UNE CIGALE SUR LE PAVÉ DE PARIS
ouT en causant avec M. de la Rochelle, Geneviève n'avait vu devant elle que la figure d'Horace. « Où le trouver? » se demandait-elle à chaque instant.
Elle se leva, elle s'habilla en toute hâte, elle courut chez M"" Vingtans. Cette jeunesse éternelle était encore couchée.
— C'est vous, ma belle matineuse : est-ce que vous venez déjeuner avec moi?
— Peut-être, dit Geneviève.
Elle n'osait encore parler d'Horace. On causa des joies du bal, des ivresses du souper et des péripéties du jeu :
— N'est-ce pas qu'on s'amuse bien chez moi? A propos, vous avez gagné !
— Non, j'ai perdu, dit tristement Geneviève qui ne pensait pas au jeu.
— Vous avez perdu, c'est impossible, puisque vous étiez dans le jeu d'Horace et Horace a gagné cent louis.
Le cœur de Geneviève bondit.
— Horace ! dit M"® Vingtans en jouant la surprise, qui est-ce donc? Ma foi! je n'en sais pas long sur lui. Il est très gai et il a beaucoup d'argent comptant ; voilà pourquoi nous avons salué son entrée. Voyez-vous, ma petite, un homme qui a de l'argent comptant, c'est un prodige. Il y en a qui sont riches en terres et en châteaux, il y a des fils de famille qui seront millionnaires ; mais il n'y a de sérieux, parmi nous, que l'argent de poche. Ne me parlez pas de tous ceux qui seront prodigues l'an prochain : nous vivons trop au jour le jour pour attendre le lendemain.
Geneviève n'écoutait pas cette théorie.
M"® Vingtans continua :
— Je vous conseille donc de tenir sous clef Horace, puisque c'est peut-être un cofFre-fort.
— Mais je ne le connais pas.
— Allons donc! il ne faut pas m'en contera moi. On m'a dit qu'il était parti avec vous.
— Oui , mais nous nous sommes quittés en route.
— Vous voulez le rattraper?
— Peut-être.
— Ma foi ! je ne suis pas allée chez lui ; je crois me souvenir qu'il descend chez un oncle, rue de
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l'Université, du côté du Ministère de la guerre, II est arrivé de voyage il y a trois jours; il m'a dit qu'il repartait demain pour la chasse. Si j'avais voulu en savoir davantage , cela m'était bien facile puisqu'il m'a fait deux doigts de cour. Mais hier, je n'avais pas le temps de faire mes affaires. Nous allons déjeuner, n'est-ce pas?
jVliie Vingtans descendit majestueusement de son lit et s'enveloppa d'une robe de chambre à fleurs d'or, un chef-d'œuvre oriental qu'un de ses amis, plus ou moins ambassadeur, lui avait rapporté des Indes.
Geneviève se mit à table et déjeuna d'une aile de perdreau et d'une croûte de pâté.
Survint une gourmande qui arrivait toujours le lendemain de la fête. Celle-ci dévora tout. Elle était si gaie dans son coup de gueule que Geneviève l'envia presque; elle comprenait que, pour mener cette vie de courtisane, il faut avoir beaucoup d'estomac et presque pas de cœur ; tout juste ce qu'il en faut pour égayer çà et là les aventures.
— Dis donc, Zélia, est-ce que tu ne connais pas Horace? demanda M"® Vingtans à la nouvelle venue.
— Oui, j'ai un amant qui le traduit tous les jours.
— Es-tu bête, ce n'est pas celui-là.
— Je n'en connais pas d'autre.
M"^ Zélia chercha dans ses souvenirs.
— Attends donc, j'en connais trois ou quatre. Par exemple, il y en a un qui est peintre comme Horace Vernet, mais il ne m'a pas fait poser. Il y en un autre qui est chef de rayon, avec qui j'ai dansé à la Closerie des Lilas ; il y en a un troisième qui a été mon amant, si j'ai bonne mémoire.
— Où demeurait-il?
— Dans ses terres le plus souvent ; quand il venait à Paris, il descendait chez un de ses oncles, rue de TUniversité.
— C'est celui-là. Comment! il a été ton amant et tu n'en es pas plus riche !
— Tu sais bien qu'on m'appelle la Cigale, comme on t'appelle la Fourmi ; voilà pourquoi tu donnes des fêtes et pourquoi je viens manger les miettes de ta table. C'est égal, si j'avais eu une robe, je me serais montrée hier.
Geneviève regardait cette fille et se disait tout bas :
— Elle a été sa maîtresse. Elle a tenu le bonheur sous la main, et elle ne l'a pas gardé! C'est qu'elle n'aimait pas Horace.
