VIII AVANT-PROPOS
effet, en quelques lignes de vulgarisation, instruire sans effort un visiteur de choses pour la compréhension desquelles de longues études sont indispensables; il n'est possible que de lui signaler les objets principaux dignes de son attention.
Dans notre galerie, chaque monument porte une étiquette détaillée indiquant les civilisations et les époques, traduisant sommairement les textes. Ces indications nous les devions au public aux frais de qui les collections ont été faites; nous n'avions pas le droit d'imposer au visiteur l'achat d'un catalogue et moins encore l'ennui de le feuilleter pour y chercher les renseignements.
La liste des monuments que je donne dans ce volume ne porte aucun numéro de classement, elle ne renferme que ceux des objets exposés dont je recommande l'examen au visiteur soucieux de son instruction et ménager de son temps.
Croissy-sur' Seine ,
Le 20 avril 1905.
J. DE Morgan.
Historique de la Délégation
De tous les pays ayant droit de cité dans le monde des sciences, la France est certainement Tun de ceux dont les efforts sont les plus énergiques dans le domaine des recherches extérieures à son territoire. Ses missions, ses écoles à l'étranger, apportent chaque année un contingent de découvertes et de travaux appréciés dans tous les pays marchant, comme elle, entête du mouvement scientifique.
Nous sommes certainement en droit d'être fîe^s de notre œuvre de progrès, mais nous devons justice aux magnifiques travaux des Allemands, des Anglais, des Américains; leurs efforts sont utiles au même titre que les nôtres et nous saluons en eux non des concurrents, mais des collègues, souvent même des amis.
La première grande mission scientifique fut la commission que le général Bonaparte organisa en Egypte; l'exemple fut donné par la France républicaine. La Royauté et l'Empire le suivirent et bientôt les autres pays nous imitèrent. C'est que Tamour de la science ne connaît ni frontières ni politique et que si parfois le sentiment national peut intervenir, ce ne doit être qu'à titre d'émulation.
Depuis plus de cent ans, la France tient à hon-
HI&TPIRE ET.1;RAVAUX
neur de suivre la puissante impulsion qu'elle recevait à la fin du xviii* siècle; si elle a réussi dans sa tâche, c'est qu'à la tête de notre Instruction Supérieure nous avons toujours eu des hommes éminents par leurs connaissances comme par Tampleur de leur pensée, que nos missions scientifiques ont été dirigées avec une extrême habileté» avec une grande suite dans les vues, et que les chefs ont su faire naître chez nos missionnaires ce feu et cette ardeur nécessaires à Texécution de plans toujours difficiles et souvent dangereux à réaliser; qu'enfin ils ont eu la fermeté de les protéger contre le venin des jalousies.
Notre réputation s'est lentement établie, basée sur des services rendus à la science et à Thumanité tout entière. Il n'est pas un peuple qui ne témoigne du respect pour le savant français pour son énergie, son abnégation et sa valeur. Nos travaux en Egypte, en Syrie, en Grèce, en Babylonie, en Assyrie et dans tant d'autres foyers de recherches, nous ont fait une situation telle que notre diplomatie trouve le terrain préparé lorsqu'elle demande une faveur pour des travaux scientifiques.
Notre réputation nous vint en aide lorsque notre représentant en Perse ouvrit les négociations avec Sa Majesté le Chah, dans le but d'obtenir en Iran des avantages scientifiques spéciaux. Le Gouvernement persan était d'autant' mieux disposé à se montrer bienveillant qu'en dehors de Testime qu'il professait pour nos savants, il entretenait depuis des siècles avec notre pays des relations fort amicales et souvent utiles.
En 1894 le Ministre plénipotentiaire et Envoyé extraordinaire de France, M. René de Balloy, ami
DE LA DELEGATION EN t>ERSË 3
personnel de toute la cour persane et jouissant de l'estime du souverain, obtenait de S. M. Nassr ed- Dîn Chah la signature d'une convention réservant à la France le monopole des recherches archéologiques dans toute l'étendue de l'Empire persan.
Les négociations avaient été poursuivies pendant plus de trois années. Il était, en effet, malaisé de fixer les termes de cet accord^ le Gouvernement persan désirant la forme la plus courtoise pour la France, et notre représentant voulant que les personnes qui auraient à mettre à exécution ce contrat fussent, autant que possible, placées, par la convention même, en dehors des difficultés pouvant surgir au milieu des populations» si différentes de celles de nos pays.
Uneconvention archéologique estchosefort rare, sinon insolite, dans le domaine diplomatique et notre Ministre à Téhéran se trouvait «n face d'un problème nouveau à résoudre.
Me trouvant alors dans la vallée du Nil, à la tête du Service des Antiquités de l'Egypte, ayant par suite en main la plus vaste administration archéologique du monde et, de plus, connaissant la Perse pour l'avoir parcourue pendant près de trois ans (1889-91), j'étais à même de donner bien des indications utiles; aussi fus-je souvent consulté tant par le Ministère de Tlnstruction Publique que par M. de Balloy lui-môme.
C'est à M. Alfred Rambaud, membre de l'Institut, Ministre de l'Instruction publique, et à M. X. Charmes, membre de l'Institut, Directeur, chargé des Missions, que nous devons la fondation de la Délégation en Perse. Ces Messieursavaientsuivide très près les négociations entamées à Téhéran. Ils y
attachaient une très haute importance, voyant s'ouvrir pour la France un champ nouveau de recherches, dans des conditions inespérées. Le Ministre, dès 1895, remit à M. X Charmes le soin de faire exécuter les clauses de la convention.
Une expédition de cette importance n'était pas chose facile à organiser. II fallait proportionner les moyens d'action aux difficultés de l'entreprise et aux résultats qu'on en attendait. M. X. Charmes, assisté de M. R. de Saînt-Arroman, Chef de bureau des Missions, parvint à force d'habileté et de soin à réaliser les vues du Ministre, et, en juillet 1896, me trouvant alors de passage à Paris, je reçus officiellement communication de la convention que j'avais à examiner tant au point de vue des termes de l'instrument diplomatique qu'à celui des moyens à employer pour le mettre en valeur. Ma mission de Perse (1889-91) et la connaissance que j'avais de l'Empire du Chah m'avaient encore valu l'honneur d'être consulté.
Je remis, à cette époque, deux rapports sur la question : l'un relatif à la Convention elle-même, l'autre ayant trait aux projets de travaux que j'avais conçus.
Les choses en étaient restées là, quand, en 1897, le Ministère de Tlnslruction publique m'offrit de quitter la Direction générale des Antiquités de l'Egypte et de. repartir en mission pour TAsie avec le titre de Délégué général muni de pouvoirs très étendus et seul responsable des affaires du Ministère en Perse.
La convention prévoyait qu'un délégué du Ministère des Affaires étrangères accompagnerait le chef de mission. Je fus moi-même désigné pour
remplir ces fouclioiis, en sorte que j'étais autorisé à traiter directement avec les fonctionnaires indigènes pour les besoins de mes travaux.
D'une part, j'éprouvais bien quelque regret à quitter la valléedu Kii et une situation qui passe, à juste titre, pour le bâton de maréchal de l'archéologie ; mais, d'autre part, j'abandonnais un service étranger pour me consacrer à une œuvre française dont, à mon sens, la portée scientifique^ devait être considérable. J'acceptai donc les offres du Ministère et résignai mes fonctions de directeur en Egypte.
La terre des Pharaons, explorée depuis un siècle avec de grandes ressources a, il est vrai, fourni bien des documents à l'histoire; mais elle est aujourd'hui fort connue et les grandes découvertes y deviennent de plus en plus rares. L'Egypte a parlé et elle nous laisse, sommetoute, quelque désillusion, car son champ n'embrasse guère au delà de la vallée du Nil et ses textes n'offrent presque toujours qu'un intérêt local et, plus souvent encore, religieux.
La Perse, au contraire, était alors un pays neuf; car, sauf la période achéménide étudiée par la mission Dieulafoy, nous ne connaissions rien de sa haute antiquité.
