UN AUTO-DA-FÉ
|e commissaire-priseur fit un speech fort bien troussé.
— Mesdames, dit-il, car il comprit bien que les hommes n'étaient là que pour la forme, — nous allons vendre de deux à trois heures la garderobe de M"^ Geneviève de je ne sais quoi. Cette garde-robe ferait honte à la patronne de Paris, qui se contentait d'une houlette. Je ne sais pas si M"" Geneviève était comme elle de Kanterre; peut-être après tout y a-t-elle été couronnée rosière, mais nous ne vendons pas sa couronne. Ne faites pas attendre les enchères, car nous irons vite; à trois heures précises, il nous faudra passer»à la vente des porcelaines du Japon. Voyons, mesdames, voilà d'abord, pour commencer par le commencement, douze paires de bottines plus ou moins mordorées. — A qui le pied? Un vrai pied de Gendrillon, trente-six francs les douze paires. — Une fois, deux fois, — quarante francs! — Personne ne dit mot?
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A cet instant, un monsieur, un vrai gentleman à moitié caché au fond de la salle, fit un signe de tète au commissaire-priseur.
— Cinquante francs! une fois, deux fois.
— Cinquante-cinq francs, soixante francs. Ce n'est encore que cinq francs la paire ! — Toutes les femmes qui ont un joli pied devraient le montrer ici. — Soixante-dix francs ! quatre-vingts francs ! C'est pour rien. — Songez que toutes ces bottines portent la marque de Ferry, un nom célèbre, mesdames, depuis le 4 septembre! — Une fois, deux fois, cent francs ! Personne n'en veut plus. — C'est dit, c'est entendu, cent francs! — Adjugé!
Et le commissaire, parlant au crieur, lui dit :
— Priez ce monsieur qui est là-bas de vous donner sa carte.
Vous avez reconnu ce monsieur qui était là-bas. C'était Horace, que le démon du cœur avait poussé à la salle des Ventes.
Tout le monde le regarda; il fut d'abord quelque peu — « embêté » — il n'y a pas d'autre mot; mais il tint haut la tète et sembla défier les sourires des marchandes à la toilette.
— C'est sans doute, dit l'une d'elles, un monsieur qui va prendre un fonds de commerce.
— Tais-toi, dit une autre, c'est celui qui a payé la note des bottines; il veut se rattraper.
Le crieur, qui ne voulut pas être en retard avec ces dames, demanda gravement à Horace, pardessus tout le monde, s'il emportait les bottines séance tenante.
Cependant on criait les chapeaux ; il y en avait tout juste autantque de paires de bottines.
— Mesdames, dit le commissaire-priseur, il parait qu'ici tout va à la douzaine. Voyez les jx)lis chapeaux! Rien qu'à compter les plumes il y en a pour douze cents francs. — Voj'ons, messieurs, qui veut être coiffé? il y a des plumes de paon. — Voj'ons, mesdames, il y a des plumes d'autruche ; il y a même des oiseaux tout entiers ; on se croirait ici au Jardin d'acclimation.
Le commissaire-priseur regardait M"'' Vingtans, comme s'il s'acclimatait parmi ses nouvelles clientes.
Ce fut pour les chapeaux comme pour les bottines; seulement on les poussa jusqu'à près de cinq cents francs ; ce fut naturellement Horace qui dit le dernier mot.
H aurait bien voulu charger M"" Vingtans de cette besogne d'enchérir surtout, mais il ne pouvait franchir la quadruple haie qui les séparait.
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Peu familier à l'hôtel des Ventes, il ne savait pas que les malins ou les habitués passent par la pièce voisine pour arriver près de l'estrade du commissaire-priseur. Heureusement pour lui , sa belle amie lui fit signe qu'elle allait donner sur les robes.
Ce fut un vrai combat; les marchandes à la toilette, furieuses de n'avoir rien eu jusque-là, se montèrent le coup et poussèrent les robes comme elles eussent fait chez Worth. M"" Vingtans, qui avait pris son parti de ne plus rien gagner sur le billet de mille francs puisque Horace était là, enchérit follement.
