LE CHATEAU D'ORMOY
ancienne seigneurie des Marquis de Trychateau et des Barons d'Ormoy.
Ensemble : la petite ferme du Pommier-Mort et les herbages du verger. Le tout d'une contenance de vingt-sept hectares quatre-vingt-deux centiares.
Le château se compose d'un corps de logis simple en profondeur, flanqué de deux ailes. Le tout construit en pierres et en briques.
Cour d'honneur, perron, salle d'entrée à droite, salon et bibliothèque à gauche. — Salle d'armes, — salle à manger, — cuisine dans une des ailes, — dans l'autre aile : chambre à coucher et lingerie.
Escalier d'honneur, en pierres, chantourné, avec grille de fer ouvragé. Au premier étage, six chambres à coucher. Sous les combles, pièces lambrissées pour les serviteurs.
Les tapisseries de la salle à manger, de la salle d'armes et de l'escalier, ne font point partie de la vente.
Les écuries se trouvent dans la petite ferme, louée dixsept cents francs par bail principal, avec plusieurs réserves.
entrée en jouissance immédiate.
Pourquoi vendait-on le château d'Ormo}^ ? N'y était-on pas heureux? S'y ennuj'-ait-on ? Etait-ce après décès ou après séparation de corps ?
Celui qui aurait lu l'affiche sur le pilier de droite eût découvert la vérité, car cette affiche
avait été apposée près d'une affiche mal déchirée, qui était un procès-verbal de saisie mobilière. Donc les châtelains vendaient leur château, faute d'argent pour y vivre. Il y avait là sans doute de grands chagrins.
Toutefois, si nous écoutons la conversation de deux jeunes filles, deux sœurs, blondes comme des blés de maïs et non comme des blés de Normandie, nous reconnaîtrons que la question d'argent n'était pas la seule préoccupation dans le château. La plus grande de ces jeunes filles s'appelle Geneviève, l'autre s'appelle Martha ; elle est grande aussi et promet de grandir encore, car elle n'a que seize ans. Toutes les deux sont jolies, avec le caractère de la beauté : Geneviève plus grave, Martha plus rieuse. On est pris tout de suite à je ne sais quoi de charmant qui illumine leur figure.
Il y a des figures qui sont des lanternes sourdes, il y a des figures qui sont des coups de soleil. Geneviève et Martha étaient des figures lumineuses. Aussi le dernier hiver, pendant les trois mois qu'elles avaient passés à Paris, on les avait fort remarquées. Quoique l'une eût les yeux bleus et que l'autre eût les yeux noirs, on avait reconnu bien vite que c'étaient deux sœurs à cet
d'une fille du monde.
air de famille qui s'accentue encore par l'habitude de "vivre ensemble.
N'avez-vous pas yu souvent dans la même maison, quand c'est une maison stable, que tout le monde se ressemble ? Il n'est pas jusqu'aux bètes qui n'aient leur air de famille. J'ai un chien écossais qui a pris tout à fait ma phj-sionomie ; j"ai pris peut-être un peu la sienne. C'est une bonne bête qui vaut mieux que moi et qui me moralise par sa bonté. Mais là n'est pas l'histoire.
Les deux sœurs se ressemblaient donc beaucoup par l'air de tête.
Mais elles ne se ressemblaient pas du tout par l'esprit, ni par le cœur, ni par les attitudes. Geneviève était nonchalante, Martha était emportée; Geneviève était tout rêve, Martha était tout action. Elles s'aimaient à ce point qu'elles semblaient ne faire qu'une femme à elles deux. Geneviève disait à Martha : « Dans la vie, c'est toi qui joueras la comédie, c'est moi qui serai spectatrice. » Mais l'amour secoue les plus indolentes et Geneviève était destinée à l'amour. En attendant, c'était une fête pour les yeux de voir ces deux charmantes filles, qui semblaient vivre l'une pour l'autre.