Ce que nous savions de l'Assyrie par les grands travaux de Place et de Layard, de la Chaldée par les belles fouilles de Sarzec à Sirpourla (Telloh), nous montrait ces pays habités jadis par des peuples respectueux de leurs annales, mettant leur stylet au service de l'Histoire, moins soucieux de couvrir les murailles de leurs temples d'inutiles inscriptions rituelles que d'y conserver la mémoire des hauts faits nationaux.
C'est de ces pays que nous devons attendre la solution du grand problème des origines; car nous savons aujourd'hui, depuis la découverte des tombes pharaoniques des premières dynasties, qu'au préhistorique succéda dans la vallée du Nil une civilisation étrangère, sans lien d'origine avec celle qui la précédait.
Tout porte à croire que cette civilisation étrangère provenait d'Asie. C'est donc dans les pays voisins de TEuphrate et du Tigre qn'il convient d'en rechercher les traces les plus anciennes. C'est là aussi qu'on trouvera un jour la solution du fameux problème des Akkads et des Choummirs.
L'Egypte n'a jamais offert dp problème d'aussi vaste envergure.
Cesconsidérations avaient, dès longtemps, frappé les hommes éminentsqui, dans notre pays, tiennent la tête du mouvement scientifique. Tant à l'Instruction Publique qu'à ITnstitut l'émotion fut grande le jour où Ton connut l'accord intervenu entre la France et le Gouvernement persan.
Le 26 mars 1896 les Chambres mettaient à la disposition des Affaires étrangères un crédit spécial pour faire face aux premiers engagements de la convention.
En juin 1897 se réunissait au Ministère de l'Instruction publique une commission chargée de préparer l'expédition scientifique. Cette commission présidée par M. Ernest Boulanger, ancien ministre, sénateur de la Meuse, se composait de MM. Xavier Charmes^ Directeur, membre de l'Institut, Léon Heuzey, membre de l'Institut, conservateur au Louvre, le D*^ Ernest Hamy, membre de l'Institut, professeur au Muséum d'Histoire naturelle, Raoul
de Saint-Arroman, Chef de bureau, secrétaire de la commission.
J'étais invité à exposer devant ces Messieurs, mes vues au sujet de l'exploration scientifique de la Perse.
Le 19 avril 1897, M. A. Rambaud signait un arrêté me nommant Délégué général en Perse et me confiant la gestion des intérêts du Ministère dans ce pays.
Les pouvoirs les plus étendus me furent attribués. J'avais liberté absolue dans le choix de mon personnel, dans la nature de mes dépenses qui, comme cela est de coutume dans toutes nos missions, étaient couvertes par une indemnité annuelle. Il était convenu qu'aucune mission ne serait envoyée sans mon assentiment et en dehors de moi dans les territoires compris par la convention et placés, au point de vue scientifique, sous ma juridiction.
C'est sur le Délégué général que retombaient toutes les responsabilités scientifiques, administratives et même diplomatiques : il devait choisir les sites à fouiller, en changer s'il le jugeaitconvenabie et reporter le centre des travaux dans toute localité du vaste Empire persan*qu'il jugerait bon; choisir son personnel, le rétribuer à sa guise, le conserver ou le renvoyer de sa seule autorité; acheter le matériel, le modifier suivant les besoins, construire les habitations, organiser les transports, faire ou faire faire tous les travaux scientifiques, choisir ses collaborateurs parmi ses attachés ou en dehors, diriger les publications.
Si les pouvoirs du Délégué général étaient étendus, ses devoirs ne Tétaientpas moins. Il demeurait
responsable de la réussite des travaux de recherches, de la valeur scientifique des publications, des bonnes relations de sa mission avec les autorités locales et les indigènes. Aucun traitement fixe ne lui était alloué et il prenait à sa charge toutes les dépenses dépassant les sommes allouées. Tous les frais résultant de sa mission : voyages, fouilles, transports jusqu'à Paris des collections, achats de matériel, de chevaux et bêtes de somme, traitement du personnel etc.. lui incombaient; exception était cependant faite pour les métaux précieux découverts au cours des fouilles, leur valeur devant^ suivant la convention, être payée au Trésor persan. La Délégation était remboursé par l'Etal au moment de la livraison des objets précieux.
Le Délégué général se trouvait donc placé dans la situation d'un particulier opérant pour son propre compte, disposant d'une somme annuelle fixe, soutenu par la haute protection d'un gouvernement puissant^ et par la sympathie de ses hommes d'Etat.
En établissant cette situation, le Ministère avait, d'ailleurs, agi avec grande sagesse, car, dans une mission en pays difficiles, le succès ne peut être assuré que par l'autorité absolue du chef; reste au Ministère à choisir la personne qu'il honore d'une aussi grande confiance.
Le 3 juin 1897 M. Paul Deschanel, membre de l'Académie française. Député, donnait àla Chambre lecture de son rapport sur la future Délégation en Perse*, et le 21 juillet de la même année le Parle-
1. Cf. Procès yerbal de la sdance du 3 juin 1897. Pièces ^pnexes,
ment, par une loi spéciale, votait un premier crédit de 100.000 francs destiné à la mise en œuvre de nos droits. Cette même loi consacrait l'allocation annuelle d'un crédit de 130.000 francs pour indemniser le Délégué général des dépenses afférant à sa mission *.
Toutes les questions se trouvant réglées en France, je quittai Paris le 15 septembre 1897, accompagné de G. Lampre, secrétaire de la Délégation et d'un contre-maître. Nous nous rendions à Téhéran ou j'avais à me mettre en rapport avec les autorités persanes, à obtenir de S. M. le Chah un firman donnant exécution à la convention, et à organiser mon personnel indigène de domestiques et de surveillants.
Le C*® Jacques d'Arlot de Saint-Saud était alors Chargé d'affaires de France à Téhéran. Je n'eus qu'à me louer de la manière dont il m'assista dans mes démarches.
Les pourparlers étant terminés, nous gagnions Suse en quarante-cinq jours de voyage à cheval et le 18 décembre de la même année le premier coup de pioche était donné dans les ruines de la capitale élamite.
Pendant que, accompagné de G. Lampre je traversais la Perse du nord au sud, un de mes attachés, Gustave Jéquier venait en Arabistan par le sud, voyageant avec mon second contremaître et M"° Lampre, qui venait rejoindre son mari. Notre matériel, nos armes, nos provisions arrivaient par la même voie, en sorte qu'au 4 janvier 1898 la Délé-
1. Rapport sur le budget du Ministère de l'Instruction pu-^ blique. Année 1897 et suivantes^
gation se trouvait au complet, les travaux étaient commencés et Ton creusait déjà les fondations de notre future demeure.
. Bien que M. René de Balloy eût apporté tous ses soins dans la rédaction de la convention, beaucoup d'articles restèrent lettre morte dans les débuts de notre séjour en Ârabistan et il survint de graves difficultés que mes pouvoirs diplomatiques, subordonnés, comme de juste, à ceux de notre représentant à Téhéran, ne me permettaient pas de régler. Je dois dire que le pays que j'avais choisi comme centre de nos travaux était l'un des moins surs de la Perse. Suse se trouve éloignée de tout contrôle et de toute protection de la part des autorités persanes. 11 n'avait point été possible de tout prévoir dans une première convention, en sorte que bientôt la nécessité se fit sentir d'en établir une seconde.
M. Th. Delcassé, Ministre des Affaires étrangères, et M. Georges Leygues, Ministre de l'Instruction publique me firent l'honneur de me confier la rédaction de ce nouvel instrument diplomatique que Sa M. Mozaffer ed Din Chah voulut bien, à Paris même, en 1900, revêtir de son sceau, en souvenir de l'accueil qui avait été fait en France aux deux derniers souverains persans. Notre Ministre des Affaires étrangères s'intéressa personnellement à la signature de cette nouvelle convention qui règle d'une manière définitive nos relations avec le gouvernement persan et en vertu de laquelle nous travaillons depuis cinq ans.
