), qui, pensant étudier les phénomènes des fonctions, construit la véritable physiologie des systèmes. Celte dernière confusion, très-intéressante à vériâer, sera examinée plus loin à l’occasion du plan de cet éminent biologiste.

En résumé, quelles que soient les tendances actuelles pour changer un tel état de choses, il faut reconnaître que nous manquons d’une analyse précise des propriétés générales des corps vivants. Les propriétés physiologiques des élé-

(1) Plan d’un Cours de Physiologie générale et comparée, fait à la Faculté des Scieuccs de Paris, peudant les années 1829, 1830, 1831, 1832.

menls sont encore vaguement indiquées par les derniers micrographes; celles des tissus sont au point où les a laissées Bicliat, car la critique négative dirigée contre lui ii’a rien remplacé jusqu’à présent ; enfin la physiologie des systèmes a été parfaitement ébauchée par Blainville, sans que néanmoins ce dernier ait effectué sciemment un tel progrès , circonstance qui a nécessairement nui à l’efficacité de cette construction partielle, Tel est l’état actuel de la physiologie générale ; telles sont les données qui doivent servir à sa constitution, du moment où des esprits positifs, convenablement préparés, voudront l’entreprendre.

La seconde partie de la physiologie, correspondant à l’anatomie des organes, a suivi leur destinée ; et de même que l’anatomie des organes a été plus largement cultivée jusqu’ici que celle des tissus, à cause des observations plus faciles et plus précises dont elle est l’objet, de même la physiologie des fonctions a reçu le plus grand développement, bien que la méthode qui dirige encore celte étude soit ou indéterminée ou routinière. Ce développement parallèle de l’anatomie et de la physiologie se précise en-

core davantage quand on voit qu’à ces deux points de vue ce sont d'abord les faits les mieux tranchés qui ont le plus excité l’attention des observateurs. Depuis la révolution anatomique de Vésale, les organes de la vie animale ont été particulièrement étudiés, et l’art des classifications et la chirurgie n’ont que trop maintenu la prépondérance de cette étude, de manière à masquer sa vraie dépendance envers les organes de la vie végétative. C’est aussi dans les problèmes physiologiques correspondants qu’on s’est d’abord exercé ; mais les obstacles n’ont pas tardé à entraver ce mouvement prématuré de la physiologie. Aujourd’hui que la subordination de l’animalité à la végétait té est mieux sentie, on peut déjà noter dans les recherches relatives à la vie organique un degré de positivité bien mieux caractérisé que dans tous les travaux résultés de l’exploration directe des phénomènes de^la vie de relation. La culture précoce des parties les plus complexes a eu le grand avantage de distinguer la vie animale de la vie organique , comme se rattachant à des propriétés d’un ordre plus élevé, de la même manière que la culture isolée des phénomènes intellectuels et moraux a contribué à mieux établir

96 HISTOIRE DE LA BIOLOGIE. — H® l’ARTIE.

les derniers prolongements de la physiologie des fonctions. Mais aujourd’hui que ces différentes parties sont convenablement préparées pour leur culture définitive, il faut se hâter de reconnaître la véritable subordination des fonctions pour ne pas poursuivre prématurément des recherches dont le succès dépend entièrement de l’établissement préalable de notions plus générales.

La marche que je viens d’indiquer , plaçant les expérimentateurs dans la véritable voie, a déjà permis d’atteindre, pour les phénomènes préliminaires du mouvement de composition, un degré de positivité remarquable ; et tous les travaux importants effectués sur les fonctions de l’intestin, depuis Réaumur(l) et l’abbé Spallanzani (2) jusqu’à notre collègue M. Cl. Bernard (3), composent un ensemble de précieux renseignements très-propres à démontrer les lois fondamentales de la vie organique. Quant aux phénomènes généraux de la circulation, leur théorie

(1) Mdm. de l’Académ. des Sciences, 1752, p. 2G0, hist. 40, — no2, p. 461. — Collect. académ., l. I, p. 217.

