‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 17 sur 47 · HISTOIRE D'UN ANE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN ANE

Le givre argentait les arbres des Champs-Elysées — poudrés à frimas comme des marquis de l'ancien régime.

C'était avenue de Montaigne, vers neuf heures du matin ; le soleil se montrait dans la brume comme un globe de feu, mais il ne raj'onnait pas. La bise était rude au pauvre monde. On passait vite sur l'avenue, les femmes se voilant la figure.

les hommes baissant la tète, comme les vaisseaux dont la proue se courbe sous l'ouragan. On n'eût par mis un chien à la porte ; un soupir amoureux eût gelé en route. '

Je passais comme tout le monde. Une chiffonnière, pâle et affamée, conduisait par la bride un pauvre petit âne qui avait l'air d'avoir cent ans, et qui traînait une pauvre petite charrette toute pleine des immondices du quartier : Chiffons, bouteilles cassées, journaux lus, casseroles trouées, ferrailles, croûtes de pain, billets doux, — en un mot les mille riens qui sont la fortune des chiffonniers. La femme avait fait bonne récolte depuis minuit, mais Tàne était à bout de forces.

Comme je m'approchais de ce petit tombereau, un nom frappa mes yeux parmi les paperasses ; ce nom c'était celui de W" Geneviève d'Or. Or, il faut que tu saches que je venais tout justement de chez la demoiselle. Qu'est-ce que Geneviève d'Or ? Je ne ferai pas son portrait : je ne l'ai vue que la nuit, toute barbouillée de blanc et de rouge, avec des cheveux de convention et des mines de comédie, car elle a fait semblant de m'adorer, mais je suis trop sceptique pour me laisser prendre. C'est une de ces demoiselles qui vivent pour

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le péclié et par le péché. Il faut bien que tout le inonde vive I

Je n'osai pas prendre cette lettre, quoique ce fût un chiffon, parce qu'après tout c'était la propriété de la chiffonnière.

— Madame, lui dis-je, voulez-vous me donner un morceau de papier pour allumer mon cigare?

Cette femme me regarda d'un air surpris; mais comme c'était une brave femme qui ne voulait pas abuser de la situation, elle me dit : « Prçnez, monsieur ! » tout en m'offrant des allumettes.

Je lui donnai cent sous et je m'éloignai de quelques pas avec la lettre à la main.

La voici mot à mot, mon cher curieux :

« Permettez-moi de vous trouver quelque peu » singulière depuis quinze jours. Vous me faites }> poser comme si vous étiez une des onze mille » vierges ou comme si, pareille à la fille de » Jephté , vous pleuriez votre virginité sur la » montagne. Je n'ai pas l'habitude de jouer les » méconnus ni les sacrifiés. Je vous avertis donc » que je vous envoie aujourd'hui le bouquet de la » fin.

» Si vous ne me répondez pas pour m'offrir ce » soir une tasse de thé, jirai demander l'hospi-

» talité à votre voisine, pour ne pas faire le pied » de grue plus longtemps. »

Et cette épitre était signée de ton ami, ce grand fat de Marignac.

Pourquoi cette lettre était-elle aux chiffons ? J'avoue que je l'ai trouvée à sa place; j'avoue aussi qu'un peu plus je retournais chez la demoiselle, parce que je commençais à la voir sous sa vraie figure, mais l'âne me détourna de ce beau sentiment. Ecoute bien :

Il s'était arrêté court, comme s'il eût résolu de ne plus faire un pas; ses jambes flageolaient et menaçaient ruine ; il penchait la tète avec mélancolie, en âne recueilli qui pressent sa dernière heure.

Ce spectacle me navra ; je m'arrêtai court comme lui.

Un chiffonnier eût battu l'âne pour le ranimer, tout en l'injuriant; la chiffonnière regardait la pauvre bête d un air compatissant, vrai regard de mère ou de sœur.

L'âne aussi la regarda ; œil éloquent qui disait : « C'est fini! je suis au bout; j'ai été héroïque » pour toi; j'ai passé toutes les nuits sans me » plaindre jamais, parce que j'ai compris que ta » misère était plus grande encore que la mienne ;

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» tu as été bonne pour moi, tu ne m'as refusé ni » le pain ni les caresses ; tu as même volé pour » moi l'avoine du voisin; tu m'as donné la moitié » de ton lit sur la paille... Mais je meurs à la » peine. »

La femme regardait toujours l'àne; elle lui parla doucement :

— Allons, allons, mon cher Pierrot, ne vas-tu pas me laisser là ?

Elle fit deux pas vers la petite voiture et déchargea le panier de verres cassés.

— Allons ! dit-elle encore, comme s'il eût compris ; cette fois tu peux marcher. Pierrot !

Et elle se mit à la roue ; mais l'àne ne broncha pas; il savait qu'il n'aurait pas la force d'aller jusqu'à Saint-Ouen, sa dernière patrie, sa dernière station dans la misère.

— Comment veux-tu que nous arrivions , Pierrot? Je pourrais bien traîner la voiture, mais toi ! tu ne voudrais pas que je te fasse la honte de t'attacher derrière ton chariot.

L'âne dressa l'oreille; mais ce fut tout.

J'allais parler à la chiffonnière et à ton àne, quand elle courut au prochain cabaret. L'animal la suivit des 3-eux avec une vague inquiétude. Il semblait qu'il e(lt peur de mourir sans sa maîtresse.

Cet âne était si petit qu^à distance on le prenait pour un chien des PxTénées. On pouvait dire de celui-là qu'il avait blanchi sous le harnais : Il lui restait çà et là quelques touffes de poils gris, à la crinière, à la queue et sous le ventre. Mais on n'avait pas besoin de le tondre tous les ans comme les chevaux de luxe, tant la misère et la vieillesse y avaient travaillé ; c'était comme une montagne que Tété a brdlée par places. Pierrot semblait du reste, par son air résigné, revenu des vanités de ce monde: il y avait longtemps qu'il ne posait plus, sïl avait jamais posé dans sa saison galante.

