‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 19 sur 47 · HORACE · texte numérisé non relu

HORACE

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Du mjme au même.

« Mon cher ami,

« Je crois que je partirai demain pour Mont- « pellier, viens me prendre à la gare pour dîner « avec ma mère et toi, qui seras le paratonnerre. « Je te promets de ne pas conduire une petite « Parisienne à Montpellier; mais que trouverai- « je là-bas? Enfin, il faut bien faire son salut « dans les entr'actes de la vie.

« Nous nous sommes fort amusés à Amécourt « pendant un jour et une nuit. Jamais le château « n'avait été à pareille fête; un peu plus, les an- « cètres seraient descendus de leurs cadres pour « danser et boire avec nous.

« Naturellement il n'y avait pas un homme du « pays. Nous avons donné à toutes ces dames, « pour édifier la valetaille, des noms de prin- « cesses, ou tout au moins de marquises. On a « dû trouver que ces grandes dames étaient un « peu gaies ; mais les femmes du monde ne « donnent pas leur part aux femmes de l'autre « monde.

« Veux-tu que je te confie un secret? C'est que « je n'ai pas eu le cœur content: je n'avais pas « invité cette femme qui m'a enlevé chez « M"*' Vingtans; il est vrai que je ne me rappe- « lais ni son nom ni son numéro; il est même « vrai que je l'avais à peu près oubliée. Mais « M"" Vingtans me l'a rappelée en me disant que « c'était la plus belle créature du monde. Il m'est « revenu dans l'esprit et dans le cœur je ne sais « quel souvenir charmant de cette aventure im- « prévue, mais jusque-là ce n'était rien.

« Je suis revenu à Paris, bien décidé à retrou- « ver ma princesse ; au débotté , je suis allé chez « elle, sur l'indication de M'**' Vingtans ; hélas ! « chez elle, il ny avait plus de chez elle : le bel « oiseau bleu s'était envolé.

« Je commence à croire que l'amour c'est l'im- « possible. Tu ne t'imagines pas comme je suis « amoureux de cette fille depuis quejenepuis « plus remettre la main dessus. Je la demande à « tous les échos d'alentour. Ce qui ne me console « pas, c'est que sans doute elle en a enlevé un '( autre. Eh bien, je suis furieux à cette idée que « cet autre m'a pris mon bonheur.

« Ce qu'il y a de plus étrange en ceci, c'est « que me voilà quasi affolé d'une fille que je n'ai

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« pas vue, puisqu'on ne voit pas les femmes la « nuit, même quand on valse avec elles ; ma bè- « tise est irrévocable, car j"ai couru les pboto- « graphes à la mode pour demander s'ils n"a- « valent pas photographié 'SP^ Geneviève, de la « rue de Ponthieu. Nul n'a son portrait.

« A la petite fête de M"*' Vingtans, il n'y avait « comme peintre que Gustave Doré, ton ami de « 1860. J'ai été lui demander s'il se rappelait « mon amoureuse, sous prétexte d'un pari. Je lui « ai dit que j'avais parié qu'elle était blonde. « Je « me souviens bien de sa figure, m'a-t-il dit, elle « était blonde ce soir-là; mais qui sait si elle « n'était pas brune le lendemain. Comme je n'ai « pas valsé avec elle, vous en savez plus que « moi. »

« On lui avait dit que nous nous étions enle- « vés. Tout en causant, il dessina la figure de « Geneviève dans sa grâce de déesse traînant « une robe à queue des plus volumineuses, pen- « chant sa tète pensive comme une fille qui a « quelque chose là.

« J'ai emporté le dessin, un simple croquis « dont je lui ai offert vingt-cinq louis. « Vous les « lui donnerez, m'a-t-il dit, quand vous la ren- « contrerez. »

« Je 113 demande que cela ; mais où la rencon- « contrer. D'ailleurs, si je la voyais, la reconnai- « trais-je? Je ne crois pas. Je t'avouerai que ce « dessin de Gustave Doré est fort l)eau ; mais « c'est une transfiguration. Au lieu de me rappe- « 1er cette Geneviève d'Or, il me la masque « plutôt.

« Vois-tu, mon cher ami, les plus beaux por- « trait du monde, qu'ils soient de Cabanel, de « Carolus Duran , de Cot , de Clairin ou des « autres, ne valent pas pour un amoureux la « dernière des photographies. Ils ont beau mettre « en relief tous les caractères de la figure, toutes « les lignes, tous les tons, toutes les nuances, ils «. ne donnent pas cette expression intime qui est « l'àme même de la personne.

« La photographie révèle pour ainsi dire la « pensée secrète. Tu te rappelles la petite Alix? « Elle avait un beau portrait peint et un beau « pastel ; eh bien ! quand tu pleurais, ce n'est pas « ses portraits que tu regardais, c'étaient ses « photographies, car ses portraits étaient à cent « lieues, tandis qu'elle parlait encore dans ses « photographies.

« Tu vas dire que je perds la tète à mon tour. « C'est bien possible; si par hasard tu rencontres

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« Geneviève, arrète-la par la main et dis-lui que « je cours à elle.

« Je t'embrasse,

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