Cette convention accorde à la France le monopole exclusif et perpétuel de pratiquer des fouilles dans toute U étendue de V Empire persan j réserve
faîte des lieux consacrés au culte et aux cimetières musulmans.
La France possède la totalité des objets découverts en Susiane, Elle doit remettre au Trésor royal la valeur en poids de tous les métaux précieux (or et argent) découverts au cours des travaux.
Pour toutes les provinces de l'Empire autres que la Susiane, les découvertes sont partagées par moitié entre le gouvernement français et celui de S. M. le Chah.
Les divers articles de la convention règlent des questions de détails relatives aux douanes, aux escortes, à la protection et aux égards dûs par les autorités provinciales à la mission.
Telle est la genèse de la Délégation. J'ai pensé qu'il était utile de la rappeler en quelques pages afin que le public se rende compte du grand effort fourni par les ministères de l'Instruction publique et des Affaires étrangères dans le but de doter notre pays d'un champ d'études presque illimité.
Si les services d'Etat ont droit à la reconnaissance du public français et plus généralement du monde savant, les fondateurs de la Délégation ne doivent point être omis, et il est de mon devoir de proclamer très haut les noms des personnes qui ont donné leur concours à cette œuvre nationale, je dirai plus, mondiale.
M. G. Hanoteaux et M. Th. Delcassé, ministres des Affaires Etrangères ont assuré la réussite des négociations et protégé nos efforts de toute leur influence.
Au Ministère de l'Instruction public, M. Rambaud et M. X. Charmes ont été les véritables fon-
dateurs de la mission, assistés par M. R. de Saint* Ârroman, Chef du bureau des Missions, dont le dévouement à notre œuvre a été sans bornes. Ces Messieurs ont rencontré chez M. le sénateur Boulanger un appui aussi éclairé que dévoué.
MM. G. Leygues et J. Chaumié, ministres de l'Instruction publique n'ont rien négligé pour encourager nos efforts, de même queMM.L.Liard et ,G. Bayet, Directeurs de l'Enseignement supérieur.
Ces Messieurs on droit à la gratitude de tous les savants, ils ont droit à ma reconnaissance dont je me permets de leur offrir ici l'expression la plus sincère.
But de la ^Délégation
La mission dont j'ai l'honneur d'être chargé est destinée spécialement à l'exploration archéologique de la Perse tout entière, depuis les rives de la mer Caspienne jusqu'aux bords du golfe Persique, et des frontières du Kurdistan turc jusqu'aux déserts salés et aux montagnes arides des Afghans et des Baloutches. Cette région, vaste comme quatre fois la France, je l'ai visitée en majeure partie au cours de ma mission de 1889-1891, et me suis rendu compte des ressources qu'elle pouvait présenter quant aux découvertes historiques.
Les diverses parties de l'Empire persan sont loin de présenter, au point de vue spécial qui nous occupe, le même intérêt ; par suite, dans nos efforts et dans les sacrifices qui en résultent de la part de l'État, nous ne devons pas attacher la même importance à toutes les provinces.
Les parties du pays les plus avantageuses sont celles où, dans la haute antiquité, ont vécu des peuples développés dans l'industrie et dans les arts et possédant l'usage de l'écriture. Sans l'écriture, en effet, aucun document d'ordre historique, moral, ou religieux, n'a pu être fixé et, par suite, se conserver jusqu'à nous.
Vers les débuts de notre ère et pendant les
quatre ou cinq siècles qui les ont précédés, la Perse tout entière était aux mains de gouvernements très civilise3.Au nord-est s'étendait le puissant royaume de Baktriane, sur le plateau TEmpire des Arsacides et, à l'occident, celui des souverains séleucides, qui disparurent, avant notre ère, pour laisser en contact les Parthes et les Romains dans les plaines de la Mésopotamie.
La Baktriane serait à coup sûr un champ d'étude du plus haut intérêt : on y retrouverait la transition entre la civilisation gréco-perse et celle de l'Inde. Malheureusement le site de Balk 'est en pays afghan, région inabordable, en dehors de la Perse; et le Khoraçan, seule province de ce royaume faisant aujourd'hui partie des domaines persans ne doublerait que des résultats très secondaires.
La puissance des successeurs de Cyrus s'étendait sur toute l'Asie antérieure jusqu'à Tlndus, mais le centre de la royauté se trouvait en Perside, en Ëlam et en Ghaldée ; il n^y aurait donc pas lieu d'explorer les provinces avec des garanties de réussite relativement à cette période. C'est à Suse et à Persépolis seulement qu'on doit tenter un effort.
Antérieurement à l'époque des souverains achéménides, aucun peuple du plateau persan ne savait écrire. Seuls, dans toute cette partie de TAsie, les Assyriens, les Chaldéens, les Elamites et les Ourartiens (près du lac de Van) possédaient l'usage des caractères cunéiformes. On a cru jadis pouvoir attribuer aux Mèdes l'une des langues des textes de Bisoutoun, mais cette erreur grossière a été relevée et la théorie de son auteur réduite à néant.
Les peuples en possession de l'écriture vivaient
sur ies confins de la Chaldée et de TAssyrie; leurs établissements stables n'ont jamais dépassé les provinces actuelles du Kurdistan, du Louristan et des Baktyaris,et encore ne se sont-ils que fort peu avancés dans ces montagnes.
La plaine assyrienne et chaldéenne, sauf la Susiane, est aujourd'hui dans le domaine du Sultan et, par suite, échappe aux investigations de la Délégation.
L'aire fertile en documents demeurant à notre disposition est très restreinte, mais elle est aussi d'une extrême richesse; quant aux autres parties du royaume elles ne peuvent renfermer que des restes relativement récents du des vestiges de ce que nous sommes convenus de désigner sous le nom de préhistorique parce qu'ils sont anépigraphes, quelle que soit leur époque. Mes recherches archéologiques dans le nord de l'Iran * vérifient pleinement cette assertion.
Au point de vue de Fimportance que j'attache aux diverses parties de la Perse, je range en première ligne la Susiane et plus spécialement les ruines de sa capitale; puis viennent les nombreux tells de TArabistan, des monts Baktyaris, du bas Poucht-é-Kouh, aux confins de la Chaldée, du district de Zohâb et de la vallée de la rivière de Diyala.
Le Louristan et la vallée du Seïn Mèrre (Kerkha) peuvent également offrir unintérêthistorique, mais les villes qui jadis florissaient dans ces districts n'étaient guère que des chef-lieux de provinces.
- 1. Fouilles à Asterabad en 1890, et dans le Tâlyche en 1890 et 1901,
La Perside (Persépolis) et Hamadan (Ecbatane) offriraient certainement un grand intérêt, mais les découvertes ny seraient pas capitales comme celles qui se font au voisinage de la Chaldée.
Le Ministère, je Tai dit, me laissait libre, dans le choix des sites que je jugeais utile d'explorer, libre de modifier mes plans, de changer de place le centre de mes travaux et de le reporter, si je le jugeais utile, de Tune à l'autre des bornes de ce vaste empire à des milliers de kilomètres de distance *.
M'appuyant sur les considérations que je viens d'exposer sommairement, c'est aux ruines de Suse que je me suis arrêté pour en faire notre centre et le point principal de nos efforts. Suse est, il est vrai, dans Tun des districts de la Perse les moins sains, les moins sûrs, en un mot les moins habitables, mais je ne devais pas m'arréter devant de telles raisons, car Suse, capitale d'un vaste royaume encore inconnu alors, renfermait à coup sûr des trésors scientifiques et, dans tous les cas, se trouvait au milieu de la zone que je considérais comme devant être la plus fructueuse.
