LE DERNIER COUP DE FUSIL, UN JOUR DE CHASSE
.,, ENDANT qu'ils vont continuer leur causerie intime ou leur duo mélancolique, allons au devant de M. d'Ormoy qui a diné chez son notaire
après une petite partie de chasse toute rustique, comme entre paysans.
Le baron et le notaire, après le café, sont allés causer un peu dans l'étude où ils s'escriment tous les deux avec les armes plus ou moins empoisonnées de la dispute. Le baron est un grand diable d'homme qui gesticule comme un faucheux, tandis que le notaire est un petit homme tout rond qui tourne sur lui-même comme une toupie d'Allemagne.
— Encore une fois, monsieur le baron, vous êtes injuste pour moi quand tous les torts sont de votre côté.
— Encore une fois, mon cher monsieur Lechat, je dis que vous n'avez ni cœur ni âme ; à quoi sert-il d'avoir un notaire si ce n'est pour vous tirer d'un mauvais pas?
— Je vous remercie ! Si je vous écoutais, je serais bientôt réduit à la mendicité.
— Oh! mon Dieu ! pour vingt-cinq mille francs que vous m'avez prêtés !
— Vingt-cinq mille francs vous en parlez bien à votre aise, maintenant que vous n'avez même plus vingt-cinq mille sous. Vingt-cinq mille francs ! c'est la moitié de la dot de ma fille.
— Votre fille ! elle a huit ans.
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— Oui, mais moi je vois les choses de loin; ce n'est pas comme yous qui avez déjà deux filles à marier et qui n'avez rien à mettre dans la corbeille.
— Monsieur Lechat, je vous demande de l'argent, je ne vous demande pas des impertinences.
— Il n'est plus temps de mettre des gants ; d'ailleurs je n'en ai pas mis quand je vous ai donné vingt-cinq mille francs de la main à la main sans vous demander d'hjpothèques, grosse bête que j'étais.
— Si vous les perdez, c'est votre faute.
— Je vous remercie ! comment voulez-vous que je fasse ?
— C'est bien simple; prêtez-moi encore vingtcinq mille francs, avec cela j'apaiserai mes créanciers, le cbâteau ne sera pas vendu et je remonterai sur mes grands chevaux.
— Oui ! pour achever de vous casser le cou ! Vingt-cinq mille francs, voilà qui ne se trouve pas sous le pied de ces chevaux-là. Vous vous imaginez donc, monsieur le baron, que je bats monnaie ? Mais il n'y a pas un sou à la maison depuis huit jours. Vous savez ce que c'est, l'enregistrement est vorace, toute la réserve y passe dans cette gueule toujours béante.
— Ah! oui, voilà ce que vous avez gagné à tous ces nouveaux régimes.
— Que voulez-vous! ces régimes-là ne valent pas mieux que l'ancien, mais j'aime mieux payer la dime à l'Etat.
Le baron avait souri.
— Oui, oui, poursuivit le notaire, vous dites que la dime que je paye à l'Etat ne m'a pas empêché de vous payer la vôtre, puisque vous me faites perdre vingt-cinq raille francs.
— Monsieur Lechat, je vous défends de me dire à moi que je vais vous faire perdre vingtcinq mille francs, car j'ai la prétention peut-être ridicule de payer mes dettes.
— Avec quoi? s'écria le notaire impatienté.
— Si vous étiez un notaire plus notarial, vous trouveriez à me faire prêter cinquante mille francs par un de vos clients. Par exemple, M. Delorme, qui m'a tant ennuyé avec sa fabrique à sucre, ses charrettes embourbées, sa femme aux 3'eux rouges et son fils qui joue au gentillàtre.
— Que voulez-vous ! on joue à ce qu'on peut. Comme dit la chanson : Si Adam avait eu l'esprit d'acheter une charge de secrétaire du roi, nous serions tous gentilshommes.
M. d'Ormoy marchait à grands pas, la main
sur le front, en homme qui ne sait plus où donner de la tête.