Ce jour-là même, après le déjeuner, quiconque
eût pénétré dans leur petit cabinet de toilette eût été charmé de les voir se dévouer l'une à l'autre, travaillant chacune à ce que sa sœur fût la plus belle. Geneviève voulait que Martha fût la mieux coiffée; Martha voulait que Geneviève fût la mieux habillée.
On commençait vingt fois cette œuvre adorable de se faire belle; on s'interrompaitpar des contes, des confidences, des éclats de rire, des jeux enfantins ; on se jetait de l'eau, oa se faisait des grains de beauté, on allait jusqu'à se peindre des moustaches, mais on finissait toujours par le dernier coup du maître; après quoi, on s'en allait se promener par le jardin et par le parc dans la joie ingénue d'être belle pour soi, sans s'inquiéter des rares visites de quelques gentilshommes campagnards perdus au loin, non plus que des admirations rustiques des gens du pays.
La fée Distinction a souri à leur berceau ; on ne les verrait pas dans un château qu'on reconnaîtrait en elles des filles de race, — des filles de race sans alliage. — Aussi on voit que le sang n'a pas chez elles toute la chaleur plébéienne. Elles sont déjà marquées de la nonchalence occidentale, mais la passion n'en aura que plus de force chez
elles, car il est reconnu que moins on a de sang, plus il travaille au cœur et à la tète.
Quoique Geneviève fût plus sérieuse que Martha, un moraliste qui eût bien vu son âme par ses yeux noirs, eût jugé que celle-là surtout aurait ses grandes heures de passion.
Mais écoutons-les causer.
Elles s'étaient promenées çà et là, mais Geneviève ramenait toujours sa sœur devant la grille du parc.
— Pourquoi viens-tu toujours ici? lui demanda Martha. Maman va nous voir et nous rappeler. Allons plutôt du côté du labyrinthe.
— C'est trop touffu, on respire mieux en face du château; si je m'écoutais, j'irais en pleine campagne.
— Je sais bien pourquoi, dit malicieusement Martha.
— Moi! je ne sais pas pourquoi, murmura doucement Geneviève.
C'est qu'elle ne s'avouait pas la vérité à ellemême.
— Je vais te dire ton secret, puisque tu ne veux pas me le dire.
— Voyons, parle, ou plutôt tais-toi, car tu vas dire des bêtises.
— Je ne suis pas si bête que tu en as l'air. Vois-tu, ma chère Geneviève, tu viens ici comme la sœur Anne monte à sa tour. Mais ce soir tu ne vois rien venir.
Geneviève fut un instant silencieuse. Gomme toutes les jeunes filles, elle ne demandait qu'à se confesser, tant son cœur voulait parler.
— Ah bien ! ma petite Martha, puisque tu m'as devinée, je ne veux pas mentir avec toi.
Et d'une voix mystérieuse :
— Oui, j'aime peut-être notre voisin.
— Oui, oui, j'y ai pensé beaucoup; s'il t'aimait comme tu l'aimes, on n'afficherait pas le château.
— N'aie pas peur, il n'y a pas encore de temps perdu.
Et Geneviève se penchant à l'oreille de Martha, comme si elle craignait d'être entendue, même par l'écho :
— J'espère bien lui parler ce soir.
— Il est riche, n'est-ce pas?
— Je n'en sais rien; mais il ne faut pas être bien riche pour cela. Son père a une fabrique de sucre qui fait merveille.
— Oui, voilà pourquoi M. Achille Delorme a de si beaux chevaux. Je sais bien que ce n'est pas
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pour ses chevaux que tu l'aimes, ni pour la fortune de son père ; mais c'est égal, s'il demandait ta main, tout le monde serait bien content ici.
— Peut-être, dit Geneviève avec une expression de tristesse.
— Je ne comprends pas, murmura Martha.
Et après un instant de réflexion :
— Oh! Geneviève, ce n'est pas bien; tu t'imagines que je suis jalouse de toi!