La Bible, les annales assyriennes nous montraient la civilisation susienne comme Tune des plus anciennes et des plus puissantes du monde antique et la capitale de l'Elam comme Tun des plus grands centres de la Chaldée. De toutes les villes éteintes de la Perse aujourd'hui, Suse était donc le site offrant les garanties les plus sûres de succès. C'est en vue de ce point que je préparai
I. De Suse au Khoraçan on compte soixante-dix jours environ de cheral.
tnon expédition et mou matériel, bien que là ne se fussent pas bornées mes vues.
On a cent fois dit etimpriméque la Délégation en Perse avait repris à Suse les travaux delà mission Dieulafoy. C'est là une erreur que je ne relèverais pas si, par sa fréquence, elle ne devenaitobsédante.
La mission Dieulafoy avait en vue Tétude de la période achéménide: c'est sur la partie des ruines appartenant à cette époque qu'elle concentra ses efforts, laissant vierge toute la région des ruines élamites, qui fait uniquement l'objet de mes travaux.
Les palais de Xerxès, d'Artaxerxès et autres, n'entrèrent pour rien dans le choix que je fis du site de Suse; c'est l'histoire de TElam que je cherchais. M'appuyanl sur les raisons que je viens d'exposer, je distinguai l'emplacement de sa capitale; peu m'importait qu'il existât ou non des ruines de basse époque explorées par une mission qui n'a jamais eu aucun lien commun avec celle que je dirige, le but de l'une et de l'autre, de même que les ruines attaquées par l'une et par l'autre, différant complètement.
Les chaleurs de l'été ne permettant aucun travail en Susiane depuis le l®*^ mai jusqu'au 1" décembre, cette période de six mois devait être consacrée à Texploration méthodique de la Perse et à des travaux archéologiques, s'il y avait lieu d'en faire, dans les diverses provinces.
Tous les dix-huit mois environ, les travaux et explorations devaient être suspendus pendant Tété afin de permettre au personnel d'aller se reposer en Europe et de surveiller l'impression des publications.
L'étude archéologique du sol persan se trouvait donc organisée ainsi dans les meilleures conditions, étant donnés le personnel et les ressources dont je disposais. Mais ce point de vue ne suffisait pas pour arriver à la connaissance complète de l'histoire. Il fallait appuyer nos Mémoires sur des notions très précises de géographie, de géologie, et, en général, d'histoire naturelle. Gomment expliquer, en effet, la vie intime des peuples sans connaître l'ambiance dans laquelle ils vivaient jadis ? comment discuter les campagnes d'un conquérant sans posséder les cartes du pays, théâtre de ses hauts faits ?
Dans le but de combler, autant qu'il était en notre pouvoir, ces importantes lacunes, la Délégation entreprit, au cours de ses campagnes d'été, l'exploration d'un certain nombre de provinces au point de vue topographique et géologique et à celui de la faune et de la flore.
]3es cartes partielles furent dressées, des coupes géologiques relevées, et, chaque année, les mules de la Délégation transportèrent des collections considérables de fossiles, de minéraux, de mollusques, d'insecteS;, d'oiseaux, de plantes, etc., recueillis dans les pays les plus divers et souvent d'un accès très difficile *.
De semblables études réclament des années de recherches avant que la richesse des collections permette de commencer les publications. Ces recherches exigent de la part des missionnaires, si-
1. Dans le seul voyage de 1898 dans les montagnes Baktyaris, la Délégation perdit quatorze chevaux et mulets morts de fati> gue ou d^accident et iiéquemment eut à faire le coup de ieu pour se protéger.
non des connaissances approfondies dans toutes les branches de la science, du moins des notions très sérieuses de chacune d*elles, afin que les notes des voyageurs puissent être d'utilité pour les spécialistes se chargeant de la rédaction des Mémoires.
Cette tâche, déjà bien lourde, se trouve étendue encore par les études sur les langues vivantes, sur leurs formes dialectales, par la recherche des manuscrits précieux, etc. Ainsi cette mission archéologique se double de toutes les branches scientifiques qui peuvent être étudiées en Iran. Car l'Histoire, but principal de nos études, n'est plus aujourd hui une simple nomenclature chronologique de souverains et de batailles : elle doit être philosophique et raisonnée, c'est-à-dire en dépendance directe de toutes les branches des connaissances humaines. C'est avec Taide de ces diverses branches, en effet, qu'on perçoit les causes des faits historiques et qu'on trouve leur explication.
Tâche immense pour des missionnaires, mais aussi tâche passionnante, car chaque jour d'études apporte de véritables révélations; l'esprit ne reste jamais en repos et se maintient toujours en activité.
Le modèle des missions, je l'ai dit, est sans contredit la Commission d'Egypte. En trois années, tous les sujets scientifiques furent abordés et étudiés dans la vallée du Nil. Cette œuvre grandiose restera comme Tun des plus beaux monuments de l'intelligence humaine. Bonaparte en fut l'âme, il disposait de trente mille soldats, de crédits illimités et de Tlnstitut tout entier qui l'avait suivi sur la terre pharaonique. L'œuvre devait
être à la hauteur du ciiei qui l'avait conçue et des moyens employés.
Pour nous, qui disposons de ressources modestes, qui devons trouver en nous-mêmes toutes les connaissances scientifiques nécessaires, passer sans transition d'une étude à une autre, et souvent de la diplomatie à la défense de nos personnes, l'entreprise ne manque pas de difficulté; car, sans prétendre égaler l'œuvre de la Commission d'Egypte nous n'avons pas moins le droit de la prendre pour modèle.
La vie en Perse
Sous ce titre je parlerai, non pas de la vie matérielle, de ses privations, de ses avantages^, mais de la tenue que doivent avoir les missionnaires en Perse, de la ligne de conduite dont ils ne peuvent sortir sans danger pour le présent comme pour Tavenir de la Délégation.
Aidés du bienveillant appui de S. M. le Roi, secondées par la diplomatie française, les personnes faisant partie de la Délégation peuvent circuler et travailler librement daiîs toute Tétendue de la Perse. Notre mission jouit, il est vrai, de prérogatives importantes, mais, j'ose le dire, c'est à notre attitude vis-à-vis du Gouvernement et des populations que nous devons, en majeure partie, Testime dont nous sommes entourés par la haute société du pays.
Cette situation qu'officiellementje devais trouver dès mon arrivée en Perse, nous n'en jouissons, en réalité, que depuis quelques années seulement; car, si la Délégation a des droits, elle a aussi des devoirs et les Persans attendaient de nous voir à Tœuvre pour se prononcer en notre faveur ou * contre nous.
La Perse est musulmane chiite et, par suite, les Européens y sont à priori suspectés. Ses mœurs,
ses usages diffèrent entièrement des nôtres. Ses habitants sont généralement fort polis mais leur civilité, si nous n'y sommes pas accoutumés, peut parfois choquer nos idées, de même que la nôtre peut les froisser.
Dans les grands centres comme Téhéran, Tauris, Ispahan, le Persan est porté à l'indulgence envers l'Européen nouveau venu dans sa ville ; il l'excuse de son ignorance delà politesse du pays. Mais chez les nomades, dans les campagnes, le voyageur doit posséder à fond les usages s'il ne veut pas soulever de difficultés. Il lui faut mener un train proportionné à sa situation, se montrer large dans ses ca deauxy compatissant envers les malheureux et les malades. Sans être médecin il doit savoir soulager la douleur. Le Persan du périple est foncièrement lâche pris isolément, ou se trouvant en présence d'un voyageur entouré d'un nombreux personnel : il se montre, alors, d'une politesse souvent exagérée ; mais se trouve-t-il soutenu par le nombre, il devient insolent et souvent agressif. Quoi qu'il en soit, le voyageur se doit à lui-même de se montrer juste et bon; il enlève ainsi des prétextes aux querelles, qui, généralement, tournent fort mal.
Pour connaître toutes ces choses et savoir les pratiquer, il faut un assez long séjour dans le pays, mais il est surtout nécessaire de parler la langue ou les langues indigènes. Car un mot dit soi-même a bien plus de valeur que tous les discours tenus par des interprètes. L'Oriental est d'un naturel méfiant, il se défie de toute communication qui ne lui est pas faite directement.