Elle n'y allait pas par cent sous, mais par cinq louis. Toutes les robes lui restèrent. La robe du bal bleu et or lui fut adjugée à treize cents francs, la robe orientale monta jusqu'à deux mille six cents. Une vraie /"wria.
Les marchandes à la toilette n'eurent que les jupons.
Les chemises de batiste, vendues une à une — il y en avait douze, toutes garnies de Valenciennes — se vendirent mille francs ; ce fut encore pour Horace,
— Décidément, dit une cocotte, ce monsieur-là
va se marier et mettre tout ça dans la corbeille.
A la lin de la vente, Horace s"approclia du commissaire et le pria d'eiivoj'er ce qu'il avait acheté chez M"*^ Vingtans. Il paja sans compter. Quoiqu'il s'efforçât de prendre un masque railleur, il était fort ému.
Le commissaire l'avertit qu'il ne recevrait ses achats que le lendemain matin.
— C'est trop tard, dit Horace; ne puis-je les avoir tout de suite ?
Le commissaire-priseur donna des ordres pour qu'Horacefùt obéi.
M"^ Vingtans était un peu plus loin qui causait avec ses amis. H alla vers elle et la pria défaire emporter les robes, les chemises, les chapeaux et les bottines.
— Dans une heure, ajouta-t-il, je serai chez vous.
— Vou> savez que j'ai toujours vos mille francs !
— Je sais que vous êtes un honnête homme.
— C'est toujours cela.
Quand Horace fut chez M"*" Vingtans, le fiacre qui amenait les achats de l'Hôtel des ventes n'était pas encore arrivé.
— Vous me donnerez la robe d'or, lui dit hi dam<^
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— Non, lui dit Horace, achetez-en une, si vous voulez, avec le billet de mille francs.
Quelques minutes après, la femme de chambre apporta une brassée de robes. Horace les lui prit des mains et les serra doucement sur son cœur comme si ce fût Geneviève elle-même.
— Oh la belle folie ! s'écria M^'" Vingtans, qui fut émue contre son habitude, tant le mouvement d'Horace était passionné.
— Si vous saviez, lui dit-il, comme je respire là-dedans le bonheur évanoui ! Les robes de la femme aimée gardent je ne sais quoi de son âme, de sa jeunesse, de son parfum. Ce n'est rien, et c'est tout. Cette pauvre fille est morte sans doute. Je veux garder ces souvenirs pour ne pas oublier le meilleur moment de ma vie.
Et Horace embrassait toujours les robes.
— Vous êtes tout à fait fou, dit M"'^ Vingtans qui aimait à jeter de l'eau sur le feu. Vous avez des illusions à mourir de rire. D'abord vous n'avez pas nimé Geneviève.
— Je ne l'ai pas aimée ! Qu'est-ce donc que l'amour? J'ai vingt-cinq ans, je donnerais les dix plus belles années de ma vie pour la retrouver et vivre dix années avec elle.
— Elle ne voudrait peut-être pas !
16'l HISTOIRE ÉTRANGE
— Si, car je sens bien qu'elle m'eût aimé. Elle a eu pour moi des douceurs, des cris de passion, des larmes qui m'ont d'abord semblé des expressions de comédie; mais quand j'y ai bien repensé, je n'ai pas douté que ce ne fussent des sentiments vrais. Vous qui jouez ?i bien votre jeu, vou^ n'arriveriez jamais à cette note-là.
— Oui, mais aujourd'hui que Geneviève est introuvable, que diable ferez-vous de toutes ces reliques ?
— Oh! mon Dieu! je n'en sais rien; car je ne puis pas les porter chez moi.
— Allez-vous donc louer un appartement pour loger -ces douze paires de bottines ?
— Oh ! mon Dieu ! si vous en voulez onze paires, je vous les offre de tout mon cœur.
— Que voulez-\ous que je fasse de tout ce régiment ?
— Oui, je ne sais pas ce que je dis; d'autant plus que celles qui sont toutes neuves sont trop grandes pour vous,
j^jiie Vingtans n'aimait pas qu'on ^e moquât de 5es pieds.
— Je sais bien que je ne suis pas une Cendrillon !