Et après un silence :
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— Et lui, l'aimait-il?
]\jiie Vingtans demanda à la Cigale si Horace était gentil avec Içs femmes,
— Oui, car il ne compte pas plus que moi ; quand j'étais avec lui, j'avais quatre cents francs de blanchissage par mois ; c'était une orgie de jupons.
— Est-ce que vous vous aimiez ?
— C'est du plus loin qu'il m'en souvienne. Nous nous sommes aimés comme tout le monde, mais gaiement. Etre amoureux, ce n'est pas une raison pour se jeter par la fenêtre, ni pour allumer le charbon. Tu sais bien d'ailleurs que j'ai l'amour gai.
C'était une vraie cigale, cette Zélia. Tous les mathématiciens réunis en corps n'auraient pas pu la convaincre que si l'automne suivait l'été, l'hiver suivait de près l'automne. Elle ne croyait qu'au beau temps. Elle allait de l'un à l'autre .comme la cigale va d'une touffe d'herbes à une autre touffe d'herbes. Elle était légère, agile, désinvoltée. Il ne lui manquait que des ailes; quoiqu'elle ne fût pas jolie, elle avait du charme, un air de jeunesse et d'abandon, une expression de la beauté du diable, des yeux à tout allumer et des dents à tout croquer. Elle ne savait pas si
l'Académie distribuait des prix Montyon ; sa mère ne lui avait expliqué ni le mot vertu ni le mot devoir; pour elle la vertu, c'était d"avoir du linge blanc, le devoir, c'était de faire le mal comme elle eût fait le bien, c'est-à-dire d'être amoureuse avec conscience. Elle n'avait ni amis ni ennemis : on la vo3-ait avec plaisir, on la quittait avec plus de plaisir.
Elle n'avait jamais pris le temps de pleurer. Aussi fuyait-elle toutes les tristesses ; quand on lui parlait des sœurs de charité, elle disait que c'était une légende. Elle n'était ni mauvaise ni bonne, mais elle n'eût pas fait de mal à une mouche, comme elle n'eût pas rendu la liberté à un oiseau.
Ce n'était pas comme la Taciturne, qui, pour jouer le sentiment, s'écriait devant des pigeons à la crapaudine : « Oh! non, je n'en mangerai jamais, je les aime trop pour ça. »
Cependant Geneviève voyait tomber une à une toutes les cartes de son château ; elle comprit qu'il était bien inutile d'écrire à un ci-devant amant de Zélia ; il avait trop couru les femmes légères pour croire à quelque chose de sérieux chez elles; elle salua les deux amies et s'en retourna rue de Ponthieu, résignée à y attendre
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Horace et décidée à ne pas lui envoyer sa lettre.
Sa visite à M"" Vingtans, loin de calmer son cœur, n'avait fait que de l'irriter.
— Ah! comme je l'aime! dit-elle, quand elle fut seule devant sa cheminée, où elle croyait voir encore la poignée de louis d'Horace.
LES DÉSESPOIRSD'uNE AjMOUREUSE.
u'allait faire Geneviève? Non-seulement elle avait honte de sa vie, mais elle avait honte aussi de sa misère. Je m'explique. Quelques amants d'occasion lui avaient donné de quoi acheter des robes somptueuses; elle avait même des pendants d'oreilles, — deux diamants — qui valaient bien dix à douze mille francs. Beaucoup d'autres à sa place se fussent imaginé être quasi riches ; mais Geneviève ne se faisait pas ainsi illusion : elle était de celles qui croient qu'on ne peut s'humilier jusqu'à être une courtisane qu'à la condition de mener une vie à quatre chevaux. Certes on n'en est pas moins une coquine, mais
au moins on est une coquine de haute volée ; on a l'impertinence du mal; on peut se sauver plus ou moins à force de charité; on pave son enfer de bonnes actions.
Geneviève , amoureuse d'Horace , ne voulait plus de la médiocrité dans l'infamie; elle se demanda s'il lui serait plus facile de conquérir Horace par un retour à la vertu que par un plus grand éclat dans la vie galante.
Elle était née avec un haut goût ; elle avait le sentiment de l'art dans le luxe ; elle comprenait les beaux équipages et les riches intérieurs ; jusque-là elle n'avait pu montrer son amour du style que dans ses robes et ses chapeaux; elle ne doutait pas que si Horace la voyait dans tout le tapage des existences princières, il ne tombât à ses pieds, fier de son élégance comme de sa beauté. Mais peut-être aussi que s'il la rencontrait dépouillée de son attirail, vêtue comme une jeune fille qui ne veut d'autre luxe que la vertu, il la trouverait plus belle encore.
