‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 14 sur 47 · UN CHIEN DANS UN JEU DE QUILLES · texte numérisé non relu

UN CHIEN DANS UN JEU DE QUILLES

^ ENEViÈVE s'était recouchée.

— Avant de descendre, dit-elle à Théodule, donnez-moi de quoi écrire.

II n'y avait qu'une plume dans la maison; aussi n'était-elle pas souvent sur la table de Geneviève,

car on avait à la cuisine une correspondance beaucoup plus suivie, sans parler des comptes de cuisinière. Tliéodule alla donc à la cuisine chercher la plume de Geneviève.

— Il n'y a donc qu'une plume ici, dit Geneviève en jetant celle que lui présentait Théodule. Je ne veux pas de celle-là, vous m'en remonterez une autre.

Il lui semblait que pour écrire à Horace une plume toute vierge exprimerait mieux les sentiments de son cœur.

Une heure après, elle avait écrit trois ou quatre lettres; voici celle qu'elle mit sous enveloppe :

« Quoi, Horace, vous êtes venu chez moi « comme chez la dernière des filles perdues ! vous « n'avez donc pas deviné qui je suis? — Qui « j'étais? hélas! — Vous ne vous êtes donc pas « souvenu! — Vous n'avez donc pas senti que je « vous aimais? Horace, Horace, je crie votre « nom dans ma douleur, comme si j'appelais Dieu « à moi. Vous m'avez redonné la vie et vous me « donnez la mort. Votre premier baiser, je le « sens là, sur mon front, qui me brûle et me « glace. Si vous saviez quelle joie j'ai eue en « vous voyant! Je ne sentais jusque-là que téné-

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« bres autour de moi. Je voulais descendre plus « loin dans l'abîme, mais la vive lumière m'est « revenue quand vous m'avez parlé. Je me \< croyais sauvée ; me voilà plus perdue que « jamais, si vous ne revenez pas; car je sens que « votre amour est ma dernière brancbe de salut. « Vous allez dire que je suis une folle et que je « divague. Si vous étiez là, je vous parlerais « mieux; je trouverais le vrai cri du cœur, car « c'est mon cœur qui est frappé ; mais je ne sais « pas écrire, si ce n'est des phrases toutes faites. « Horace, revenez, revenez bientôt, si vous ne « voulez pas trouver une morte.

« Geneviève. »

Quand l'enveloppe fut fermée ;

— Hélas! où. écrire? se demanda Geneviève. A cet instant on sonna; Geneviève tressaillit,

et pourtant elle sentit bien que ce n'était pas M. de la Ferté, aussi elle cria à Tbéodule de dire qu'elle n'y était pas; mais déjà Tbéodule avait ouvert :

— Madame, dit-elle, en soulevant la portière, c'est M. le comte de la Rochelle.

— Je n'y suis pas, vous dis-je.

Mais le comte avait suivi de si près Théodule qu'il était déjà dans la chambre.

— Il parait, dit-il, que vous n'y êtes pas quand vous êtes couchée, belle paresseuse.

— Ah! bonjour, mon ami, dit Geneviève.

Puisque j e suis couchée, c'est que j e veux dormir ; soyez bien gentil et allez-vous en.

— Oh! que nenni, je n'ai pas monté trois étages pour être mis à la porte. Voulez-vous que je fasse venir à déjeuner? cela vous réveillera.

— Non, je ne déjeune plus.

— - Eh bien, je déjeunerai seul et nous dînerons ensemble.

— Mais je ne dine plus.

-7- Je ne comprends pas. Vous avez donc renoncé à Satan, à ses pommes, à ses oeuvres et à ses hors-d'œuvre.

— J'ai renoncé à tout.

— N'allez-vous pas me dire que vous vous êtes retirée du demi-monde?

— Oui, mon ami; de grâce, ne me questionnez pas. Je rentre ce soir dans ma famille, à moins que je ne me jette à la Seine.

— C'est de la pure démence. Vous avez donc la fièvre? Laissez-moi vous tàter le pouls.

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Geneviève tenait à la main la lettre sans suscription.

— Tenez, répondit-elle, ma destinée est làdedans.

— C'est une lettre que vous venez de reoevoir?

— C'est une lettre que je viens d'écrire.

— A qui?

— C'est mon secret ; c'est d'autant plus mon secret que je ne sais ni le nom ni la demeure de celui pour qui je l'ai écrite.

— Contez-moi cela, vous savez que je ne suis pas jaloux.

Geneviève regarda M. de la Rochelle pour ne pas lui dire une impertinence ; mais elle ne put s'empêcher de parler.

— Vous n'êtes pas jaloux? Et pourquoi seriezvous jaloux de celles qui ne vous ont pas aimé ?

— Je ne comprends pas.

M. de la Rochelle n'était pas un précieux sur le chapitre du sentiment.

— Eh bien! mon cher ami, écoutez cette légende : Un imbécile rencontre dans le monde une femme qui, par mésaventure, a eu une aventure avec lui ; un galant homme ne se souvient pas ; — mais cet imbécile va droit à C€tte femme

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et lui dit familièrement : « Eh bien ! ma belle amie, comment cela va-t-il depuis que nous nous sommes aimés? » — « Je ne vous connais pas, répondit la dame. » — « Comment, vous ne me connaissez pas, s'écria l'imbécile avec fatuité ; mais je vous ai donné ce jour-là les boucles d'oreilles que vous portez encore. » A cette apostrophe, la dame répliqua par ce mot sublime dans sa profondeur : — « Puisque vous m'avez payée, monsieur, je ne vous dois rien. »

— Je comprends, dit M. de la Rochelle; mais vous ne me faites pas, j'imagine, l'injure de me comparer à cet imbécile.

— Non, mais ne parlez pas de jalousie.

— D'autant plus que je n'ai que de la curiosité. Voyons, dites-moi votre histoire.

— Je vous en parlerai l'an prochain. Aujourd'hui je ne suis qu'au premier chapitre. Adieu, mon ami.

M. de la Rochelle se résigna; il chercha un mot spirituel pour battre en retraite. Mais il se contenta d'un majestueux silence.

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