CES DEMOISELLES DE VERTPRÉ
es demoiselles de Vertpré, qui n'avaient pas
^^ un brevet d'institutrice, qui n'étaient pas capables de gagner trente-cinq sous par jour en travaillant la nuit pour le magasin du Louvre, qui avaient cherché vainement à donner des leçons'de piano, s'étaient décidées, peut-être un peu trop vite, à ne pas mourir de faim. Au lieu de faire de l'amour une religion, elles en avaient fait un commerce.
Comme elles étaient du pajs de Geneviève et de Martlia, comme elles avaient joué ensemble dans leur enfance, on avait souvent parlé d'elles au château tout en voulant cacher aux jeunes filles le jeu qu'elles jouaient. Mais on ne cache rien aux jeunes filles : il y en a qui entendent à demi-mot, il y en a qui entendent quand on ne parle pas.
Voilà pourquoi Martha avait rappelé à sa sœur les demoiselles de Vertpré.
Or, le lendemain, la baronne ayant conduit ses filles aux Champs-Elysées à l'heure de la prome-
nade, elles reconnurent les deux sœurs qui étaient descendues de leur Victoria pour faire un instant la conversation sous les arbres avec deux jeunes gens de leur monde.
Martlia les remarqua la première. L'une des deux sœurs salua Martha.
— Nest-ce pas Héloïse? demanda Geneviève à sa sœur.
— Oui, vois donc? quel luxe! une robe qui va de Paris à Pontoise...
Les demoiselles Vertpré remontèrent dans leur Victoria et firent un signe presque imperceptible à leurs anciennes amies.
— Sont-elles heureuses! dit Martha.
En effet, sur ces deux figures radieuses, on ne voyait ni un remords, ni un regret.
— Oh ! que je voudrais causer avec elles, reprit Martha.
— Tu es tout à fait folle, dit Geneviève en regardant sa sœur avec une expression de mécontentement.
Martha ne dit plus rien, mais elle pensa qu'un jour ou l'autre elle rencontrerait ses amies.
Ce ne fut pas long.
Le lendemain, même promenade aux Champs- Elysées. Cette fois Achille Delorme était venu
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offrir son bras à la baronne. Les deux sœurs indignées marchaient à vingt pas de leur mère.
— Les voilà ! dit tout à coup Martha. C'étaient les deux autres sœurs, qui, comme
la veille, passaient en voiture.
Au sourire de Martha elles comprirent qu'elle désirait leur parler.
Le cocher arrêta les chevaux.
M™^ d'Ormoy était encore bien près, mais elle ne se retournait pas, tant la causerie avec Achille était passionnée.
Un flux de promeneurs sépara tout à fait la mère des deux filles.
— Tant pis! dit Martha.
Et elle alla serrer la main aux demoiselles de Vertpré.
Geneviève, qui ne voulait pas leur parler mais qui ne voulait pas laisser ainsi sa sœur se compromettre en plein monde des Champs-Elysées, suivit la belle étourdie.
— Ah ! Geneviève ! s'écria une des deux filles à la mode, comme vous êtes devenue jolie!
— Un miracle de beauté ! dit l'autre.
Geneviève, qui n'était pas bien ferme sur ses
principes, se laissa prendre à ces amorces. Après
tout, elle n'était pas connue, -non plus que sa sœur.
Et puis la curiosité a toujours raison des filles.
— Qu'est-ce que vous faites à Paris? demanda Héloïse.
— Et vous? répliqua Martlia.
— Nous nous amusons. Et vous?
— Nous nous ennuyons.
— Je connais ce méticr-là, dit Olga.
— Eh bien ! si vous voulez vous amuser, faites comme nous, reprit Héloïse. On vous donnera la même couturière.
— Oh! la belle robe! Combien coùte-t-elle? reprit Martha.
— Je n'en sais rien, ma chère; c'est le prince qui paye toutes mes factures.
— Le prince ! quel conte!
— Mais non, ce n'est pas un conte de fées. Ma sœur n'a pas un prince, mais son amant n'en est pas moins riche.
— On disait qu'il n'y avait plus d'argent à Paris.
— Il n'y a plus d'argent, mais il y a toujours de l'or.
— Pour toi !
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— Pour toi comme pour moi ! Aimes-tu les robes et les chevaux ?
— Peut-être.
— Veux-tu venir chez moi, ce soir, prendre le thé?
— Que dirait maman !
— Es-tu bête ! si ta mère n'a pas de quoi t'habiller mieux que cela, elle n'a rien à dire.
— Voyons , dit Geneviève, voulant entraîner Martha, si ma mère nous retrouvait elle nous mettrait au pain et à l'eau, comme des petites filles.