En rentrant chez elle, Geneviève n'avait pas manqué de demander à M"** Théodule s'il n'était venu personne. Elle se mit à la fenêtre et interrogea toutes les voitures qui passaient devant sa maison. La nuit la surprit à ce spectacle.
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— Je suis folle, dit-elle ; pourquoi viendrait-il ? En efifet, il ne vint pas; ni ce jour-là, ni le lendemain, ni jamais.
— J'en mourrai, dit-elle, au bout de quelques jours ; mais je lui enverrai moi-même une lettre de faire part... Et il ne viendra pas à mon enterrement...
Elle se rappela le cimetière de son village.
— L'amour et la mort, murmura-t-elle.
Elle vivait comme dans une cellule ; elle avait défendu obstinément sa porte.
Mais elle ne lisait pas Vlmitation de Jésus-Christ pour se consoler. Elle trompait son cœur par la lecture des romans les plus passionnés. Comme il y avait du romanesque dans son imagination, elle ne pouvait s'imaginer qu'un jour ou l'autre elle ne reverrait pas Horace.
Pourquoi l'aimait-elle si aveuglément ? Pourquoi lui plutôt qu'un autre ; le comte d'Angerville qui s'était, dit-on, battu pour elle, mais à qui en vérité elle avait donné un coup de poignard? Horace n'était pas plus beau que ce M. de la Rocbelle qui l'avait assassinée de galanteries, pas plus spirituel qu'un grand d'Espagne' qui avait voulu l'emmener à Biarritz. Qu'il fût riche ou point, elle n'y prenait garde, car son cœur était
alors inaccessible à la question d'argent. Horace s'était imposé comme un conquérant, par la force des choses, ou plutôt par la malice des choses.
M"^ Théodule était désespérée de la conduite de sa maitresse ; elle avait envie de pleurer quand elle fermait la porte aux amoureux. « Madame n'a pas de cœur, disait-elle, elle nous mettra sur la paille. » Elle expliquait aux visiteurs que madame était fort lunatique, mais que la faim ferait sortir le loup du bois. Cette bonne créature ne voulait pas décourager les chevau-légers.
Mais Geneviève se décourageait elle-même. Pourquoi ne revenait-il pas? Il ne lui avait pas dit adieu ; était-il possible qu'il le méprisât à ce point de ne pas même lui envoyer sa carte ? Tous ceux qu'elle avait connus s'étaient montrés meilleurs compagnons ; elle avait encore dans sa jardinière trois ou quatre bouquets qui en témoignaient. « Hélas ! disait-elle, il m'a donné une poignée d'or et il croit que je suis payée. Et mon cœur! Ah! je souffre mille morts! Encore si je pouvais lui faire savoir que je ne me suis pas donnée pour de Targent. »
Elle cherchait à se rappeler l'heure adorable qu'elle avait passée avec lui avant l'heure maudite de ce sommeil qui l'avait ensevelie tout entière.
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Comment avait- elle pu s'endormir, puisqu'elle était si heureuse? C'est que chez M"® Vingtans, croyant oublier Horace, dans le vague effroi d'une passion qui déjà la prenait au cœur, elle avait bu trois ou quatre coupes de vin de Champagne, elle qui ne buvait jamais que de l'eau!
Plus elle retournait à ses souvenirs, plus elle attisait le feu, parce qu'Horace lui apparaissait de plus en plus charmeur. C'est là le miracle de l'amour dans la solitude. Geneviève n'aurait pu le combattre qu'en se jetant à corps perdu dans toutes les folies parisiennes, courant le bois, les théâtres et les soupers ; mais, chez elle, la même image était toujours sous ses yeux.
Le huitième jour, elle sentit enfin qu'Horace ne reviendrait pas ; elle avait gardé bien peu d'espoir dès le premier jour, mais cette fois ce fut le désespoir dans toute son horrible vérité.
Elle souffrait d'autant plus profondément qu'elle ne pouvait confier son chagrin.