(2) Expériences sur la Digestion avec des considérations. par Jean Sennebier. Genève, 1783. — Id. sur la Génération,

Archives générales de Médecine, el Comptes rendus de

l’Acad. des Sciences de 1843 à 1850.

positive a suivi de près les belles expériences de Galilée au seizième siècle. Harvey (1) ne fit pas seulement celte grande découverte : il commença en outre à porter dans l’étude de la génération des vues plus précises. Cependant, malgré son exemple et celui de Haller, les forces plastiques et les vaines recherches sur les générations spontanées embarrassent encore cette grande question, et nuisent au développement des travaux plus positifs entrepris sur l’ovologie et l’embryologie.

Si de la vie végétative on passe à la vie animale, bien que les phénomènes de celle-ci soient mieux tranchés, bien qu’on ait employé à leur exploration des procédés plus nombreux, cependant on y trouve encore un degré inférieur de précision. Les sens n’ont été appréciés qu’au point de vue hiérarchique, et leur degré réciproque de généralité est senti depuis le grand Boerhaave (2). Quant aux explications données à propos de la fonction de chacun d’eux, on doit, à part quelques idées nettes sur le siège de la sensation,

(1) Opéra otnnia a Collegio medicorum Londinensis edila London, 17C(i.

(2) Institutiones medicœ,' Pdùs, 1747.

ccarler un grand nombre de faits que l’insuflisante préparation des observateurs a maladroitement accumulés, et dans lesquels on ne saurait trouver, entre les phénomènes mécaniques et physiologiques , la combinaison nécessaire qui doit caractériser cet ensemble de recherches. Restent, pour cette section, les phénomènes d innervation qui , par le vague actuel sur les propriétés générales des tissus composants, offrent encore une grande obscurité, si ce n’est l’intéressante distinction établie par Charles Bell, et débarrassée aujourd’hui du caractère absolu qu’avaient voulu lui donner des observateurs superficiels (1). Nous ne devons pas omettre les recherches intéressantes de Haller sur l’irritabilité musculaire , mieux précisées aujourd hui pai M. Brown-Séquard.

J’arrive en dernier lieu, pour la physiologie des fonctions, à l’analyse des phénomènes intellectuels et moraux, dont l’incorporation nouvelle aux études physiologiques doit etre considérée comme une des plus importantes conquêtes de notre siècle, celle qui a définitivement dépossédé les der-

(l) Exposition du système naturel des nerfs du corps humain, irad. J. Genest, Paris, 1825.

niers et tristes représentants de la psychologie.

Ce que le grand Descartes n’avait pu atteindre, ce que Cabanis même, avec son émancipation, n’avait pu concevoir, malgré de mémorables efforts, Gall eut la hardiesse de l’accomplir, et de lui dale la première théorie physiologique sur les plus hautes fonctions de la vie (1). Quelle que soit l’imperfection de cette théorie, tout fait excuser et admirer Gall : la difficulté du sujet, son élévation et l’énergie qu’il fallait dans une aussi audacieuse entreprise. Depuis Gall seulement, l’étude des fonctions peut être complète et s’étendre jusqu’à ses dernières attributions fondamentales. Quant à la méthode qu’il convient d’y suivre, elle sera mieux précisée à propos de l’examen du plan de la systématisation générale.

En abordant la constitution de la troisième partie de la physiologie, consacrée à l’étude des résultats, je doi^ définir ce qu’il faut entendre par anatomie et physiologie des appareils. Ainsi que je l’ai établi, la partie préliminaire, en anatomie, étudie la décomposition d’un organe, afin d’en comprendre l’ensemble ; puis la notion des

(1) Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties. Paris, 1825.

iOO HISTOIRE DE LA BIOLOGIE. — U® PARTIE.

