LE LAC MOERIS
A une époque fort reculée, dans le xxxvi® siècle avant notre ère, Mœris conçut l’idée la plus g'ig'antesque, la plus hardie qu’ait enfantée le g’énie humain; en un mot, il entreprit de régulariser les inondations périodiques du Nil.
Le Nil fut de tout temps, pour la terre d’Egypte, le véritable principe créateur et conservateur; c’est au limon annuellement apporté par ses eaux que cette riche contrée doit son existence. Aussi, ce fleuve bienfaisant était-il regardé comme un dieu, et il eut en cette qualité un culte et des prêtres.
Avant Mœris, « lorsque le Nil était abandonné à lui-même, il formait des inondations dont l’étendue était variable; tantôt il dépassait, tantôt il n’atteigmait pas la mesure de laquelle dépend la fertilité du sol. Mœris conçut donc le projet de construire un lac assez vaste pour recevoir et conserver la surabondance des eaux du fleuve, afin d’empècher, d’un côté, que dans l’excès de l’inondation il ne formât des marais et des étangs, et de l’autre, que cette inondation restant au-dessous des besoins, une partie des terres privées d’arrosement ne fût condamnée à la stérilité. Il fit tirer, du fleuve au lac, un canal qui recevait ou détournait suivant le besoin les eaux du fleuve. Au moyen de ce canal, on distribuait, avec le secours de divers ouvrages d’art, dont la manœuvre entraînait de grandes dépenses, la juste proportion d’arrosement réclamée par les agriculteurs pour le travail de leurs terres. Il n’en coûtait pas moins de cinquante talents (275,000 fr.) pour ouvrir ou fermer cet appareil compliqué. En co7}stnnsant ce lac, Mœris laissa subsister dans
l’intérieur un espace de terre sur lequel on éleva deux pyramides devant servir de sépulture, une pour lui et une pour sa femme. Il fit aussi placer au sommet de chacune une statue colossale qui représente une fig'ure assise sur un trône, espérant laisser par ces g’rands travaux un éternel et honorable souvenir de lui (1). »
Le lac Mœris était situé dans le nome Arsinoïte, aujourd’hui province de Fayoum, et, comme cette province renferme encore à présent un lac important, le lac Keïroun, la plupart des écrivains qui ont traité ce sujet ont été amenés à croire que ce lac était l’ancien lac Mœris. Cette hypothèse s’est évanouie devant une étude topog’raphique plus approfondie et une interprétation plus judicieuse des auteurs anciens.
M. Linant deBellefoncls, ing*énieur français, depuis long’tempsau service du vice-roi d’Eg'ypte, fut fi'appé du peu d’accord des preuves qui identifiaient les deux lacs Mœris et Keïroun. « L’objet utile surtout du lac Mœris, dit-il (2), me paraissait incompatible avec la position actuelle du lac Keïroun, et pourtant je trouvais peu philosophique de conclure, avec certaines personnes, que le récit des elfets bienfaisants de ce g'rand travail devait être rejeté parmi les fables. Plus tard, lorsque ma position en Ég-ypte me fit un devoir de rechercher attentivement la véritable position du lac, afin de pouvoir le restaurer et renouveler ainsi son action salutaire, j’ai acquis, après bien des recherches et des investig'ations, Incertitude que le lac Mœris n’était pas le lac Keïroun, et j’ai reconnu la vraie situation de cet ancien lac ou réservoir d’eau. Le Fayoum est un bassin de terres cultivées, circonscrit dans la chaîne libyque par les montagmes ou le désert, et vers le nord-ouest de ces terres par un g'rand lac. Cette petite province se relie au bassin du Nil par une bande de terres cultivées, qui traverse la lisière du désert libyque, et au milieu de laquelle coule une dérivation du Bahr ou canal Jousef. Le Bahr Jousef lui-même n’est qu’un cours d’eau naturel dérivé du fleuve, et non un canal creusé de main d’homme. Le sol du Fayoum est en pente de l’est à l’ouest; et, depuis l’entrée de cette province jusqu’au point le plus bas, c’est-à-dire jusqu'au fond du lac Keïroun,
(1) Diod. de Sic., liv. I, diap. lu.
(”2) Mémoire sur le lac Mœris, publié par la Société égyi)tieiine. Alexandrie, 1843.