LE CHEMIN DES PASSIONS
A baronne (l"Ormoy et ses deux filles passè- ^ rent près de trois mois chez la fermière. M. d'Ormoy, après un séjour de trois semaines à Paris, était parti pour l'Amérique.
Martha, qui était née aventureuse comme Geneviève était née romanesque, attendait avec impatience le départ pour Paris. Geneviève était plus patiente : un second rêve l'avait consolée du premier. Après avoir désespéré, elle espérait encore. L'image d'Achille Delorme s'était effacée devant celle d'Horace de la Ferté. Elle s'étonnait
même de s'être attardée si longtemps dans le premier jeu de son imagination. C'est que les jeunes filles transforment aisément le premier venu en héros de roman. La réalité 'disparait sous l'idéal jusqu'au jour où la réalité est elle-même l'idéal. Ce fut ce qui arriva à Geneviève quand elle vit Horace de la Ferté. Celui-là avait la vraie beauté et la vraie distinction. Geneviève comprit alors qu'Achille Delorme ne représentait guère que l'esprit provincial et la grâce endimanchée.
D'ailleurs, depuis l'horrible soirée où elle l'avait vu aux genoux de sa mère, elle s'était détournée avec horreur de son souvenir.
Par malheur, elle sentait bien qu'Horace n'était pour ainsi dire qu'une vision. H n'était pas venu au château de la Ferté pour épouser la châtelaine dépossédée du château d'Ormoy. Elle savait que les jeunes filles sans dot meurent vieilles filles surtout quand elles sont bien nées. Mais tout en ne voulant pas se faire d'illusion, elle vivait pourtant d'illusions parce que déjà elle avait lu des romans.
Un jour, une lettre de New-York vint l'arracher à toute cette poésie innocente. Son père écrivait à sa mère que, puisque M™^ d'Ormoy et ses deux filles ne pouvaient pas toujours rester à la ferme,
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elles devaient partir pour Paris où elles trouveraient, sur une recommandation de M. Monroë, banquier des Etats-Unis, du crédit pour tout l'hiver dans un hôtel franco-américain ies Champs- Elysées, bien connu sous le nom de l'hôtel de Lord Byron.
Le baron d'Ormoy, qui connaissait sa femme, . ne voulait pas lui envoyer d'argent; il avait donné l'ordre qu'on pourvût aux dépenses, mais dans la plus stricte économie.
Ceci ne faisait pas l'affaire de M""® d'Ormoy, qui était aussi dépensière que son mari était prodigue. Ce fut pourtant avec une vraie joie qu'elle partit pour Paris.
Martha riait. Geneviève pleurait ; elle ne pouvait se résigner à ne plus voir le château; même de loin. Elle embrassa trois fois la fermière, en lui disant : « Je reviendrai ! » Elle espérait, vaguement d'ailleurs, revoir à Paris M. Horace de la Ferté dont elle savait le nom, mais non l'histoire.
Dès qu'on fut à Paris, on s'ennuya; non pas que l'hôtel Lord Byron ne fût tout aussi gai que les autres hôtels des Champs-Elysées, mais c'était une population cosmopolite qui ne disait rien au cœur de M""' d'Ormoy et de ses filles. Il y avait surtout chez les deux sœurs un sentiment de
fierté et de distinction qui leur faisait réprouver toutes les vulgarités de la vie. En descendant à la table d'hôte, elles s étonnaient que, ne voyageant pas, il leur fallût déjeuner et dîner en compagnie de tous les voyageurs du globe.
il y avait d'ailleurs des raisons pour cela. Ainsi, au bout de quelques jours, on vit paraître au dîner une figure inattendue, du moins pour les jeunes filles. C'était M. Achille Delorme, appelé par j^jme d'Ormoy, qui était guérie de sa blessure, mais point du tout de son amour.
Joie mal cachée chez la mère, indignation plus n-al achée encore chez les jeunes filles.
-— Quoi \ dit Martha à sa sœur, cet homme va revenir ici ?
— J'espère bien, dit Geneviève, que ma mère ne lui parlera pas.
Le premier jour, Achille Delorme fit semblant d'être venu à l'hôtel sans savoir que ces dames y étaient. Il les salua et leur dit qu'il ne les croyait pas encore à Paris.
— Il faudra venir nous voir, murmura madame d'Ormo}'.
— Peut-être, répondit timidement l'amoureux. Je demeure près d'ici, on m'a vanté cette table d'hôte et j'y viendrai dîner.
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Il alla s'asseoir en face de la mère. Mais le lendemain, M™^ d'Ormoy s'arrangea si bien qu'il se trouva une place libre auprès d'elle et que son amant prit cette place sans faire de façons. Indignation silencieuse de Geneviève et de Martlia. Elles ne mangèrent ni l'une ni l'autre; à peine un peu de soupe; à peine un fruit au dessert.
Après le diner, la baronne passa au salon, contre son habitude. Elle se mit au piano et joua la sérénade de Schubert.
— Il ne manque plus que la sérénade de Don Pasquale t dit Martha à sa sœur. Toute la gamme sentimentale !
— Chut ! dit Geneviève, si ma mère a tort nous ne devons pas le savoir.
— Je suis hors de moi ! reprit Martha en souriant, car je sais tout.
Geneviève n'avait jamais voulu parlera sa sœur des fautes de sa mère.
— Que sais-tu ?
— Te figures-tu que les gens du château ne m'ont pas tout dit? Il n'y a que mon père qui ne sache pas la vérité. Pourquoi ce coup de fusil n'a-t-il pas tué ce monsieur Achille Delorme?