Les interprètes, d'ailleurs, sont bien la pire des engeances de l'Orient; soit ignorance, soit mau-
vaise volonté ils ne traduisent jamais exactement votre pensée. Votre drogman est-il chrétien, les musulmans le méprisent et ne tiennent aucun compte de ce qu'il dit; est-il musulman lui-même, c'est alors vous-même qif'il méprise et trompe, s*égayant à vos dépens avec ses coreligionnaires.
Dans la majeure partie de l'Empire persan^ la sécurité est très suffisante. Les gouverneurs y sont puissants, hospitaliers et savent, en général, faire respecter les étrangers.
M^is il est des districts éloignés, des chaînes de montagnes où l'autorité royale est presque méconnue. N'en est-il pas ainsi dans bien des régions de la Turquie et, je dirai plus, dans certains pays de l'Europe? Dans ces districts, les escortes fournies par les gouverneurs sont plutôt nuisibles qu'utiles ; elles désertent, d'ailleurs, de suite, dès qu'on pénètre dans les pays où elles ne se sentent plus en sûreté.
Le seul moyen de parcourir les pays indépendants de fait, est de se mettre en bons termes avec les chefs locaux; cette précaution exige généralement une longue préparation, dés cadeaux et beaucoup de diplomatie. L'amitié d'un chef nomade demeure tant qu'on l'entretient par des moyens sensibles pourles esprits simples ; on ne reçoit alors, chez lui que de bons procédés. Mais souvent il est en guerre avec ses voisins ; alors la route est barrée et en dehors de son territoire, on se trouve en pays ennemi. Un voyage dans les montagnes du Louristan ou des Baktyaris ne peut être projeté à l'avance, car le moindre incident peut fermer les communications pour des années. C'est ainsi qu'ayant pu, en 1891, suivre la route directe de Khorremâbâd à Diz-
24 HISTOIRE ET ThAVAUX
foui, je n'ai pas retrouvé depuis cette époque la possibilité de reprendre ce chemin qui se trouve coupé depuis treize ans par des tribus révoltées, et que, Tannée dernière, deux officiers anglais ont failli y trouver la mort polir avoir méprisé les conseils de prudence qui leur étaient donnés.
Sur le plateau persan, de semblables faits ne se produisent pas et généralement la population est calme ; toutefois, il est des centres de fanatisme que le voyageur chrétien doit éviter avec grand soin. A Koum, entre autres, ville sainte, un chrétien traversant le bazar sans s'arrêter, sera sûrement bombardé de pierres, d*ordures et de crachats.
En pareille occurrence montrer une arme ou se révolter contre d'aussi indignes traitements est s'exposer à une mort certaine. H faut donc éviter avec grand soin d'approcher des foyers de fanatisme, des monuments religieux, et, en général, des centres de population, car le bas peuple des villes a la haine du chrétien, et est porté à l'injure
Lorsque je suis en voyage, je place toujours mon campement à bonne distance des lieux habités, afin d'éviter un contact d'où il résulterait presque toujours des ennuis; je fais venir le chef du village, le rends responsable de la sécurité de mon camp; il place des gardiens que mes domestiques doivent, d'ailleurs, surveiller eux-mêmes, et, le lendemain, suivant que ces hommes ont bien ou mal fait leur devoir, je leur donne une gratification ou les menace des colères du gouverneur de la province.
En Perse, les gouvernements sont donnés en location à des personnages de marque; les gouverneurs généraux sont responsables de tout ce qui se passe dans leur province : ils ont droit de
haute et de basse justice^ organisent eux-mêmes leur armée, nomment les vice gouverneurs qui, comme de juste, paient leurs charges, et vendent tous les emplois de leur gouvernement 11 résulte de celte organisation qu'un méfait ayant été commis dans un territoire, et le Grand Vizir rapprenant, le gouverneur général est tenu pour responsable et frappé d'une amende. 11 s'en prend alors au vice-gouverneur dans le département duquel le fait s*est passé, qui lui-môme condamne le chef de district et ainsi de suite, en sorte que le village responsable finit par payer l'amende souvent décuple de celle prescrite par le Grand Vizir.
11 est, comme de juste, impossible de faire sans cesse intervenir le Grand Vizir; la Délégation doit se montrer très discrète à cet égard et, à plus forte raison, ne doit-elle, que dans des cas très graves, faire remettre sa plainte au Gouvernement persan par la diplomatie française à Téhéran. Dans la plupart des cas elle s'adresse directement au gouverneur général et souvent même à des administrateurs subalternes. Les incidents étant fréquents, malgré toutes nos précautions, leur règlement est affaire de tact et de bonnes relations avec les autorités provinciales.
Enfin, et ceci est une règle générale pour tous les pays musulmans^ le voyageur chrétien doit ignorer complètement l'existence de^ femmes per sanes. Les mahométans, entre eux, à moins d'être très intimes ne s'informent jamais de l'état de santé des femmes de leurs amis. Ils professent pour la femme un profond respect, et, même chez les tribus les plus sauvages, la présence d'une Européenne
â6 HISTOIRE Et Travaux
dans une caravane est une grande sauvegarde, si elle porte le costume féminin.
Si j'insiste sur ce point, c'est que bien des missions en Orient ont été arrêtées, voire même massacrées, parce que les Européens qui en faisaient partie ont négligé ces principes. Certains voyageurs même, seraient à coup sûr empoisonnés s'ils retournaient en Orient, pour avoir commis Tindécence de publier le portrait de quelques femmes de personnages importants.
La haute classe de la société persane est loin d'être fanatique : elle reçoit avec grande amitié les Français, il est facile d'entretenir avec elle d'excellentes relations. Le clergé est souvent sceptique et ne partage pas sur les étrangers l'opinion de la plèbe; mais l'influence qu'il exerce sur le peuple faisant sa force, il est tenu d'avoir Tair, tout au moins, de mépriser profondément le chrétien; mieux vaut s'abstenir de relations avec les mollahs, sauf dans quelques cas spéciaux où ils peuvent rendre de grands services.
Telles sont les principales conditions de la vie dans les pays persans, je dirai plus, dans tous les pays musulmans. Toutefois, en Perse, la religion chiite rend la vie plus difficile que partout ailleurs parl'intolérance de ses principes. Tout ce qui a été touché par un infidèle c'est-à-dire par un chrétien, est impur, sauf toutefois l'argent et les médicaments, et le bon musulman doit avoir pour nous plus de répugnance que nous n'en avons pour un crapaud ou un porc. Un pur chiite ne donne pas la main à un Européen, nemange pas danssesustensiles même bien lavés, et souvent il crache à terre en signe de dégoût lorsqu'on passe près de lui.
Cette intolérance persane doit certainement avoir la même origine que celle qui, aux Indes, a présidé à la formation de la société chez les bralimanistes.Pour les Hindous non seulementles Européens sont impurs, mais les diverses castes le sont les unes par rapport aux autres.
On ne s'attache pas ces sortes de fanatiques, car ils reportent à Dieu tout le bien qu'on leur peut faire, le chrétien n'ayant été et ne pouvant être autre chose qu'un vil instrument de la volonté divine.
En Susiane, les conditions sont encore plus difficiles que dans le reste de la Perse, les deux seules villes de TArabistan, Dizfoul et Chouster étant presque entièrement peuplées de saïds, prétendus descendants du Prophète, gens d'autant plus fanatiques qu'ils sont plus nombreux et s'espionnent les uns les autres. Les saïds de mauvais aloi sont le plus grand nombre; ils affichent des principes de rigorisme qui feraient pâlir Mahomet lui-même.
Dans les campagnes vivent des nomades, de meilleure composition que les citadins au point de vue religieux; mais tous sont des bandits merveilleusement armés et fort dangereux.
A Suse, la proximité de la frontière turque complique encore les choses. Officiellement, cette fron tière devrait se trouver à une trentaine de kilomètres des ruines, mais pratiquement elle n'en est qu'à deux mille mètres environ, sur la rive gauche de la rivière Kerkha.