Horace avait pris un parti. Il décida qu'il bru-
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lerait onze paires de bottines et onze chapeaux; il ne voulut que garder la robe de bal et la robe de chambre, qu'il connaissait bien. Il crut reconnaître aussi une des chemises de nuit.
— Tout le reste, dit-il, je vais le jeter au feu.
— Vous avez bien raison, car vous vous trouveriez trop ridicule dans six mois.
M"^ Vinglans passa encore une fois en revue toute la garde-robe.
— Au lieu de brûler tout cela, reprit-elle, vous feriez mieux de faire le généreux avec ma femme de chambre.
— Jamais, s'écria Horace ; quoi, votre femme de chambre irait mettra ses pieds et sa tète dans les bottines et dans les chapeaux de Geneviève !
La dame se mit à rire.
— Ce serait une profanation, n'est-ce pas?
— Oui. — Je sais que vous allez me trouver bète comme tout; mais j'ai au moins une bonne note dans mon caractère, c'est de faire ma volonté quand c'est le cœur qui parle. Mon cœur ne m'a jamais trompé.
— Vous êtes bien heureux ! Mon cœur à moi me trahit-tous les jours. Enfin, vous êtes le maitre, brûlez, brûlez encore, brûlez toujours. Je regrette de n'avoir pas ici un brûle-parfum.
Horace remuait les robes tour à tour.
— Si cela vous ennuie, j'irai finir l'auto-da-fé dans un hôtel meublé.
— Pas du tout. Allumez le feu sacré dans ma cheminée. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous.
Horace jeta un chapeau au feu.
— Attendez donc, dit M"*^ Yingtans ; ne brûlons ni les plumes, ni les oiseaux, je ne veux pas faire la cuisine ici.
Elle saisit le chapeau qui allait flamber pour en arracher un oiseau du paradis.
— C'est bien, dit Horace. Je vous ofTre de tout mon cœur le plumage et la dentelle.
M"e Yingtans eut bientôt dépouillé tous les chapeaux.
Ce ne fut qu'une flambée. Horace regardait tristement tous ces légers vestiges d'un jour de coquetterie.
— Oh ! mon Dieu ! dit tout à coup M"^ Vingtans, voilà un cheveu! le voulez-vous?
— Oui, pour savoir si décidément Geneviève était brune ou blonde.
— C'est un cheveu blond ; mais qui vous prouve que ce n'est pas un cheveu teint?
— Non, vous voyez bien qu'il a toute la souplesse d'un cheveu vierge.
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M"^ Vingtans s'arracha un cheveu.
— Tenez, voilà un cheveu décoloré, n'est-il pas aussi fin et aussi souple?
— Est-ce un de vos cheveux ?
— Comment donc ! Vous voyez bien que ma perruque est là-bas sur ma toilette. En voulezvous une mèche ? car je ne donne jamais à mes amants que de ces mèches-là.
La dame aurait bien voulu dépouiller les robes comme elle avait dépouillé les chapeaux ; mais Horace les brûla si vite, tout en les étouffant çà et là de sa canne, pour que le feu ne prit pas à la cheminée, qu'elle n'eut pas le temps d'arracher beaucoup de dentelles, de bouquets et de rubans. Elle cachait son dépit, mais c'était pour elle un vrai crève-cœur. Elle finit par s'irriter; elle sonna et ordonna à sa femme de chambre d'aller brûler les bottines dans la cuisine, ne voulant pas que son salon fût empoisonné.
— Et maintenant, dit-elle avec amertume à Horace, si vous voulez recueillir des cendres, les voilà toutes blanches.
Horace qui voyait bien ce qui se passait dans l'âme de son amie, ne put s'empêcher dé lui dire :
— Voyons, seriez-vous plus contente si je vous
disais de faire un peu plus de cendres en jetant là-dessus le billet de mille francs que je vous ai donné hier?
— Je ne suis pas si bête que vous, je ne le brûlerai pas. Je n'ai pas d'argent à perdre, moi; vous m'avez donné mille francs pour aller à la vente, i\y suis-je pas allée?
Horace pensa une fois de plus à Geneviève.
— Oli ! Geneviève, Geneviève, dit-il; je suis sûr que tu n'étais pas une femme d'affaires, toi !