— Voyons, j'ai hâte d'en finir; sauyez-moi de cette honte de vendre pour si peu un château où je suis né et où je voulais mourir. Vous avez connu mon père, je vous jure que je payerai mes dettes. Je suis arrière-petit-neveu d'un homme qui est au pouvoir, on peut faire de moi un sous -préfet ou un receveur particulier. Je suis tout prêt à m'encanailler comme les autres, mais il faut que je garde mon château. Croj-ez-vous que M. Delorme oserait vous refuser cinquante mille francs pour moi, si vous lui dites que c'est moi qui les lui demande?
— Oh ! si c'était son fils !
Le baron ne savait à quelles branches se raccrocher.
— Mais, dit-il, le fils du bonhomme Delorme vient au château quand j'ai des Parisiens.
— Par malheur, le père est resté paysan, c'està-dire malin, dit le malin notaire. Il ne se paye pas de beaux sentiments, ni de titres de noblesse ; pour lui un sou est un sou. Il ne prête de l'argent que quand le notaire a passé par là. Et quand le notaire a passé par là, c'est qu'il y a des hypothèques.
— Eh bien ! qu'il aille au diable et allez-y vousmême! Arracher de l'argent à un notaire, c'est vouloir peigner un diable qui n'a pas de cheveux. Après tout je n'en mourrai pas. Je quitterai ce chien de pays, où je n'ai pas trouvé un ami. S'ille faut j'irai rejoindre ma belle-sœur en Amérique et j'y ferai fortune.
— Dieu le veuille! s'écria le notaire.
Le baron avait pris son chapeau et son fusil.
— Résumons-nous, reprit APLechat, la vente se fera de dimanche en huit : serez-vous encore ici? Sinon il faudra me signer une procuration en votre nom et au nom de madame la baronne.
— Allez toujours! je serai encore ici, car je veux voir la hure de celui qui achètera mon château.
Le baron salua et sortit en disant :
— A demain !
Il rentra au château par la petite porte du parc.
Il trouva Martha toute seule sur le perron.
— Où est donc ta mère? lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas, dans le verger ou dans l'avenue.
La femme de chambre qui revenait du village,
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où elle avait été acheter du thé et du sucre, montait le perron.
— J'ai vu M""^ d'Ormoy s'en aller vers le labyrinthe avec M. Achille Delorme, dit cette fille comme par mégarde.
-—M. Achille Delorme! qu'est-ce qu'il vient donc faire là ? se demanda le baron.
— Il venait peut-être pour te voir, dit ingénument Martha.
Le baron laissa sa fille et redescendit. Il alla droit à la grille ; ne voj'ant personne, il prit à gauche et marcha vers le labjrinthe.
Ce n'était point le pas d'un jaloux. Il ne savait rien. Il pensait vaguement à causer avec Achille Delorme de sa situation critique, espérant que le jeune homme y intéresserait son père.
Tout en s'approchant, il entendit parler à mivoix. Pourquoi ce mystère ? Cette fois il s'avança sur la pointe des pieds, très-surpris, très-curieux, très-inquiet.
Chaque fois que le baron avait vu sa femme avec Achille, elle n'avait pas manqué de lui dire qu'elle espérait bien lui faire épouser Geneviève, ce qui le révoltait d'ailleurs quelque peu.
Il écouta d'un peu plus près. Quoiqu'il n'entendît pas encore le mot à mot de la conversation,
il lui sembla qu"il était trahi par sa femme.
Ce fut pour M. cVOrmoy un coup de foudre; le sang lui monta à la tête; la colère l'aveugla plus encore que la jalousie ; il pensa à se jeter sur les amoureux et à les piétiner. Mais ce n'était pas assez pour sa fureur. La chasse avait été mauvaise... Son fusil brilla sous l'éclat de la lune...
Un cri partit sous les ramures; c'était la voix de Geneviève. Mais il était trop tard : le baron avait tiré sur l'homme et sur la femme.
La femme seule fut atteinte et tomba en criant.
L'homme ne s'attarda pas pour la secourir : il s'enfuit comme un cerf poursuivi qui ne connaît pas d'obstacles.
Cependant Geneviève s'était jetée dans les bras de son père, après l'avoir désarmé :
— Ah ! mon père ! qu'as-tu fait ? C'est pour moi que ma mcre était là.
— Et pourquoi donc disait-elle à cet homme : « Je t'aime. »
Geneviève baissa la tète :
— C'était moi, mon père.
M. d'Ormoy éclata en sanglots et s'approcha de sa femme.
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