différents organes conduit à celle de l’appareil. Enfin l’étude des appareils mène à la notion de l’organisme. Ces divers degrés correspondentexactement à l’analyse physiologique, dans laquelle l’étude des propriétés doit expliquer l’action particulière des organes; l’action des organes celle des fonctions; enfin l’étude de ces dernières vient aboutir à la notion de la vie. J’ai pu établir que l’anatomie des appareils n’existe pas, ou qu’elle s’est machinalement manifestée par quelques travaux de biotaxie dans lesquels la relation anatomique des appareils étant instinctivement sentie, on a conclu avec bonheur de certaines parties secondaires d’un organisme à tout un système d’organes, sans appuyer cela sur autre chose qu’une certaine routine. Les prétendus tours de force exécutés ainsi en paléontologie n’ont été que de purs artifices pratiques, sans aucun fondement scientifique. En dehors de ces vues incohérentes, il faut citer l’éminent Blainville, qui, soit dans la fondation philosophique de la série animale, soit dans le cours de paléontologie professé, il y a peu d’années, a la Sorbonne, a manifesté un profond sentiment de la relation anatomique des appareils, bien qu’il n’ait laissé

à cet égard aucune trace de systématisation.

La fondation nouvelle de 1 anatomie des appareils doit servir parallèlement de guide pour mesurer le vrai terrain de la physiologie des résultats. Lorsque dans les ouvrages actuels on a décomposé une fonction en ses différentes actions composantes et qu’on reprend ensuite la fonction de l’ensemble, on fait la physiologie d un appareil; mais les fondions une fois établies isolément, il faut en étudier l’ensemble en examinant successivement les relations vitales entre deux ou trois appareils de manière à saisir des résultats de plus en plus généraux, et finalement la vie elle-même dont la théorie, préalablement à toute recherche, aura été établie subjectivement; car l’emploi isolé de la méthode objective entretiendrait le vague de la physiologie actuelle dont la plupart des recherches sont instituées sans que l’observateur sache jamais au juste ce qu’il veut observer, et sans qu’il puisse déterminer le véritable but des recherches. Cette manière d’étudier les appareils n’est pas plus avancée en physiologie qu’en anatomie; et de même que la constitution actuelle de l’anatomie ne permet pas de donner la démons tration d’une théorie sur l’organisme, de même

l’isolement de chaque phénomène de fonction ne permet pas de concevoir la solution possible du problème de la vie. Cependant les rares tendances que j’ai signalées à cet égard pour l’anatomie se sont également présentées en physiologie; et tandis que certains résultats généraux étaient étudiés à la manière d’une fonction et comme dépendants d’un appareil spécial, on commence aujourd’hui soit pour les phénomènes de nutrition, soit pour les phénomènes de calorification, à sentir la nécessité d’embrasser plusieurs fonctions pour arriver à la conception de ces résultats. Mais il y a loin de ces tendances élémentaires à une organisation complète ; aussi puis-je assurer qu’en physiologie comme en anatomie, l’étude systématique des appareils est à faire. On conçoit que pour une telle fondation la méthode objective devait resterimpuissante et qu’elle devait tendre, au contraire, à prolonger l’élude isolée des fonctions ; aussi le besoin de l’anatomie et de la physiologie des appareils ne s’est-il présenté à mon esprit que sous l’influence préalable d’une théorie subjective sur l’organisme animal que j’aurai plus lard l’occasion d’exposer.

Les différentes parties du domaine de la

HISTOIRE ET SYSTÉMAT. DE LA PHYSIOLOGIE. i 0.‘J

physiologie étant ainsi déterminées, il devient dès à présent possible d’y porter de grands perfectionnements. Cette première partie de l’exposition va, en outre, me permettre de donner une juste appréciation des divers plans effectués jusqu’à ce jour sur l’ensemble de la physiologie.

L’institution d’un plan de physiologie ne peut résulter que d’une théorie subjective de la vie ; ce n’est que par la conception d’un ensemble qu’on peut arriver au classement des parties ; le tout est de faire, dans le moment, l’hypothèse la plus compatible avec l’ensemble des renseignements obtenus ; logique naturelle dont l’humanité, dans tous les ordres de conception et à toutes les phases de son évolution mentale, nous donne le salutaire exemple. Une telle observation se trouve néanmoins fréquemment en défaut de nos jours, où la décomposition scientifique, suite du régime des spécialités, a produit tant de travaux précisément remarquables par un défaut complet de direction théorique. Pour les recherches particulières, cet état présente l’inconvénient de l’accumulation des observations inutiles, ce qui serait déjà très-grave, sans l’inconvénient beaucoup plus grave qui en résulte pour la méthode. En