Entre cette rivière et la frontière s'étend une zone large en moyenne de 30 kilomètres, longue de 150 où jamais ne s'égare la police persane. Ce
territoire est absolument indépendant et sert de refuge à tous les out laws de Turquie et de Perse. D'ailleurs, du côté lurc, entre la frontière et la rive gauche du Tigre, il en est à peu de chose près de même sur une largeur de cent kilomètres environ : le pays est entièrement livré aux bandits et aux Arabes Beni-Lams, souvent révoltés contre l'autorité du Sultan.
Autour de Suse, sur le territoire persan, la population arabe est groupée par tribus d'importance variable, obéissant plus ou moins mal aux gouverneurs et toujours en guerre les unes contre les autres, en sorte qu'il est fort difficile d'être en bons termes avec toutes à la fois.
Au cours de l'hiver, chaque année, les nomades des montagnes loures, descendent avec leurs troupeaux dans les plaines d'Arabistan, se battent contre les tribus arabes qu'ils cherchent à piller, et jettent dans le pays un indicible trouble.
Après ce que je viens de dire de la Perse, on comprendra facilement pourquoi le Ministère de rinstructîon publique, en mettant sous la responsabilité de son Délégué général en Perse tous les travaux dans ce pays, lui a confié le soin de choisir ses attachés et lui a réservé le droit d'autoriser ou non des fouilles en dehors de celles de la Délégation. Le pays est difficile, la situation de notre mission est fort bonne ; il ne faudrait pas qu'elle fût gâtée par Tinexpérience ou l'étourderie d'un fouilleur mal avisé. Une difficulté provenant, au Khoraçan par exemple, d'un missionnaire français étranger à la Délégation, serait de nature à jeter le discrédit sur la mission principale et à entraver ses efforts dans les autres provinces.
Si, à plusieurs reprises, j'ai refusé des autorisations de fouilles en dehors de ma surveillance directe, c'est que les risques sont trop grands pour que je me permette de jouer avec une situation que nous avons mis tant d'années à créer.
J'ai dit que les ruines de Suse se trouvent situées dans Tun des districts les plus difficiles de la Perse ; je dois ajouter que les moyens d'y parvenir sont longs et parfois fort pénibles.
La voie la plus aisée est celle du sud. De Marseille on gagne soit directement, soit en passant par Bombay, la bourgade d*El Mohammerah sur le Chatt-el-Arab, au confluent du Kâroun. Ce voyage exige au minimum trente jours, quelquefois quarante-cinq jours de navigation.
De El Mohammerah, grftce à un service assez régulier de tateaux anglais, on remonte jusqu'à Nasseri-Ahwaz sur le Kâroun; le trajet se fait en deux ou trois jours.
De Nasseri-Ahwaz on peut soit gagner Ghouster en changeant de bateau et de là Suse par Dizfoul en 3 jours de caravane^ soit se rendre directement à Suse en quatre jours de cheval au travers d'un pays où jusqu'ici personne, sauf la mission, n'a osé s^aventurer, tant sont difficiles les populations campées sur la route.
Un autre moyen de gagner Suse est de venir par le nord et de traverser la Perse dans toute sa largeur du nord au sud. Les principales villes sur ce trajet sont : Marseille, Gonstantinople, Batoum, Tiflis, Erivan, Tauris, Kirmanchah; de ce dernier point on traverse le pays des Kialhours, puis le Poucht-è Kouh dans toute sa longueur et l'on arrive à Suse deux mois, au moins^ après le départ de
Paris; le trajet d'Erîvan à Suse, soit 40 jours environ, doit se faire à cheval.
A la fin d^une campagne en Perse j'ai, en 1900, gagné l'Europe en me rendant de Perse à Bagdad en 7 jours puis à Damas en 27 jours de cheval, et de là à Beyrouth et Constantinople.
Une dernière voie, que je n'ai pas parcourue mais dont je dois parler, est celle de Suse, Bagdad, Mossoul, Diarbekyr, Erzeroum et Trébizonde; elle est fort pénible et exige environ deux mois entre Suse et Paris.
Tous ces voyages sont extrêmement coûteux ; celui par le sud est le seul qui ne soit pas pénible. On comprendra facilement pourquoi j'organise presque toujours des campagnes en Perse de 18 mois, se décomposant en deux hivers de fouilles à Suse et une campagne d'exploration en été. Les missionnaires qui, pendant dix-huit mois de suite, ont subi les fatigues, en travaillant comme ils l'eussent fait en Europe, ont réellement bien mérité de la science.
En Chaldée le climat en été est moins rigoureux qu'en Susiane ; les missions allemandes et américaines ne suspendent pas leurs travaux de fouilles tant à Babylone qu'à Niffer. Il est juste de dire qu'on ne voit jamais dans ces localités le thermomètre centigrade indiquer + 57*5 comme le fait arrive journellement à Suse depuis le mois de uin jusqu'à la fin d'octobre.
Le personnel et le matériel de la Délégation.
Mon premier soin, dès que j'eus connaissance de ce que le Ministère attendait de moi fut de choisir mon personnel ou mieux, mes collaborateurs. Car, je n*ai jamais songé à faire de la Délégation une de ces administrations, malheureusement si nombreuses, où les employés n*ont pour leur chef que d'apparents égards. Il me fallait des hommes très instruits, il est vrai, mais sûrs, droits et loyaux de caractère, considérant la Délégation comme leur chose, leur chef comme leur ami, comme un simple collègue chargé des responsabir lités. Ne devions-nous pas, en effet, vivre côte à côte pendant bien des années, dormir sous le même toit ou la même tente, manger à la même table, supporter les mêmes fatigues, les mêmes privations, vaincre les mêmes obstacles, éprouver les mêmes espérances et les mômes joies. Il fallait entre nous une parfaite communauté d'idées.
Dans une mission militaire, où Tautorité du chef est absolue, le grade permet à ce chef d'obtenir une stricte obéissance ; il dispose de moyens de contrainte. Dans une mission civile scientifique, au contraire, le pouvoir du chef est presque nul, ses seuls moyens disciplinaires étant le blâme et le renvoi. C'est par la conviction qu'il doit imposer ses décisions et la base de la conviction ne peut
être que dans restime, la confiance et l'amitié des personnes placées sous ses ordres.
Dans ces conditions, il faut bien connaître les gens, leurs antécédents, leur caractère pour se décider à les emmener avec soi dans une expédition dont on prévoit les difficultés et les périls. Il faut les avoir vus à Tœuvre en d'autres circonstances également pénibles, s'être rendu compte non seulement de leurs aptitudes^ mais aussi de leur endurance et de leur humeur.
Imbu de ces principes, j'ai choisi parmi les nombreux savants que ma situation en Egypte m'avait mis à même de fréquenter et, dès le mois de juillet 1897, le personnel de la mission était au complet.
En première ligne il me fallait un assyriologue jeune, énergique, bon linguiste, capable de s'attaquer avec succès à des langues encore inconnues. 11 fallait un homme jouissant déjà d'une grande notoriété, car le plus important dans nos travaux, après les découvertes, était leur publication.
Mon choix s'arrêta sur V. Scheil que j'avais connu en Egypte alors qu'il était attaché à l'Institut français d'archéologie orientale du Caire. Dès 1891, MM. X. Charmes, G. Maspero, E. Grébaut, U. Bouriant, en somme tous ceux qui avaient été à même de l'apprécier, m'avaient fait de son caractère et de ses connaissances le plus grand éloge. Les savants étrangers, à maintes reprises, m'avaient témoigné leur estime pour les travaux de cet assyriologue, pour l'étendue de ses connaissances linguistiques et pour sa perspicacité d'épigraphiste.