Pas un ami qui put la comprendre, pas une amie qui ne se fût moquée d'elle. Et d'ailleurs elle n'avait ni ami ni amie. Aussi, un soir, ne sachant à qui ouvrir son cœur qui allait éclater, elle prit un petit christ d'argent, emporté de la maison natale, elle l'embrassa avec effusion et
elle s'écria en tombant à genoux : « Oh! mon Dieu, mon Dieu! je suis donc bien coupable puisque vous me condamnez à aimer qui ne m'aime pas ! Faites-moi la grâce de tuer en moi cette passion. Horace ne m'a-t-il pas assez humiliée! Faut-il que l'amour me soit venu pour n'en avoir ni la joie ni l'orgueil! Suis-je damnée, maudite, puisque ce qui fait le bonheur des autres fait mon désespoir à moi. Je n'ai compris l'amour que lorsque je n'avais plus le droit d'aimer. Ah! bien heureuses les pauvres filles qui vivent de misère et de sacrifice, mais qui peuvent lever les yeux au ciel sans rougir, qui ressentent l'amour dans toute sa pureté et qui savent que Dieu est avec elles! Seigneur! frappez-moi de toutes vos vengeances, mais tuez l'amour en moi. »
Ce qu'il y eut de triste dans cette expansion, c'est que Geneviève mentait au christ d'argent qu'elle tenait dans ses mains et sous ses lèvres; cet amour qui était son martyre, elle l'aimait trop pour vouloir qu'il ne fût plus en elle ; au fond, ce qu'elle demandait à Dieu, comme toutes les amoureuses affolées, c'était de lui ramener celui qu'elle aimait.
A peine avait-elle ainsi poussé ce cri de détresse vers Celui qui console que M"*» Vingtans, bravant
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la consigne, entra comme un ouragan couleur de rose.
— Eh bien! ma chère Geneviève, lui dit-elle en lui serrant la main, est-ce que vous avez reçu une invitation d'Horace? Nous partons toutes ce ce soir pour le château d'Armecourt, où il y aura demain chassa à courre, grand diner et comédie.
— Non, dit Ganeviève qui ne comprenait pas bien.
— Ah! j'ensuis bien fâchée, car nous aurions fait le voyage ensemble; on dit que ce sera une fête sans pareille. C'est le prince AVorowski qui nous rapatrie pour le départ; — train de huit heures ; — il parait que c'est en Normandie. Nous allons bien nous amuser! Voulez-vous que je vous emmène? Puisque Horace a invité trois ou quatre de ces dames, il ne fera pas de façons pour vous recevoir.
— Oh! non, je ne veux pas, murmura Geneviève qui subissait un coup terrible de plus.
— Quoi ! se dit-elle à elle-même, il n'a pas pensé à moi! — Mais puisqu'il n'a pensé qu'à des filles, je le remercie! Et pourtant...
]\pie Vingtans ne fit pas une longue pause; elle allait au bois, elle ne voulait pas manquer son
entrée. C'était la vie la plus occupée du monde, elle disait que le temps de l'amour c'était l'argent des autres.
— Adieu ! adieu !
Et tendant la main à Geneviève au seuil du salon :
— Oh ! mon Dieu ! lui dit-elle, comme vous êtes ravagée. Quelle vie avez-vous donc menée ces jours-ci? Il y a quelque passion là-dessous.
— Depuis huit jours, répondit Geneviève, je ne suis pas sortie de chez moi.
Quand elle fut devant la glace du salon, elle se regarda. Elle fut elle-même effrayée de sa pâleur.
HISTOIRE d'un ANE ET d'uN AMOUREUX.
^ UAND M"*^ Yingtans i^vint du château d'Araécourt, elle rc^tourna rue de Ponthièu et demanda Geneviève. Horace lui avait parlé d'elle ; était-elle chargée d'un message? ne venait-elle que lui dire tous les plaisirs de cette fête seigneuriale? La portière l'arrêta dans l'escalier en lui disiint.
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— Nous n'avons plus M''*^ Geneviève.
— Comment donc! et où est- elle allée?
— Vous savez, ces clames ne disent jamais où elles vont; ce n'est pas pour mal parler de M'i" Geneviève, car elle a été très-bonne pour tout le monde.
— Où diable vais-je la trouver?
La portière sembla chercher.
— Ma foi, madame, elle est partie par la rue Matignon, vers le faubourg Saint-Honoré; je n'en sais pas davantage.
— Après tout, bon voyage!
]\j[iie Vinçîtans dit ces derniers mots comme une femme qui n'a pas le temps de chercher une amie.
Où était allée Geneviève? M"" Théodule ellemême, qui avait eu des larmes de crocodile, n'avait pas reparu. Elle était partie en même temps que sa maîtresse.
La portière rappela M"" Vingtans, pour lui dire que Geneviève avait recommandé de lui garder ses lettres.
— Eh bicHÎ si elle vient les chercher, vous m'avertirez; voici ma carte.
Et maintenant, pourquoi M. Horace de la Ferté n'avait-il pas invité Geneviève à cette fameuse chasse quasi féminine au château d'Ame-
court? Ces quelques lettres à un ami nous diront l'état de son àme pendant ces huit jours :