général, on se contente aujourd’hui, dans nos traités, d’une théorie sur la fonction, ce qui sert à établir le plan des actes qui y concourent. Mais l’impuissance mentale à l’égard d’une théorie sur la vie fait que la majorité des auteurs ne comprend pas, pour le classement des fonctions, les avantages de tel plan plutôt que de tel autre, ce qui constitue une véritable déclaration d incompétence pour la conception des phénomènes généraux de la vie. Aucun de ces auteurs ne consentirait en effet à commencer l’histoire de la digestion par les phénomènes qui se passent dans le duodénum ; mais les actes sont à la fonction ce que les fonctions sont à la vie; comment peuvent-ils alors se refuser à la nécessité logique de commencer par telle ou telle fonction? Si on admet qu’en entretenant tel ordre dans l’étude des actes on peut reculer de plus en plus la notion d une fonction, il faut également admettre qu’en rejetant le classement des fonctions on doit paralyser le mouvement de la physiologie, en écartant indéfiniment la conception des résultats généraux de la vie.

En abordant maintenant l’examen historique du plan de la physiologie, il faut signaler, comme

un des types préliminaires qui se sont dessinés sous l’influence des opérations philosophiques de Descartes, l’illustre Boerhaave, qui, assistant aux belles découvertes de la physique et de la chimie de son siècle, chercha à concevoir, d’après elles, la santé et la maladie, et, malgré les imperfections résultées du défaut de données suffisantes et de réflexions assez approfondies, conçut un plan très-judicieux de l’étude de l’homme.

Considérant qu’il faut commencer par les choses les plus simples, les plus aisées à connaître et les plus certaines, en continuant par celles qui leur ressemblent le plus, et ainsi de suite, en allant avec ordre aux choses composées, obscures, difficiles, Boerhaave établit qu’il faut d’abord étudier l’état normal, puis la santé, puis la maladie, enfin les remèdes ; et il détermine ainsi la marche logique par laquelle on va du général au particulier, du shuple au composé, de l’indépendant au dépendant. Son précieux traité (1) commence par établir la science de l’état normal et anormal avant l’art de l’hygiène et de la thérapeutique. Dans la partie théorique, les points de vue statique et dynamique sont liés, ce qui résulte du

(1) Insiiluliones medicœ Leyde. 1708.

défaut de consistance qu’avaient ces deux parties de la biologie et de la difficulté où on était de saisir leur véritable caractère. Il est vrai que ce plan manifestait au moins le sentiment de la stricte dépendance du point de vue dynamique au point de vue statique, comme dans tous les ordres de phénomènes. Quant au classement de cette partie théorique, il se ressent du peu de cohérence qu’avaient les notions de physiologie à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième; néanmoins, à part le défaut complet d’études sur les propriétés générales et sur les résultats, Boerhaave sent treshien la généralité des fonctions végétatives, en commençant par les fonctions de 1 intestin. Viennent ensuite successivement la circulation, le cerveau, les glandes, la vessie, la locomotion, la nutrition, la peau et les organes des sens. Cette dernière partie est suivie de l’étude des sens internes, joie, tristesse, indifférence, faim, soif. Boerhaave place, en outre, dans cette categorie les problèmes sur la mémoire, l’imagination, les passions, l’attention, la veille et le sommeil, puis vient la respiration, la voix et la parole. Enfin il termine par la génération, comprenant l’étude

de la semence, des menstrues et de la conception, qui elle-même se décompose en analyse des modifications principales de l’ovaire après la fécondation et en phénomènes de l’œuf.