— Non, non, tu m'aimes trop et tu es trop franche.
Geneviève rompit les chiens. Elle avait été sur le point de laisser échapper le premier mot d'un secret terrible, aussi s'empressa-t-elle de détourner la curiosité de Martha.
— Vois-tu, reprit Geneviève, celui qui ne serait pas content, c'est papa, car il jure toujours qu'il ne veut pas de mésalliance.
— Comment arriver à le convaincre qu'on peut faire figure dans le monde en s'appelant M""^ Delorme! dit Marthe. Tu mettras sur tes cartes, née d'Ormoy.
— Je t'assure que j'aimerais bien mieux avoir un titre ; mais il parait que le cœur et l'esprit sont comme le chat et le chien de la maison; ils ne s'entendent jamais. Ce qui est certain aujourd'hui
c'est que, toute fière que je sois, j'ai peut-être laissé prendre mon cœur.
— Chez toi l'amour a tué l'orgueil. Tu le trouves donc bien beau ce monsieur-là, c'est peut-être parce que tu le vois toujours à cheval?
Geneviève allait répondre, quand une voix doucement timbrée, la voix de M™^ d'Ormoy, traversa le parterre :
— Voyons, mesdemoiselles, on ne pourra donc pas vous arracher de cette grille? Il y a du feu au salon, votre père va revenir pour prendre le thé.
— Puisque papa est chez le notaire, dit Martha.
— Il va revenir, répéta la mère avec impatience; dépêchez-vous.
Geneviève était désolée.
— Comme c'est ennuyeux ! raurraura-t-elle à Martha; je suis sûre qu'il va venir — et je ne pourrai pas lui parler devant papa — ni devant maman!
Les jeunes filles s'éloignèrent lentement de la grille tout en détournant la tête :
— Le voilà, dit Martha.
— Je l'ai vu, répondit Geneviève.
Elle porta la main à son cœur.
Pendant qu'elle revenait en contournant la pelouse, la baronne d'Ormoy passait de l'autre côté.
— Tu ne rentres pas avec nous, maman? lui demanda Geneviève.
— Tout à Tlieure, c'est à mon tour à respirer. Geneviève se dit à elle-même :
— Maman avait vu Achille avant nous, car elle descend de sa chambre.
M'i* Geneviève d'Ormoy était comme toutes ces filles qui, aux aubes de la jeunesse, s'imaginent que le premier venu a touché leur cœur parce qu'il a éveillé leur curiosité.
Combien de fois il arrive pour l'amour ce qui arrive dans nos rencontres quotidiennes. Nous traversons Paris? passe une figure, nous croyons reconnaître une figure aimée : nous avançons; ce n'est pas cela; mais presque au même instant la vraie figure arrive; l'autre n'était que le pressentiment. Gela se voit tous les jours. Eh bien, Achille Delorme n'était pour Geneviève que le pressentiment de l'amour, car la vraie figure allait paraître.
Ainsi ce soir-là, quand la baronne rappela ses filles au château, Geneviève monta à sa chambre. Elle ouvrit sa fenêtre comme si elle eût désiré poursuivre son rêve dans le ciel déjà étoile. Elle vit alors, au saut de loup du parc, à peine à une portée de fusil, un jeune homme à cheval qui avait
grand air et qui regardait le château. Quoique ce fût déjà dans la teinte brunie du soir, Geneviève remarqua un homme de bonne compagnie et un cheval de bonne écurie. Elle jugea que ce cavalier avait plus de mine qu'Achille Delorme.
. — Sans doute, se dit-elle, il ne vient là que parce que le château est à vendre, car je ne l'ai jamais vu à Ormo}'.
A cet instant le cavalier salua à demi. Avait-il jugé que la jeune fille était bonne à saluer? Après quoi, il disparut, comme le Roi des Aulnes. Cette apparition n'était qu"un accident bien simple, mais la romanesque Geneviève en fut toute agitée. Elle redescendit au jardin, comme si, en s'approchant du saut-de-loup, elle put encore apercevoir le cavalier.
