LIVRE I". — CHAPITRE VI
peut être évalué à environ 60 millimètres pour chaque siècle (1).
Cette précieuse donnée peut nous conduire à la solution du problème; car on a constaté en même temps que des fouilles de 14 à 15 mètres, faites dans le Delta, « n’ont traversé que des couches de terre vég-étale entremêlées de sable semblable à celui que charrie le Nil ». Or, les dépôts du fleuve s’élevant à 60 millimètres par siècle, ne produiraient, en douze mille ans, qu’un exhaussement de 7 mètres 20 centimètres. Il faut donc rejeter fort au-delà des temps historiques l’époque où le Delta, suivant l’opinion d’ailleurs très-judicieuse d’Hérodote, était un g’olfe de mer.
Après avoir établi, par des faits historiques, que la civilisation ég’yptienne s’est manifestée d’abord dans la Basse-Ég*ypte, il n’est pas inutile d’aborder une question importante long'temps controversée, et encore indécise. Plusieurs auteurs anciens et modernes ont pensé que la civilisation éthiopienne est antérieure à celle de l’Eg'ypte. Parmi les derniers, M. Gailliaud, qui a étudié la question en parcourant ces contrées, s’est formé une opinion qui mérite principalement de fixer l’attention. « L’Ég*ypte, dit-il, sous un climat sec et brûlant, ne put être habitable que lorsque le Nil, y déterminant son cours, vint déposer son limon au pied des chaînes de rochers toujours arides qui le bordent. L’Ethiopie, au contraire, pays pluvieux et élevé, n’eut jamais besoin, pour être fertile, de ce secours étrang-er et précaire.
« On a dit que c’est en descendant les fleuves que se faisaient les mig’rations des peuplades cjui cherchaient à former un établissement. En adoptant cette g’radation naturelle, on ne saurait se refuser à conclure c{ue l’Ethiopie fut habitée avant l’Ég’ypte. C’est donc l’Ethiopie qui eut d’abord des lois, des arts, une écriture (2). »
L’auteur du Voyage à Méroé confond ici, ce nous semble, deux choses distinctes : la priorité d’apparition des peuplades et l’antériorité de civilisation. Que l’Ethiopie ait été habitée avant l’Ég'ypte, cela ne paraît pas douteux. On peut même, adoptant cette idée, en pousser plus loin les conséquences. Non-seulement, « plus on s’élève dans le sud en remon-
(1) Bescr. de l’Égypte, Jlist. nat., t. II. p. 494.
(2) Voyage à Méroé, t. III, p. 272 à 27o.
tant le Nil, plus le sol décèle son caractère primordial (1 ), » mais encore les races d’hommes chang-ent, et deviennent aussi plus primitives. Audessus des Abyssiniens à la peau noire, mais dont les traits sont rég’uliers, les cheveux long-s et soyeux, habitent les nèg’res imberbes, aux cheveux crépus, aux traits aplatis. Ces derniers ne sont véritablement qu’une ébauche de l’homme. L’étude de la géologie nous montre, depuis l’origine du globe, dans le règne animal, une succession d’êtres de plus en plus perfectionnés; c’est là une des lois de la création. Or, suivant cette loi, la race nègre étant la moins parfaite, a dû nécessairement précéder les autres sur la terre, et l’état primitif du sol vient à l’appui de cette observation.
Sur ce sol, qui n’est empreint d’aucune trace récente de cataclysmes, la race noire a donc pu exister depuis des myriades, d’années , des myriades de siècles, peut-être. Mais cette race, comme l’a très-bien observé Cuvier, «la plus dégradée des races humaines, dont les formes s’approchent le plus de la brute, et dont l’intelligence ne s’est élevée nulle part au point d’arriver à un gouvernement rég’ulier, ni à la moindre apparence de connaissances suivies , cette race n’a conservé nulle part d’annales ni de traditions anciennes (2) ». On ne saurait donc raisonnablement déduire l’antériorité de civilisation de la priorité de race.
Sans doute les Abyssiniens, l’un des types des anciens Éthiopiens, sont d’une nature plus noble C[ue les nègres proprement dits. Mais, s’ils sont propres à recevoir la civilisation, rien ne prouve qu’ils soient aptes à la créer, ni qu’ils soient parvenus très-anciennement à un état social un peu avancé. Les pyramides de Méroé et du mont Barkal sont trèspostérieures à celles de Giseb; elles ne paraissent même pas remonter à une haute antiquité. Les plus anciens édifices éthiopiens encore subsistants portent le nom d’Aménophis [Blemnon), qui régnait sur l’Égypte et l’Éthiopie vers te milieu du xviif siècle avant l’ère chrétienne (3), longtemps après la fondation de Tbèbes.
(1) Cailliaud, ihkl., p. 277.
(2) Cuvier, Discours sur les révol. du globe, p. 221.
(3) De 1757 à 1726.