— Eh bien ! puisque tu sais tout, puisque je
n"ai rien à t'apprendre ni à te cacher, nous pourrons pleurer ensemble.
On dansa dans ce salon international. M"^ d'Ormoy qui tenait toujours le piano, dit à ses deux filles :
— Pourquoi ne dansez-vous pas, mesdemoiselles ?
A peine la baronne eut-elle parlé, qu'Achille Delorme s'empressa d'inviter M'^^ Geneviève.
— Non, répondit Geneviève avec un haut dédain, je ne sais plus danser.
Il eut beau insister, Geneviève s'éloigna. Il se tourna vers Martha.
— Et vous, mademoiselle?
— Moi ! je ne sais pas encore danser, dit-elle avec des yeux foudroj-ants.
La mère ne comprit qu'à moitié, mais elle se mordit les lèvres.
— Eh bien, alors, dit-elle, qu'est-ce que vous faites là?
— Nous ne demandons pas mieux que d'aller nous coucher.
— On ne vous retient pas ! s'écria M™" d'Ormoy en reprenant son quadrille.
Martha entraîna vivement Geneviève, toujours nonchalante.
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Dès qu'elles furent dans leur chambre, car elles n'avaient qu'une chambre pour elles deux, elles se mirent à pleurer.
— Quel malheur ! dit Geneviève, mon père est si loin !
— Et ma mère est si près ! dit Martha.
Les jeunes filles se regardaient comme si un nouveau malheur les eût frappées.
— Qu'allons-nous devenir?
— Oh ! ce n'est pas ici que nous trouverons des maris.
— Enfin, mon père reviendra.
— Dieu sait quand !
— Vois-tu, tout est ruiné autour de nous, même l'espérance.
— Il nous reste l'honneur.
— L'honneur! sans argent c'est moins que rien.
' — Peux-tu dire cela?
— Mais, ma chère Geneviève, songe donc à ces demoiselles de Tagny, trois filles sans dot qui sont devenues de vieilles filles dont tout le monde se moque. C'est à peine s'il leur restait une robe de leur grand'mère pour habiller leur honneur ! Ce n'est pas moi qui tomberai dans ce ridicule !
A tout prendre, j'aimerais mieux faire comme les deux sœurs de Vertpré.
— Oui, voilà qui est édifiant ! Des courtisanes !
— On n'est pas une courtisane parce qu'on prend un amant !
=— Oui, mais quand on a pris un premier amant, on en prend un second, puis un troisième; ce jourlà, on est une courtisane.
— Eh bien ! tant pis ! on finit par se repentir, et on n'en est pas moins canonisée pour ses bonnes œuvres...
— Veux-tu bien te taire, Martha ! Tu m'épouvantes avec tes raisonnements.
— Si je fais des raisonnements, c'est parce que j'ai raison. Vois-tu, si mon père ne revient pas bien vite, mon parti est pris.
— Que feras-tu ?
Martha regarda sa sœur et n'osa répondre.
— Et toi? lui demanda-t-elle. Est-ce que tu aimerais mieux épouser, même pour son argent, un homme que tu n'aimerais pas, que de prendre pour son amour un homme que tu aimerais ? Dans notre pauvreté et notre abandon, il nv a pourtant que ces deux extrêmes.
Geneviève ne pouvait s'empêcher d'accepter en elle-même l'opinion de Martha. Depuis qu'elle
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avait vu M. Horace de la Ferté, il lui paraissait impossible d'épou&er un autre homme que lui, tandis qu'il ne lui paraissait pas tout à fait impossible de devenir sa maîtresse. Mais le retrouverait-elle ?
Quand la mère rentra, les jeunes filles n'étaient pas encore couchées. Comme- elle était dans son tort, elle les gronda de brûler de la bougie inutilement. « Oui, oui, murmura Martha, elle voudrait bien qu'on n'y vît pas clair. »
C'en était fait ! La mère avait tué dans le cœur de ses filles le sentiment familial, qui préserve souvent la vertu et toujours l'honneur.
Il y a des rencontres fatales.
Martha avait parlé à sa sœur des demoiselles de Vertpré. C'étaient aussi deux sœurs, les filles d'un capitaine de vaisseau qui était mort trop tôt. Elles étaient sorties du couvent presque sans fortune, la mère n'aj-ant guère que la pension de l'Etat. Si elles avaient voulu travailler, il n'était peut-être pas impossible qu'elles vécussent dignement comme tant d'autres. Mais travailler à quoi ?
Martha avait rappelé aussi trois autres amies du couvent, malheureuses par le mariage. La première plaidait déjà en séparation, les deux autres pleuraient en. silence.
Il faut bien reconnaitre que la société est une marâtre pour les femmes. J'ai écrit ailleurs bien des pages contre les gouvernements qui veulent que les femmes soient toujours mineures, mais qui ne leur donnent jamais leur tutelle.
La femme a beau être armée de tous les sentiments de vertu, de charité, de sacrifice, elle n'est défendue que par son cœur. L'homme l'attaque au lieu de la sauvegarder. Mais je ne veux pas encore déclamer une page ici; je rappellerai seulement qu'à chaque pas, dans Paris comme ailleurs, on peut juger de l'abandon de la femme par la société.
Par exemple, vous lisez souvent cet écriteau : Chambre de garçon à louer. Si une femme se présente, on lui dit brutalement : « Vous ne savez donc pas lire ? » On ne veut pas plus d'une femme que d'un chien dans la maison. Et la femme se trouve dans la rue si elle ne rencontre pas à propos ou mal à propos un trop galant homme qui lui offre l'ho^ipitalité point du tout écossaise.
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