Un tel plan pourrait à la rigueur supporter avantageusement le parallèle avec bien des traités modernes sur la physiologie des fonctions; quant à l’esprit qui en dirigea les développements, il est, comme on sait, tout empreint des conquêtes que la raison humaine avait accomplies sur le terrain de la physique et de la chimie; mais comme ces sciences, et la chimie en particulier, n’offraient pas assez de consistance pour concevoir une théorie positive, même bornée à lavi^ végétative, la doctrine de Boerhaave, par ses grandes lacunes, prêta le flanc aux attaques; et bientôt la métaphysique, par une réaction naturelle, se réinstalla brillamment sous l’animisme de Slahl, et l’écwle physico-chimique fut réduite au rôle de critique. Mais par le progrès inévitable de l’esprit positif, la conception provisoire de Stahl commença à se transformer dans le principe vital de Barthez et V archée de Van-Helmont; enfin le principal élément de sa dissolution définitive se manifesta dahs Bichat par la transfor-

108 HISTOIRE DE LA BIOLOGIE. — ll“ PARTIE,

mation des entités en simples propriétés de tissu, germe fécond de la physiologie générale.

Bichat, servi par une riche collection de matériaux, à laquelle avait surtout coopéré le savant et judicieux Haller, et servi par les nouveaux principes de physiologie qui résultaient de la fondation de l’ânatomie générale, pouvait déjà concevoir le système de la physiologie; car même pour l’étude des résultats, il était plus que qui que ce soit capable d’en concevoir l’étude, après le profond sentiment de l’unité de la vie, qu’il avait si bien manifesté dans ses Recherches sur LA VIE ET LA MORT. Néanmoins Bichat n’a laissé qu’un plan de la physiologie des fonctions. Ce plan, indiqué par Bichat au § VIII des considérations préliminaires du Traité d’anatomie générale, est resté sans exécution dans la si courte existence de ce grand biologiste; mais il a servi de base à un grand nombre de traités. Les graves imperfections qu’il renferme tiennent en grande partie à l’état de la science à la fin du dix-huitième siècle. Il en est même qui sont en désaccord avec sa première division en vie animale et vie organique. On voit, en effet, élans ce plan, les fonctions relatives à l’espèce séparées de la vie

organique, tandis que la vie animale et la vie organique sont étudiées dans une même section. Si la carrière de ce grand biologiste avait pu s’étendre jusqu’à l’opération fondamentale de Gall, il n’aurait pas rangé parmi les fonctions de l’individu les fonctions intellectuelles et morales, qui ne doivent pas être brutalement considérées au même titre que les organes de la végétalilé. Pour éviter cette fâcheuse confusion, il fallait que le cercle des fondions fût com[)lété par Gall ; il fallait, en outre, que le véritable point de vue de toute recherche fût réglé par l’avénement de la science finale. Dès à présent, en effet, toutes les conceptions, pour être dirigées vers leur véritable but, doivent cesser de présenter ce caractère de spécialisation qui ne permet pas d’en saisir les liens. Nous étudions l’homme individuel pour arriver à comprendre l’être collectif; il faut donc, en traitant des fonctions, distinguer celles de l’individu, celles de la prolongation temporaire de l’individu, celles enfin par lesquelles il s’incorpore plus ou moins intimement à l’être collectif : de cette manière on arrive à saisir, dans la physiologie des résultats, tous les degrés et tous les modes de la vie. On ne peut, à cet égard, adresser un reproche di-

liO inSTOlRE DE LA BIOLOGIE. — U“ PARTIE.

rect à Bicliat; mais tous ceux qui ont usé de son plan, dans une époque plus rapprochée de la nôtre, doivent évidemment supporter le blâme pour ne pas avoir suppléé à ses imperfections sous l’influence des fondations modernes.

J’arrive actuellement au dernier type systématique, à l’éminent Blainville, dont le plan devait nécessairement consacrer de grands perfectionnements, mieux préparé qu’il était à une plus large conception. C’est d’après le plan du cours de physiologie fait à la Faculté des sciences, pendant les années 1829, 1830, 1831 et 1832, que je vais déterminer les vrais progrès opérés par la biologie sous les derniers efforts du puissant esprit de coordination qui caractérise toutes les fondations de Blainville. Ce plan constitue la plus large systématisation qu’on ait opérée en physiologie, bien qu’il soit naturellement incomplet à l’égard de divers points fondamentaux.