On ne peut pas donner l'idée de son échine. Les os perçaient la peau : uu pey plus il eût été diaphane; mais sa figure n'en avait que plus d'expression. A première vue, on était pris par je ne sais quoi d'humain, par l'intelligence et la bonté. Pourquoi avait-il été condamné à un pareil martyre ? Etait-ce l'expiation d'un des siens ou la punition d'une vie antérieure passée dans les orgies ?

La chiffonnière revint bientôt, portant, d'une main un morceau de pain et de l'autre un morceau de sucre.

L'âne souleva la lèvre et tenta d'avancer les

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dents, de vraies touches de vieux clavecin, mais quoique ce fût l'heure de déjeuner, il laissa tomber le pain; il n'avait pas plus de force dans la bouche que dans les jambes,

La chiffonnière lui donna le sucre ; il le prit comme pour lui faire plaisir, mais il le laissa tomber à côté du pain.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, quel malheur, dit la chiffonnière.

Elle ne pensait plus du tout à ramener à sa maison son bien, elle ne pensait qu'à son ami Pierrot.

— Pierrot ! Pierrot ! lui dit-elle.

Elle jugea que l'àne était perdu; deux grosses larmes perlèrent à ses yeux; elle ouvrit les bras, elle prit la tête de l'àne et l'embrassa comme un enfant.

Cet embrassement fut un miracle qui se traduisit d'abord par un cri du cœur, l'àne se mit à braire comme en ses meilleurs jours.

.l'avais peur que ce ne fût que le chant du •cygne, mais Pierrot revenait à lui.

Je m'étais retenu, tout ému par le spectacle ; je m'approchai et je tendis la main à la femme.

— C'est bien, madame, ce que vous avez fait là.

— Ah! monsieur, dit-elle en pleurant, si vous

saviez comme j'aime cette bète ! Figurez-vous que je l'ai sauvé de l'abattoir il y a sept ans de cela; dans ce temps-là je n'avais qu'une hotte ; c'est avec mon crochet que j'ai élevé sept enfants. Le bon Dieu est-il juste, monsieur ? Le père est parti avec une autre, et il y a quinze jours un chenapan m'a enlevé ma première. Mon plus grand chagrin a été de mettre la dernière aux Enfants-Trouvés, car j'en ai eu onze. Il y en a quatre qui sont morts à la mamelle : que voulez-vous, on n'a pas du bon lait quand on court toute la nuit. Ce petit âne-là m'a souvent consolée, car c'était un meilleur compagnon que mon homme. Avec lui, on ne s'arrêtait pas au cabaret et on n'était jamais battue; aussi je ne l'ai jamais battu, n'estce pas. Pierrot ?

Le pauvre petit âne avait l'air d'être de la conversation, il dressait à demi ses oreilles et opinait du bonnet.

Un de mes amis passait, qui me demanda ce que je faisais là.

— Mon cher, je fais un nouvel ami.

Et je flattais l'âne de la main.

— Il a peut-être beaucoup d'esprit, me dit le nouveau venu, mais il n'est pas beau.

— Eh bien! moi, je le trouve superbe. Je vou-

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tirais bien vous voir à sa place. Il est sorti à minuit et n'a pas découché, lui! Croyez-moi, vous venez de faire comme moi une bonne rencontre : Voulez-vous être de moitié dans une œuvre de charité ?

— De tout mon cœur.

— Eh bien ! achetons cet âne pour lui donner ses inval'des. Il sera soigné par cette brave femme.

La chiffonnière nous regardait d'un air sévère, craignant qu'on ne se moquât d'elle. Mais quand elle vit briller cinq louis, elle sourit doucement.

— Combien vous a coûté Pierrot ?

— Dix francs.

— Eh bien ! vous retournerez à l'abattoir, vous achèterez un autre âne et vous nourrirez celui-ci.

Je donnai ma carte à la chiffonnière et je dis adieu à l'âne en lui caressant le museau.

Le miracle était opéré; l'âne, regaillardi, repartit presque gaiement. La chiffonnière se mit à la queue de la voiture pour aider son ami Pierrot.

Mais, hélas ! elle est venue le soir chez moi tout en larmes.

J'ai compris tout de suite.

— Oh ! monsieur, il est défunt !

— Pauvre Pierrot.

— Oui, monsieur, nous sommes arrivés tant bien que mal à Saint-Ouen. Mais quand il a vu notre barraque, il est tombé à genoux, J"ai voulu le relever, mais cette fois c'était bien fini. Mes enfants sont accourus. Quelle misère, monsieur ! Je n'ai rien va de plus triste. Tout le monde lui parlait et le caressait. Il regardait d'un œil si désolé que c'était à fendre le cœur. Voyez-vous, il y en a dans le monde qui ne valent pas un pauvre àne comme Pierrot. Quand on pense qu'il a voulu mourir dans sa maison après avoir fait son travail de tous les jours. Oui, monsieur, il est mort à la porte...

— C'est le soldat qui meurt après avoir brûlé sa dernière cartouche.

La chiffonnière ouvrit la main, où je vis luire les cinq louis du matin.

— Voilà ros cont francs, monsieur.

Horace terminait ainsi son récit :

« J'avoue, mon cher Frédéric, que je ne sais qui je dois le plus admirer de Pierrot ou de la chiffonnière : ràne qui accomplit son devoir et la femm^i plus délicate que la charité !

« Donc cette lettre n'est à autre fin que de te

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conter Tliistoire crun âne digne des ânes célèbres de Pliitarque. »

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