V. Scheil était alors dans la vallée du Nil, se familiarisant avec Tégyptologie et publiant des
Tombeaux thébains. S'il était sorti pour quelques temps de l'assyriologie^ ce n'était pas pour se spécialiser dans Tétude des textes pharaoniques, mais pour accroître ses connaissances générales dans la linguistique. Latiniste, helléniste, orientaliste égyptologue et avant tout âssyriologue, V. Scheil possède une foule de langues anciennes ; il parle presque toutes celles de l'Europe et bon nombre de celles de l'Orient. Sa modestie dût-elle en souffrir, il était de mon devoir de présenter au public mon collaborateur tel qu'il est.
Mon choix ne pouvait être meilleur et les faits Font montré. Avec une activité dévorante il se mit à l'œuvre dès nos premières découvertes, déchiffrant avec une extrême rapidité les textes cursifs écrits sur argile, inscriptions qui, comme on le sait, sont de lecture si ardue que de vieux professeurs, blanchis dans l'enseignement deTassyrien, ne s'en tirent parfois qu'à leur grande confusion.
Mais une difficulté, prévue d'ailleurs, se présent'ait : la moitié environ des inscriptions rencontrées dans les fouilles de Suse était en langue anzanite et quelques-uns de ces textes, connus depuis longtemps, avaient résisté à toutes les tentatives d'interprétation. Nous espérions rencontrer un jour une inscription bilingue facilitant la solution de ce problème ardu, cette chance ne vint pas et V. Scheil dut se contenter de quelques indications que fournissaient des textes sémitiques analogues. Partant de là, et des noms propres qu'il avait à sa disposition, il parvint, de déductions scientifiques en déductions scientifiques, à la compréhension des longs textes. Ce fut un réel tour de force auquel j'ai moi-même assisté avec un intérêt extrême.
Rien dans cette étude ne fut livré au hasard ou à la fantaisie. Par des spéculations rigoureusement scientifiques mon collaborateur est en voie de reconstituer cette langue d'Ânzan qui, très dégénérée, se retrouve dans le néo-anzanite des textes trilingues achéménides. Elle n*est plus reconnaissable à cette époque et, méconnaissant le caractère aryen des sujets de Gyrus, on en avait voulu faire la langue desMèdes.
J^avais remis à V. Scheil toute la partie assyriologique de notre expédition, lui donnant pouvoir absolu dans le choix de ses collaborateurs s'il jugeait utile de s'en adjoindre. Sa tâche se trouvait être assez vaste pour que je n'y pusse ajouter un service archéologique.
D'ailleurs l'expérience m'avait appris en Egypte que le linguiste, constamment préoccupé de ses traductions si ardues, ne peut généralement pas se plier aux exigences des observations minutieuses sur le terrain. Je songeai donc à m'entourer d'autres savants, moins spécialistes comme liaguistefe, et portés par la tournure de leur esprit aux fouilles archéologiques. Je m'adjoignis Gustave Jéquier et Joseph-Etienne Gautier.
G. Jéquier avait été mon collaborateur en Egypte dès 1892, alors qu'avec U» Bouriant, directeur de l'Institut français du Caire, j'entreprenais les relevés de la publication du Catalogue des monuments' et inscriptions de P Egypte antique. 11 travailla au tome I®' de cette série, entre Syène et Kom Ombos, surveilla avec moi les déblaiements du temple d'Ombos et participa à la publication de ce superbe monument.
plus tard, il m'assista dans mes fouilles à Dah-
De la DÉLÉClATiON EN PERSE 35
chour, dans mes travaux sur la préhistoire égyptienne, prit part à la découverte du tombeau de Menés, à Négadah et explora avec moi le Fayoum^ le Bahr-Bela-Mâh et la péninsule sinaïtique.
Entre temps il avait, avec J.-E. Gautier, fouillé les pyramides et la nécropole de Licht.
G. Jéquier, ancien élève diplômé de Técole des Hautes Etudes et de celle du Louvre, est un bon égyptologue,hébraïsant et helléniste. Ses connaissances de la linguistique générale, de l'archéologie et de l'histoire sont fort étendues. Ayant eu sa part dans de grands travaux de fouilles, il avait une expérience consommée des recherches de ce genre. Mêlé à de grandes publications comme collaborateur^ il s'est fait remarquer par laprécision de sa rédaction et son habileté comme dessinateur.
J.-E. Gautier, porté par ses goûts vers les explorations, l'archéologie et l'histoire avait, lui aussi, un passé qui le recommandait.
Ses débuts archéologiques avaient été à Homs, en Gœlésyrie où il pratiqua des fouilles de haut intérêt; delà, il vint en Egypte explorer la nécropole de Licht, travail difficile, fait en quelque sorte sous mes yeux, qui a donné de très beaux résultats et au cours duquel j'a'vais été à même de juger des grandes qualités de J.-E. Gautier comme archéologue.
For* au courant des questions historiques, observateur méticuleux, topographe habile, J.-E. Gautier est devenu linguiste au contact des peuples de .l'Orient. Possédant le persan et Tarabe il s'est, depuis quelques années, adonné à Tassyriologie grâce à renseignement de V. Scheil à l'École des
Hautes Etudes. Son maître, qui lui reconnaît de réelles aptitudes, le jugeant apte déjà à déchiffrer bien des textes, lui a confié la première lecture des inscriptions découvertes à Suse au cours de la campagne de 1904-5.
En venant en Perse J.-E. Gautier n'était d'ailleurs pas un étranger pour ce pays; il Tavait parcouru jadis, visitant le Kurdistan, les Baktyaris, Ispahan etc. Dans ce même voyage il avait exploré la majeure partie de la Turquie d'Asie, avait vu Bagdad, Mossoul, remonté l'Euphrate, visité Palmyre, Halep, la Syrie etc.. et avait conservé de ces pays Tardent désir d'y retourner dans un but scientifique.
Le côté archéologique et linguistique de la toission se trouvant assuré dans les meilleures conditions, je devais me préoccuper également de l'administration de mon expédition et réserver ces soins à quelqu'un qui, au courant de l'archéologie et des travaux de fouilles, fût à même de rendre également des services scientifiques.
Le poste de secrétaire de la Délégation n'était pas aisé à remplir, car il fallait que le titulaire fût très au courant des choses de la Perse, de la langue et aussi de l'archéologie.
C'est à Georges Lampre que j'ai confié ce service. Je l'avais connu en 1890 en Perse, où il habitait Tauris avec sa femme, jouissant tous deux de l'estime et de l'amitié des Persans, comme des Européens.
G. Lampre avait reçu une éducation très littéraire; fils d'un savant helléniste collaborateur de Burnouf, il avait dès son jeune âge témoigné un goût prononcé pour la littérature et Tliistoire. Un
séjour de cinq années en Perse lui avait permis d'apprendre la langue, d'étudier les mœurs du pays et de bien connaître les Persans. La santé de M"** Lampre Tavait obligé a quitter la Perse, il vint en Egypte pour la rétablir. Là, je Tinvitai à venir prendre part à quelques-uns de mes voyages et à certains de mes travaux. Il assista aux découvertes de Dahchour et collabora à mon second volume sur les origines de TÉgypte, se faisant rapidement aux études archéologiques et à la conduite des chantiers.
Lors de la création de la Délégation je pensai de suite à lui confier la partie administrative, il s'en tira à son grand honneur. Depuis, M*°® Lampre, qui n'a cessé d'accompagner son mari dans ses voyages, a pris sa part dans les fonctions de G. Lampre. La conduite de la maison et des domestiques dont cette vaillante femme s'est chargée, a permis à son mari de faire œuvre d'archéologue pendant les instants que lui laisse l'administration proprement dite ; tous deux ont été pour beaucoup dans l'organisation matérielle de la mission.