Or, elle n'alla pas jusqu'au saut-de-loup, parce que en passant devant le labyrinthe elle fut retenue par la voix de sa mère, qui sans doute n'imaginait pas que ses filles oseraient revenir au jardin quand elle leur avait enjoint d'aller au salon, dont les fenêtres donnaient du côté opposé.
C'était donc un amour nouveau, ou plutôt un rêve amoureux vers un cavalier inconnu qui, attirant Geneviève du côté du labyrinthe, la jetta dans un horrible drame.
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Pendant que les deux sœurs étaient rentrées au château., la baronne d'Ormoj^ s'était aventurée dans l'avenue, tout en marchant sur la marge du chemin pour être masquée par les arbres.
Elle rencontra bientôt ce monsieur Achille Delorme dont les jeunes filles venaient de parler.
— Ah ! c'est vous, dit-elle d'un air de surprise, comme pour lui prouver qu'elle n'était pas venue à sa rencontre.
— Vous saviez bien que je vous attendais.
Il lui prit la main, elle pencha son front sous ses lèvres.
— Vous m'aimez, n'est-ce pas? reprit-elle.
— Vous n'en doutez pas, Marceline.
Quoiqu'elle fût mère de deux grandes jeunes
filles, la baronne était jeune encore, surtout par la figure, mais elle était devenue quelque peu massive. La fureur d'être grasse ne lui prenait pas une once ; elle s'était imaginé que sa passion pour son amoureux lui redonnerait ses belles pâleurs d'autrefois; mais elle restait haute en couleur. Elle avait beau piétiner sur sa santé, sa santé était plus fleurie que jamais. Or ce soir-là, elle avait bien d'autres tourments.
— Si vous saviez, mon cher Achille, comme je suis malheureuse, surtout quand je ne vous vois
pas! Mais prenons garde, car le baron va revenir de chez le notaire. J'ai voulu vous dire un mot en toute hâte.
— Qu'y-a-t-il de nouveau?
— Il y a de nouveau que nous sommes ruinés! Vous connaissez mon mari, chacun de ses voyages à Paris nous a coCité cher; non-seulement il a voulu y faire le baron, mais il a joué à la Bourse pour se rattraper de ses folies avec ces demoiselles ; il a mangé tout ce qu'il avait et les trois quarts de ma dot, parce que j'ai eu la bêtise de signer quand il m'a dit de signer; c'est à mourir de chagrin ; je suis bien contente de vous voir ! C'est peut-être la dernière fois.
La baronne embrassa « son amant », Achille embrassa sa « maitresse », mais avec quelque nonchalance, car il n'était pas venu pour entendre le De Profundis de cette fortune.
— On se console de tout, lui dit-il ; je serai riche un jour; ce jour-là, vous serez riche.
— Oui, mais mon désespoir, c'est de voir vendre ce château qui sera donné pour un morceau de pain ! Quelle figure allons -nous faire, moi et mes filles, quand on nous aura mises à la porte ?
— Vous irez à Paris avec vos filles; nous nous
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y retrouverons et nous n'aurons pas besoin de jouer la comédie pour nous aimer.
La baronne serra la main d'Achille.
— Oh ! oui, n'est-ce pas?
Pour éviter le baron et peut-être le notaire, ils avaient suivi le mur du parc jusqu'au prochain coude : mais là ils s'aperçurent qu'il étaient en spectacle pour des paysans attardés à arracher des betteraves.
— Entrons plutôt dans le parc, dit M"^ d'Ormoy en passant à droite ; nous serons' bientôt dans le labyrinthe. Jamais mon mari ne va par là.
Achille Delorme obéit avec quelque hésitation ; il voulait bien chasser sur les terres du baron, mais non pas dans son parc. Toutefois, il connaissait le labyrinthe, il savait que c'était un refuge inextricable.