A la suite des prolégomènes^ dont la véritable portée est très-bien déterminée, Blainville divise la physiologie en trois parties. La troisième comprenant simplement l’histoire de l’esprit humain dans la physiologie, nous pouvons ne considérer que les deux premières. On trouve dans la partie

HISTOIRE ET SYSTÉMAÏ. ÜE LA PHYSIOLOGIE. 1 1 1

proliiilinaiTe ce que beaucoup d autres lonl entrer dans les prolégomènes, Yéliide de la composition physique, chimique, anatomique et microscopique des animaux, ce qui est l’objet propre de l’anatomie générale. Blainville place encore dans cette première partie l’élude de Y action des modificateurs externes sur ^organisation en inasse mort ou vivant.

L’analyse de l’organisme, dans laquelle Blainville a introduit l’importante considération des éléments et des produits, doit précéder l’anatomie des organes et des appareils ; et si Blainville a compris celle élude dans un plan de physiologie, il aurait aussi bien pu, avant les phénomènes des fonctions, placer l’anatomie des organes, et confondre ainsi, comme Boerhaave et Haller, le point de vue sialique et dynamique, dont il a si bien senti la distinction en tête de son premier volume sur I’Okganisation^des animaux. Quant à l’action des modificateurs externes, j’ai suffisamment développé, dans mes deux premiers mémoires sur la systématisation de l’anatomie (1), la réforme capitale qui consiste à étudier cette action après l’anatomie et la physiologie, afin que, le sujet étant

(1) Mémoires de la Société de biologie, t. I, p* 13.

112 mSTOlUE DE LA BIOLOGIE. ll“ PAUTIE.

aussi connu que l’objet, on puisse logiquement en

apprécierlesinfluences réciproques. Cetlc pi emière partie doitdonc disparaître du plan de Blainville, quiseréduitalorsàla seconde ou partie essentielle.

Avant d’aller plus loin, il faut observer que Blainville, par suite de son anticipation sur l’étude des inodificateurs, a fondu les deux physiologies, celle de l’organisme, considérée isolément, et celle de l’organisme, en rapport avec les modificateurs. Celle confusion étant assez expliquée, nous pouvons maintenant étudier cette seconde partie, divisée en phénomènes des propriétés, des fonctions, des résultats, et phénomènes définitifs. Pour la première (ois, nous voyons la physiologie générale nettement systématisée; seulement l’incomplète préparation de l’auteur ne lui a pas permis de la développer, bien qu’il en ait senti la vraie situation logique. Mais, par une singulière transformation, je vais montrer que la physiologie des systèmes se trouve contenue dans la division suivante, consacrée aux phénomènes des fonctions, dont la première classe comprend l'absorption, lu sanyuification et {'exhalation. Pour peu qu’on y réfléchisse, ou ne larde pas à concevoir que l’absorption, étudiée, comme le fait Blainville, dans

IIISTOIRK ET SYSTÉMAT. DE LA l*HYSIOLOGIE. 1 13

la peau, 1 intestin, le poumon, n’est quel’exameu topographique de la propriété d’absorption qui doit dépendre essentiellement de certaines conditions de texture. On peut en dire autant de l’exhalation, que Blainville étudie de la même manière. Quant à la sanguification, il est impossible de ne pas la concevoir comme un résultat; en sorte qn’il y aurait là à la fois confusion entre les fonctions et les propriétés, et même entre les fonctions et les résultats. La même observation est applicable au premier ordre des fondions animales, où la contractilité et l’irritabilité sont étudiées dans tous les points de l’organisme où elles concourent à un acte déterminé. Une telle manière de procéder tend, comme on peut le voir, à absorber 1 étude des fonctions dans la physiologie des systèmes, ce qui nuirait finalement au but de la physiologie. J avais j'aison plus haut de faire honneur à Blainville de l’institution de la physiologie des systèmes; mais il faut par contre reconnaître que, dans son plan, les véritables phénomènes des fonctions sont dissous par la considération prépondérante de l’étude des propriétés ou même des résultats. Quant aux phénomènes de sensibilité extérieure, extéro-inlerne, intérieure, le plan

il4 HISTOIRE DE LA BIOLOGIE. — PARTIR.

de Blainville offre diverses syslématisalions \^artielles d’un grand intérêt, sans que, à beaucoup d’égards, il ait profite de 1 importante fondation deGall et de celle de M. Auguste Comte, son véritable appréciateur (1).

