UN SOUPER CHEZ MADEMOISELLE VINGTANS
de la Ferté ne comprit pas plus cette dernière parole que la première. Ce n'était qu'un demi-voyant. Certes, pour lui, cette femme n'était pas la première venue, mais, comme il le disait, il ne voulait plus être dupe de son cœur.
— Elle joue son jeu, dit-il en la suivant des yeux, elle avait peur d'être prise pour une femme à vingt-cinq louis; elle en veut cinquante. Eh bien, je ne les lui donnerai pas ! A moins que je ne sois bien heureux au trente-et-quarante.
M. de la Ferté décida qu'il resterait aussi au souper et qu'il tenterait la fortune au trente-etquarante jusqu'au matin. Il fit semblant de ne pas suivre des yeux Geneviève, et se plaça à l'autre bout de la table. Mais M'i® Vingtans, qui aimait à faire des impertinences, pria son voisin d'aller au bout de la table et appela Horace auprès d'elle.
— Eh bien ! lui dit-elle, je croyais que M^'® Geneviève d'Or vous avait enlevé !
— Comment donc ! Elle n'a même pas voulu se laisser enlever.
— C'est qu'il n'est pas dans les habitudes de M"^ Geneviève de se laisser enlever, répondit M"^ Vingtans. C'est, dit-on, une fille bien née. Il y a ici des femmes imprenables, mon cher ami.
— Vous ! par exemple ! dit Horace.
— Peut-être! J'ai mes quarts d'heure de vertu.
— Dites-moi donc quelle est cette Geneviève?
— C'est peut-être Geneviève de Brabant! Tout justement je l'ai connue chez Brébant, un soir que nous soupions par là avec des princes.
— A-t-elle un amant?
— Elle en a plutôt deux qu'un.
— Où perche-t-elle ?
— Ni moi non plus. Pas loin d'ici, j'imagine.
— A-t-elle un train de maison?
— Je ne crois pas. Elle va au bois dans une voiture à vingt-cinq francs par jour, mais elle est si fière qu'elle donne du chic à sa Victoria et à son cheval couronné — un ci-devant beau cheval. —
D'ailleurs si elle voulait elle aurait huit chevaux à un huit-ressorts.
d'une fille du monde. 101
— Enfin, vous savez bien quelque chose de sa vie intime?
— Pas pour deux sous. On dit quelle a un prince. On dit quelle a donné un coup de poignard à un Tarquin pour jouer la Lucrèce. Je l'ai invitée ce soir pour sa bonne mine.
— Vous avez raison : vous autres vous portez vos parchemins sur votre figure.
— Dis cela pour la Roche-Tarpéienne, qui est toute parcheminée, mais pas pour moi.
— C'est vrai! j'oubliais que tu as vingt ans,
— Depuis hier. Ne dirait-on pas que je suis majeure !
— Tu seras toujours mineure, dans tes détournements de mineurs, car tu aimes les crevés à leur première escapade.
— Tu t'en souviens.
— Oh! ma foi, non! je ne rouvre jamais le ( livre de ma vie.
— Tu le trouves trop mauvais.
On parla tout haut sur une apostrophe de M"^ Tournesol, qui voulait que Vivier racontât une de ses bonnes histoires, car Vivier était de la fête. Il voulut bien rééditer, en la diminuant, l'histoire du veau devenu bœuf.
102 IIISTOIRli ÉTRANGE
Vivier avait si gaiement parlé, qu'une jeune imbécile le pria de chanter.
— Oui, dit-il, si vous voulez m'accompagner.
— De tout mon cœur.
C'était une bonne sortie pour Vivier. La jeune imbécile s'imagina qu'elle le suivait au piano, mais elle le suivit dans l'antichambre, où il lui offrit pour sortir la moitié de son parapluie.
Ce n'était d'ailleurs qu'une fausse sortie. Il revint par les salons et joua sur le piano du violon, de la harpe, de la flûte, du théorbe, de la guitare et de l'orgue de Barbarie. C'était — le piano en moins — tout un concert avec douze instrumentistes.
Mais cette fois, ce fut le chant du cygne ; quand tout le monde accourut pour applaudir. Vivier s'était envolé. Ce fut la jeune imbécile qui recueillit pour elle les applaudissements.
— Et quand on pense, dit-elle, qu'un pareil homme n'a pu m'oflrir que la moitié de son parapluie !
On retourna souper. Personne ne retrouva sa place; ainsi, dans le tohu-bohu, M. de la Ferté s'assit, sans le vouloir, auprès de Geneviève.
— Ah! c'est vous, lui dit-il, je ne vous reconnaissais pas.
d'une fjlle du monde. 103
Il ne vit pas qu'elle était très-émue.
— Et moi, lui dit-elle, je me demande si je vous ai jamais vu.
On porta un toast à M^^® Vingtans, à sa sœur, à Geneviève, à toutes les femmes. A force de boire comme quatre, on y vit bientôt double.
On s'imagina qu'on avait un esprit d'enfer parce qu'on se jetait, comme à la raquette, tous les mots démodés qui courent les rues, sous prétexte que l'esprit doit courir les rues.
La maitresse de la maison jugea que le moment était venu de mettre les cartes en main.
On vit bientôt ruisseler l'or à un trente-etquarante improvisé; un peu plus, on se fût cru à Monaco. C'est la Roche-Tarpéienne qui tenait la banque avec deux râteaux : je veux dire avec deux mains crochues.
Geneviève ne voulait pas jouer, mais Horace mit un enjeu pour elle comme pour lui. Ils gagnèrent, ils perdirent ; ils regagnèrent, ils reperdirent; le combat finit au point du jour, faute de combattants ; d'ailleurs, M"® Vingtans, qui était dans la banque, déclara que la banque avait sauté. La vérité est qu'elle avait sauté dans sa poche.
Tout le monde était content, parce que tout le monde était gris, moins Geneviève. Une tristesse
profonde avait pris son cœur; depuis l'apparition de M. de la Ferté. Elle s'était efiorcée de faire bonne figure, mais elle sentait bien qu'une révolution s'était faite en elle.
Elle était déjà si opprimée par sa passion pour cet inconnu que lorsqu'il lui parla de la reconduire, elle lui prit le bras et l'entraîna en toute hâte, comme si elle eût eu peur qu'une autre ne le lui volât.
Le coupé d'Horace était en bas.
— Où allons-nous? lui demanda-t-il en ouvrant la portière.
— Où il vous plaira, murmura-t-elle.
Elle ne savait plus qu'obéir.
— Ou demeurez-vous?
■ — Rue de Ponthieu, n° 2.
M. de la Ferté ordonna à son cocher d'aller rue de Ponthieu. Ce petit voyage fut court, mais charmant. On s'embrassa avec toutes les douceurs de l'imprévu. Horace était ivre, mais il avait encore la force de savourer la volupté dans l'ivresse. Pour Geneviève , elle était ivre de joie amoureuse.