— N'y sommes-nous pas déjà?
— C'est dit, reprit Héloïse de Vertpré; vous venez ce soir ; nous serons toutes seules ; sans compter que vous reviendrez demain ; car demain on pend la crémaillère chez nous , mais en petit comité : un prince, deux banquiers et deux cocottes bien nées, comme nous autres.
— Où demeurez-vous ?
— Pas loin d'ici, avenue Montaigne.
Et M'^^ Olga donna sa carte ; car, quoiqu'elle fût la plus jeune, c'était la maîtresse de la maison.
Quant elles se furent éloignées, Héloïse dit à Olga : « Tu as fait là deux bêtises : la première,
c'est de détourner ces demoiselles de leur chemin ; la seconde, c'est de les amener au milieu de nos amoureux car elles sont plus jolies que nous. »
Geneviève jura qu'elle n'irait pas avenue Montaigne. Mais en retrouvant sa mère, elle apprit que la baronne irait le soir, sans ses filles, à l'Opéra.
— Bah ! dit Martha en entraînant sa sœur, il ne faut pas être plus sage que maman. Cela lui ferait du chagrin.
Et elles se risquèrent chez M"es de Yertpré. Elles furent éblouies de cet intérieur luxueux s'il en fut, pavé de mauvaises intentions , mais recouvert d'admirables tapis de Perse.
Ce fut ainsi que M"^^ d'Ormoy firent leur entrée dans le monde.
Elles n'allèrent pourtant pas le lendemain voir pendre la crémaillère; mais c'était moins peutêtre par pudeur que parce qu'elles n'avaient pas de robes dignes de la fête. Et puis, elles n'osaient pas encore briser avec leur mère.
Mais les jours suivants, dès que leur mère eut tourné les talons pour une promenade avec M. Achille Delorme, elles retournèrent chez les demoiselles de Vertpré.
La baronne fermait les yeux sur les absences
de ses filles, bien convaincue qu'elles ne la quittaient que pour aller à l'église ou dans l'avenue haute des Champs-Elysées, où les jeunes filles se promènent sans tutelle.
Or, dans leurs visites avenue Montaigne, Geneviève et Martha rencontrèrent des désœuvrés fort aimables, qui ne manquèrent pas de les initier à la vie d'aventures. C'étaient des promesses féeriques.
On ne parlait de rien moins que de faire tout de suite de ces demoiselles d'Ormoy des princesses, avec des diamants, des chevaux, des hôtels. Elles ne savaient pas que le miroir aux alouettes se casse souvent dès que les alouettes sont prises. Certes, elles ne se laissèrent pas prendre du premier coup. Mais elles trouvèrent agréable de flirter un peu comme des Américaines dépaysées qui veulent bien commencer le roman, sauf à ne jamais le finir.
Qu'arriva-t-il ? Un jour, ou plutôt un soir, M"*^ d"Ormoy ne vit pas rentrer ses filles, ni le lendemain, ni le surlendemain.
Cette fois-là, elle vit toute l'horreur de sa conduite comme par réverbération. Elle comprit que si c'était une infamie de vivre dans ladultère et
de l'adultère, c'était une plus grande infamie en-
core pour elle, qui avait charge d'âmes, d'avoir précipité ses filles dans l'abime par son exemple.
Elle eut de vraies larmes. Elle courut à Saint- Philippe du Roule. Elle refusa de voir Achille Dclorme. Elle résolut de se réfugier au couvent, ou même de rejoindre son mari en Amérique, ce qui était une punition plus exemplaire.
Mais l'amour fut plus fort, elle rappela son amant et l'enchaina plus que jamais en lui disant : « Maintenant que je n'ai plus que toi, jure-moi de vivre pour moi. »
Achille Delorme jura, tout en se promettant bien de se parjurer.
Était-il possible, cependant, que cette charmante et douce Geneviève se fût laissée entraîner comme sa sœur dans l'abomination des abominations. Elle qui avait un si haut sentiment de sa vertu, de sa dignité et de son nom, comment pouvait-elle se jeter, tête et cœur, dans ce gouffre sans fond? Avait-elle, en si peu de jours, abdiqué tout ce qui fait la grandeur de la femme ? Etait-il possible que cette figure angélique fût profanée par toutes les expressions de la volupté ? Quoi ! cette âme toute divine que la rêverie promenait si souvent dans le bleu des nues, au pays des
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étoiles, dans les régions de l'infini, retombait déjà ainsi sur la terre les ailes brisées!
Je ne sais pas encore ! La toile se lève sur un autre acte de ce drame. Voyez vous-mêmes.