Dans les phénomènes résultals, Blainville n a étudié que la composition, la décomposition et la calorification ; il n’a donc pas senti autant qu’il devait le faire la véritable physiologie des appareils.

Tels sont les principaux types de coordination auxquels on peut rattacher tous les plans adoptés jusqu’à ce jour. Les avantages et les imperfections que présente celui de Blainville nous amènent à

concevoir aujourd’hui une combinaison plus in -

time de la physiologie et de l’anatomie, en établissant parallèlement aux études statiques une série correspondante de démonstrations dynamiques. Les observations mêlées à cet examen doivent me dispenser de répéter ici, en terminant, quelle doit être la constitution définitive de la physiologie ; il faut seulement rappeler que la marche analytique dont j’ai tracé les degrés ne doit pas être simplement considérée comme un cadre de re-

(1) Discours prononce aux funérailles de Blainville, 1 aiis

THÉORIIC DES MILIEUX.

cherches, mais hien comme le plan d’une série de démonstrations devant se subordonner à la méthode subjective. Je dois surtout rappeler que les physiologistes actuels, sous peine de ne remplir aucun office social, doivent s’attacher à se représenter l’étude des êtres vivants comme le préliminaire de la sociologie, de même que la physique et la chimie ont été le préliminaire immédiat de la biologie. La physiologie animale, considérée ainsi entre l’étude des végétaux, qui lui sert de base, et l’étude de la société, qui est son but, réalisera enfin sa haute destination.

Art. 111. — Théorie des milieux.

Quand on se représente le but de l’anatomie et delà physiologie, cultivées même d’après le plan exposé dans lesdeuxarticles précédents, on voit que ces deux parties, envisageant spécialement l’être vivant, ne peuvent conduire qu’à la notion théorique d’organisme et de vie, sans que pour cela toutes les formes de l’organisme et tous les degrés de l’existence puissent dès lors être saisis. Lorsque l’anatomie des appareils et la physiologie des résultats auront acquis tout le développement que Je viens de leur assigner, on pourra fonder d’après

les lois de l’oi-ganisme et de la -vie un certain nombre de principes sur les variétés d’existence dont l’être lui-même peut rendre compte ; mais nous savons que les influences les plus nombreuses et les pins intenses sont distinctes de l’être vivant. Or, si la biologie se privait de leur étude, il est facile de juger le peu do consistance qu’elle offrirait pour rélaboratiomiltérieiiredesiiroblèmesde sociologie.

La manière étroite dont beaucoup de personnes entendent encore la science des êtres organisés fait que les médecins eux-mêmes sont en général aussi peu propres que le reste des savants à donner des conseils judicieux pour le gouvernement des sociétés humaines ; et cependant ils cultivent la science la plus rapprochée du point de vue sociologique. Qui peut douter que, dans un avenir prochain, les biologistes vraiment à la hauteur de leur époque ne prennent enfin, au point de vue consultatif, le rôle si difficile que la confiance publique accorde aveuglément aujourd’hui à tant d’hommes si peu préparés ? Qui pourra comprendre les propriétés d’une société humaine et en indiquer le gouvernement, si ce n’est d’abord ceux dont la science permettra d’apprécier chaque organe composant de cette société? La destinée

TUKORIR nRS MILIEUX.

de la biologie étant déjà sentie par Ions les bons esprils, on saisira facilemeni tout l’inlérêl qui s’atlacbeà cette grande partie de la science, dans laquelle, les êtres vivants étant connus aussi bien que la cosmologie, on cherchera à délermincr les influences réciproques entre les choses qui vivenlelcellesquine vivent point. On arrivera ainsi finalement à préciser tous les caractères que peut alïecter un être, et à tracer les véritables limites de sa réaction sur le monde extérieur.

L’esprit humain avait bien des conditions à remplir avant d’aborder l’étude si complexe de cet ordrede rapports; aussi nedoit-on pass’étonner du vague extrême dans lequel est encore plongée cette partie essentielle de la biologie La science possède déjà de précieux documents pour une première ébauche ; mais il est urgent qu’une saine théorie vienne en difiger l’application etlechoix.