La Délégation se trouvait donc consUtuée dans les conditions les plus favorables, car mes attachés se trouvaient être dévoués à notre œuvre commune et présentaient toutes les garanties requises. Malheureusement, nous étions tous, à peu de chose près du même âge; des empêchements imprévus, la maladie, pouvaient venir jeter le trouble dans le bon fonctionnement de la mission. II fallait de jeunes attachés, aptes à prendre un jour la succession des affaires. Je ne pouvais, comme de juste, exiger d'eux les connaissances approfondies et l'expérience achevée de mes collaborateurs du
début, tous hommes ayant fait leurs preuves. Mais je ne pouvais aussi conserver près de moi que des jeunes gens travailleurs, passionnés pour la science, et ayant, par rapport à leur âge, un acquis scientifique tel que je pusse compter sur leurs rapides progrès. Nous ne pouvons, en Perse, tirer aucun parti de ces amateurs futiles, sans fond et sans volonté de bien faire et d'apprendre, qui ne verraient dans la Délégation qu'une occasion de faire de beaux voyages, ou de se faire donner une sinécure payée. Je ne conserve que des gens serieux, dévoués à notre œuvre, faisant passer ses succès en première ligne dans leurs préoccupations. Lés conditions générales de la vie sont plus dures qu'on ne le suppose en général, car outre les dangers du climat, de la peste, du choléra, on risque encore les attaques des nombreux brigands qui infestent le pays. Quant au confort de l'existence il est souvent plus que sommaire, il faut que les jeunes attachés se placent au dessus de ces inconvénients et qu'ils travaillent comme s'ils étaient en Europe entourés de tontes les facilités et de confort. Savoir seulement supporter la vie de mission n'est pas un ttire suffisant pour rester dans la Délégation.
Lorsque, sortant de l'École des Mines de Paris en 1882, je mis le pied dans la vie, j'avais devant moi tout à apprendre, tout à créer et personne n'était là pour me guider dans la voie difficile des explorations et des travaux sur le terrain. Je dus payer de ma personne, risquer ma santé et ma vie. La Scandinavie, l'Allemagne, l'Autriche, les Indes, la Malaisie, la Turquie, la Russie, le Caucase me servirent d'école, car ce n'est qu'en 1889
que je reçus pour la première fois une mission rétribuée de TEtat. J'avais eu tout à faire par moimême, aussi suis-je aujourd'hui à même de bien comprendre ce (|ue doit être un jeune homme pour réussir dans la vie d'explorateur et ce que je dois faire pour le guider. Je donne auxjeunes lesconseils et l'appui que j'aurais été si heureux de recevoir moi-même autrefois, mais je renvoie impitoyablement ceux qui' né veulent ou ne peuvent s*aider eux-mêmes.
Je n'ai qu'un jeune attaché, Roland de Mecquenem qui, à peine sorti de l'École des Mines de Paris en 1903, est venu me retrouver en Perse, Depuis un an qu'il est mon attaché, il a fait de fort bons travaux, a montré une grande énergie et une somme de connaissances acquises le préparant à un brillant avenir. J'ai lieu de fonder suf lui de grandes espérances.
Six personnes, quelque instruitesqu'elles soient, ne peuvent à coup sûr pas constituer à elles seules une encyclopédie vivante. Quoi qu'il en soit, en réunissant toutes nos connaissances, nous sommes à même, sinon de traiter toutes les questions en spécialistes, du moins de recueillir les matériaux avec assez d'entendement pour qu'un spécialiste en puisse faire bon usage.
L'Archéologie, l^Histoire, la Numismatique, presque toutes les branches de la Linguistique, la Topographie, la Géologie, l'Histoire naturelle, voire même le Dessin, la Peinture et la Musique, sont représentés parmi nous, de telle sorte que nous soyons à même de ne laisser, dans aucune branche, passer un document important sans le recueillir.
Pour la peinture, j'ai temporairement adjoint à
la mission un peintre de talent, G. Bondoux ;j*aurai Toccasion de revenir sur l'utilité et la valeur de ses travaux.
A côté du personnel scientifique^ il fallait un personnel surveillant : j'ai pris deux contremaîtres français, ouvriers spéciaux dans des métiers différents qui, en dehors du temps qu'il passent sur les ch-antiers» rendent bien des services. J'en ai plusieurs fois changé, car la vie que nous menons en Perse ne convient pas à tous. Les caractères se modifient parfois au préjudice de la discipline et de la qualité du travail. Ces hommes ne peuvent être soutenus par les sentiments d'ordre très élevé qui guident les attaches.
Le personnel indigène, domestiques et surveillants, était d'un recrutement difficile car on ne rencontre €fn Orient que fort peu de gens de confiance. Toutefois, après mille difficultés, nous sommes parvenus sinon à nous faire bien servir, du moins à ne pas éprouver trop d'ennuis.
Quant à la surveillance indigène des travaux, elle fonctionne à notre satisfaction, ou mieux à notre moindre désagrément; mais je dois fréquemment changer le personnel dont je fais usage.
Les ouvriers sont divisés en escouades de quarante hommes environ; ils sont commandés par un « Ser-Kar » ou chef de chantier qui recrute luimême son personnel et en est responsable. Plusieurs chantiers sont en même temps employés à une tranchée que surveille un homme à gages mensuels; l'ensemble des tranchées est sous le contrôle des surveillants européens et des attachés; les ouvriers sont payés chaque jour.
La main d'œuvre est relativement bonne, quoi-
que payée à la journée ; le mètre cube, sans frais généraux ni frais de surveillance, revient à 1 fr. en moyenne. On vole peu dans nos chantiers grâce au soin que je mets à éloigner de nos fouilles tous les individus n'appartenant pas aux travaux, et grâce aussi aux primes que je donne pour les moindres découvertes.
Suse est fort loin de tout centre et cette situation estun avantage pour nous, car les ouvriers ne sont pas sollicités par les marchands d'antiquités si nombreux en Ghaldée. Des tentatives ont fréquemment été faites par des gens venus de Bagdad, d'Amara et d'autres points du territoire turc; mais renseigné par ma police secrète, j'ai pris, de suite, les précautions nécessaires pour éviter les détournements.
Le vol certainement nous causerait un grand préjudice, mais il seraitplus regrettable encore au point de vue scientifique ; car un objet trouvé à Suse et livré au commerce perdrait, par ce fait, tout caractère d'authenticité et cesserait d'être le document indiscutable si utile à Thistoire.
Bien des collectionneurs particuliers, bien des Musées même, n'y regardent pas de si près et cherchent à tout prix à se procurer les objets volés dans les grands travaux scientifiques, considérant le document antique comme du bric-à-brac; leurs collections ne peuvent être prises en considération dans des études sérieuses. Tout objet dérobé est donc une perte sèche pour la science.
Avant de quitter la France, j'avais dû me précautionner d'acheter et d'expédier en Arabistan tout le matériel nécessaire pour l'établissement de grands chantiers conduits rationnellement. Con-
naissant les tells de Suse, m'inspirant de mes trar vaux d'Egypte, j'avais arrêté à Tavance mon plan d'attaque et prévu dans les moindres détails notre matériel. Voici grosso modo sa composition :
3.000 mètres de voie d'acier de O^'jôO d'écartement des rails ;
Plaques tournantes ;
Aiguillages ;
Courbes ;
50 wagonnets à bascule sur le côté, d'une contenance de 300 litres l'un ;
2 plates-formes pour le transport des pièces lourdes ;
Fourni par la maison Decauville, ce matériel nous a donné la plus entière satisfaction ;
30 brouettes, qui d'ailleurs n'ont jamais servi, les indigènes s'étant refusés à en faire usage ;
500 pioches ; ,
800 pelles type du génie militaire;
Crics, câbles, chaînes, palans, masses, marteaux, ciseaux, barres à mine, poudre, cordon portefeu, etc.;
Forge complète avec ses outils; Atelier de serrurier;
— de menuisier;
— de sellier; Outils de charpentier ; Scies pour débiter la pierre;
Laboratoire de photographie, appareils et produits;
Laboratoire d'histoire naturelle; Instruments de topographie; Appareils de météorologie ;
Pharmacie ;
Fournitures de bureau, de dessin, etc. ;
Papier spécial pour estampages ;
Bibliothèque renfermant les ouvrages de première nécessité (environ 400 volumes) ;
50 carabines de guerre ;