LES ROBES DE GENEVIÈVE
UAND Horace de la Ferté revint à Paris, sa ^^ première visite fut pourM"^ Vingtans. — Bonjour, mon bel oiseau, lui dit-elle, vous revenez avec le soleil, comme les hirondelles.
— Oui, et à peine arrivé, je tombe chez tous.
— Pourquoi ? Parce que mon petit doigt m'a dit que vous aviez encore la tète tournée vers cette Geneviève dont on n'a ni vent ni nouvelles. N'estce pas que vous venez pour savoir si je ne sais rien? Eh bien! Genevièv-e n'a pas reparu. — Mais pourtant, si vous voulez avoir un souvenir d'elle, TOUS arrivez à temps.
— Comment cela ?
— C'est qu'on vend demain toute sa garderobe à rhôtel Drouot.
— Expliquez-moi cela.
Il semblait qu'Horace eût retrouvé le chemin de la terre promise, tant sa figure s'illumina.
— Je crois, entre nous, que sa femme de chambre, une jolie fille, qui avait été ma cuisinière et qui fut notre trait d'union, a hérité de sa garderobe. J'ai écrit au commissaire-priseur de m'en- Yoyer cette fille; mais elle n'est pas venue encore. C'est le hasard qui m'a annoncé cette vente. Ma couturière, qui a fait une des robes de Geneviève, m'en a parlé hier, avertie qu'elle était par une marchande à la toilette. C'est tout justement cette robe qu'elle portait ici quand vous avez dansé avec elle. Vous savez, cette robe bleu et or, mais un bleu! mais un or! Et puis des ramages re-
D UNE FILLE DU MONDE. iDD
haussé^, un vrai miracle des Indes avec toute l'histoire de Don Quichotte en médaillon. Oh! les jolis moulins! Comme on a envie d'y jeter son honnet ! Efc'est M™^ Laferrière qui a dessiné cette robe un jour d'inspiration. Je vous dis un chefd'œuvre de robe !
Horace avait écouté très-patiemment la description de cette robe qui se peignait ainsi mieux dans son souvenir.
— Faites-moi donc le plaisir, ma chère amie, de m'acheter cette robe demain.
— Voilà une idée!
— Oui, une idée biscornue, mais je n'en ai jamais d'autres.
— Oh! étes-vous assez amoureux? par quoi diable vous a donc pris cette fille ?
— Si je le savais, je ne l'aimerais pas.
— Eh bien! on vous achètera cette robe. Jusqu'où voulez- vous aller?
— Jusqu'au bout.
— Mais vous ne savez donc pas qu'à cause des agréments, cette robe pourrait bien monter jusqu'à sept ou huit cents francs.
Horace prit dans sou porte-monnaie un billet de mille francs.
— Tenez, ma chère amie, voilà des arrhes. M"« Vingtans avait déjà reluqué le billet de
mille francs, en se promettant d'en garder sa part, peut-être la meilleure part. Aussi joua-t-elle comme un ange le désintéressement.
— Mon cher Horace, pourquoi ne faites-vous pas vos affaires vous-même?
— Voyez-vous cela, j'irais me donner ainsi en spectacle! Mais après tout, si vous ne voulez pas aller à la vente, j'y enverrai quelqu'une de mes amies.
A cette proposition, M"" Vingtans jeta le billet de mille francs sur sa cheminée, comme s'il était bien à elle.
— Non, puisque je vais à la vente. Il y a une robe de chambre orientale que je voudrais acheter pour moi; c'est merveilleux. Si on la donne pour mille francs, je ne ferai pas une folie, car il y a pour plus de mille francs d'or fin,
— Achetez-moi aussi celle-là, s'écria Horace qui était un entraîneur, mais qui se laissait entraîner avec la même passion.
— Enfin, mon ami, j'achèterai toujours pour moi la robe orientale; si vous en voulez nous forons une affaire.
— Oh! femme d'iiffaires!
On se sépara sur ce mot.
Le lendemain, à deux heures, maître Oudard, qui avait deux ventes ce jour-là, frappa les trois coups de son marteau sur son trône de la salle n° 6 de l'hôtel Drouot, pour annoncer à son public que le spectacle allait commencer.
Son public se composait de sept ou huit marchandes à la toilette qui avaient pris les premières places, de quelques femmes entretenues éparpillées ça et là, de curieux qui n'achètent jamais, mais qui viennent là à peu près comme ils vont au tribunal, de plusieurs amateurs égarés qui attendent l'heure de l'occasion,
]\j[iie Vingtans était venue avec la Cigale et la Roche-Tarpéienne; on lui avait donné un fauteuil d'honneur au pied du bureau ; elle secouait à toutes les minutes son mouchoir imprégné de Jockey- Club pour parfumer l'atmosphère. Je ne dis pas quelle atmosphère.