Il est intéressant d’observer que la partie la plus complexe de la biologie, tout en étant la moins bien constituée, est néanmoins celle dont la culture a été le plus anciennement mise à l’ordre du jour : l’hygiène et la médecine étant les deux premiers arts biologiques que le besoin a d’abord développés, on peut concevoir, même en suppo-

il8 HISTOIRE DE IA BlOLOfllE. 11'" RARTIE.

STDI ces deux arts à leur premier degré d’empirisme, que le premier génie médical a du, de loulc nécessité, signaler rimporlau.ee d une élude approfondiedes relalionscosinologiquesdel homme. En effet , le grand Hippocrate, avec des connaissances anatomiques et physiologiques très-bornées, pose lareemenl la question des milieux dans 1 immortel Iraiié de V Air, des Eaux el des JAeux (1), tandis que dans notre siècle celle question est encore à résoudre ; on voit même que les derniers penseurs en biologie, tout en signalant son importance, n’ont pu la systématiser à sa vraie place. Pour la première fois, dans un mémoire sur la méthode anatomique (2), j’ai signalé, à cet égard, la confusion de Blainville, quia, du reste, très-bien senti la haute portée de cette théorie. Pour faciliter les développements dans lesquels jedois entrer,

je vais immédiatement déterminer la situation de la théorie des milieux et en caractériser 1 objet.

S’il y avait dans le passé une série de constructions relatives à l’établissement de cette partie de la biologie, je pourrais, comme dans les précé-

(1) Paris,

OEuvres complètes d' Hippocrate, irad. par E. Liltré

IS'iO, t. Il, p. 12 et suiv.

Mémoires de la Société de biologie.

Paris, 1850, t. !•

page 17.

TIllORIF. DUS MILIEUX.

clcnls ai'licles, appuyer par l’hisloire des développements successifs de celle science le plan de sa coordinal ion. Mais le grand problème conçu par Hippocrate n’a jamais reçu une solution théorique convenable; et lesdocuments particuliers quej’aurai à signaler n’ont été accumulés, pour la plujiart, que dans un but très-spécial. Je vais donc forcément commencer par une conception générale de celte partie de la biologie. Celte opération indispensable une fois effectuée , il deviendra facile de dégager dans le terrain scientifique tous les matériaux qui peuvent aujourd’hui servir à une première ébauche théorique des influences réciproques des êtres vivants et des milieux.

Cette dernière partie de la biologie a reçu dans ces derniers temps la dénomination de science des milieux. Cette dénomination est loin de représenter l’ensemble^de cette science, car elle indique seulement l’étude des circonstances extérieures aux êtres vivants , sans impliquer l’examen des phénomènes résultats de la réaction de ces êtres sur les milieux eux-mêmes. Il faut reconnaître, il est vrai, que, par son point de vue complexe, celle science ne se prêle pas facilement à une dénomination précise. J’ai fait usage dans

120 nisToiniî de la biologie. — \f partie.

mes précédenls travaux de deux expressions qui m’avaient été suggérées par la division essentielle delà biologie en deux parties, selon qu’on envisage l’ètre vivant isolément ou qu’on le considère par rapport au monde extérieur. J’avais appelé la première biologie subjective et la seconde biologie objective, dans l’intention de trancher davantage la différence des points de vue. Aujourd’hui qu’un tel sujet est suffisamment préparé, je pense qu’il n’y aurait aucun inconvénient tà maintenir la dénomination de Blainville qui, tout à la fois, condense et généralise le litre du grand traité d’Hippocrate. Je lui préférerai néanmoins l’expression de théorie des milieux, employée par M. Auguste Comte, en observant simplement qu’il faut attacher à ce titre l’ensemble des attributions que je vais lui assigner.

La question à poser dans la théorie des milieux est celle-ci : un être vivant et un milieu ôtant donnés, en déterminer les influences réciproques. Cet énoncé indique seul la vraie situation de cette science, et l’on doit s’étonner qu’un esprit aussi judicieux que Blainville ail conçu celle étude dans les préliminaires d’un cours de physiolo'rie. Il est vrai (]iie Blainville est loin d’a-

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