‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 24 sur 47 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

LES (î4mOUTi.S 1i,USTIQUES d'un mondain et d'une mondaine

ou GENEVIÈVE d'oR REDEVIENT GENEVIÈVE d'oRMOY.

^ê^ EPANDANT Horace ne pouvait pas toujours ^^^ aimer une femme qu'il avait à peine entrevue, quand elle était toute barbouillée de poudre de riz, une femme qu'il n'avait pas vue une seule fois depuis qu'il l'aimait. Pas une seule fois! Pas un seul portrait! A peine une vague image qui fuyait toujours dans son souvenir. Il avait baisé la lettre de Geneviève; il avait pressé ses robes sur son cœur; mais il se laissa bientôt reprendre au.x folies parisiennes, comme tous les gais compagnons de son âge.

d'une fille du monde. 175

Mlle Vingtaiis le montrait çà et là du doigt comme un original qui s'était passionné pour l'impossible et pour la chimère. Il avait fini par rire luimême de sa démence : un songe dramatique, quand on est réveillé.

Mais voilà qu'un jour, plus d'un an après, comme il était retourné chez sa tante, au château de la Ferté, pour passer toute une semaine avec la bonne femme, il monte à cheval et prend le €liemin vert qui conduit droit au village d'Ormoy.

S'il avait presque oublié sa maîtresse d'une nuit, il avait bien plus oublié encore l'apparition romanesque decettejeune tille doucement attristée qu'il avait vue et qu'il avait saluée à la porte du cimetière d'Ormo}'. Il n'avait pas aimé celle-là comme font les poètes qui se passionnent pour les étoiles, mais le tableau lui était resté dans l'imagination avec toute sa fraîcheur rustique.

Aussi ne fut-il pas surpris de retrouver la même jeune fille, appuyée, comme il l'avait déjà vue plus d'une année auparavant, contre un des piliers de la porte du cimetière d'Ormo}'.

Elle était plus triste encore. Il semblait que ce fût la Muse des morts, tant sa figure exprimait le désenchantement.

176 HISTOIRE ÉTRANGK

Horace se demanda pourquoi. Elle était jeune. Elle était belle. Etait-ce un chagrin d'amour? Etait-ce une mère où une sœur que le cimetière lui avait prise?

Horace la salua comme une ancienne connaissance.

H arrêta son cheval devant elle, voulant lui parler. Mais lui qui avait la hardiesse d'un page devant toutes les femmes, il se sentit intimidé devant la gravité mélancolique de la jeune fille.

— Madame, lui dit-il, d'un air ému, permettezmoi de vous saluer en voisin.

H est inutile de vous dire combien le cœur de Geneviève battait. Horace ne l'avait pas reconnue mais elle avait reconnu Horace du plus loin qu'il s'était montré.

Geneviève vit tout de suite que si Horace reconnaissait en elle la jeune fille de l'an passé, il ne reconnaissait pas la courtisane du bal de M"*' Vingtans.

l\ avait parlé; il attendait une réponse.

Mais Geneviève le regardait en silence.

H lui était impossible de trouver un mot. Si elle n'e&t été soutenue par le pilier de la grille, elle fût tombée sur l'herbe.

— Pardonnez-moi, madame, si je vous parle

d'une fille du monde. 177

sans avoir eu l'honneur de vous être présenté, mais à la campagne...

Il essaya de sourire.

— Oui, murmura Geneviève, les voisins de campagne ne font pas de façons, puisque le plus souvent ils ne se reconnaissent pas à Paris.

— Est-ce que vous avez habité Paris, mademoiselle?

— Oh! il y a si longtemps! répondit Geneviève à mi-voix, pour ne pas appuyer sur ce mensonge.

Horace avait mis pied à terre.

— Eh bien, mademoiselle, je vous jure que si je vous rencontrais à Paris, je ne ferais pas de façons pour causer avec vous.

Geneviève se mordit les lèvres.

— Pardonnez-moi, mademoiselle; je ne voudrais rien dire qui put vous blesser. Mais j'ai l'habitude de dire les choses comme elles me viennent. Il n'y a qu'avec les imbéciles qu'on prend des mitaines. Je me suis senti pour vous une très-respectueuse sympathie, j'ai voulu vous l'exprimer. Je ne vois âme qui vive dans ce pays fort abandonné. Je suis trop heureux d'avoir pu saluer une jeune fille ou une jeune femme telle

que vous.

Certes, Geneviève ne voulait pas se fâcher. Elle était trop heureuse de cette rencontre pour prier Horace de remonter à cheval.

Elle gardait le silence, mais sa figure s'était illuminée d'un sourire.

— Comment diable, madame, pouvez-vous vivre ici? Est-ce une passion pour la solitude?

— Mais, monsieur, c'est mon pays.

— Ah! oui, dit Horace, comme éclairé d'une idée oubliée, ma tante m'a dit l'an passé qui vous étiez... M"® d'Ormoy, n'est-ce pas ?

Geneviève salua en rougissant.

— Je dois vous avouer, mademoiselle, qu'après notre première rencontre je vous ai rêvée à Paris comme le plus radieux souvenir de ma jeunesse.

— Oh! des phrases! dit Geneviève; vous avez mille souvenirs comme celui-là !

— Je vous jure que non, dit Horace. Je suis fort dédaigneux de tout ce qui ne frappe pas mon cœur. Mais je crois fermement qu'après avoir^traversé plusieurs existences, nos âmes retrouvent des âmes déjà aimées.

Horace dit ce dernier mot à mi-voix, tant il craignait d'inquiéter cette jeune fille qui portait sur sa figure l'image de la chasteté.

— Vous avez peut-être raison, murinura-t-elle.

d'une fille du monde. 179

Je vous ai peut-être rencontrée clans une autre existence.

Geneviève pensait à cette horrible existence de son carnaval parisien.

— Espérons, mademoiselle, que nous nous retrouverons encore dans les incarnations futures.

— Vous dites cela comme un sceptique.

— Oh ! c'est que je pense au spiritisme qui fait tourner des têtes et point des tables. Mais si je ne crois pas au spiritisme, je crois à mon âme immortelle.

— Oh ! vous avez un ^ir railleur qui me dit que vous n'êtes pas un croyant.

— Eh bien, mademoiselle, vous vous trompez ; je n'étais peut-être pas un croyant avant la guerre ', mais quand je me suis échappé deMetz pour venir rejoindre le général Aurelles de Paladines , j'ai commencé à croire à la destinée. Et quand un jour le général, dont j'étais un des officiers d'ordonnance, me donna la plus périlleuse des missions, je sentis que Dieu était au ciel et sur la terre.

— Parce que vous aviez peur de paraître devant lui?

— Non ! parce que Dieu me donna un courage

surhumain. Je bravais la mort, je ne pensais plus qu'à faire mon devoir. Pardonnez-moi si je vous parle ainsi de moi. Le général voyait un de ses régiments sur le point d'être enveloppé par l'ennemi, il me donna la main et me dit : « Horace, il « il n'y a pas une seconde à perdre, il faut que vous « arriviez là-bas dans cette fumée pour avertir le « colonel Larousse qu'il est perdu s'il ne revient « sur nous. Le balles vont pleuvoir sur vous; « mais les balles ont peur des braves; d'ailleurs , « celui-là meurt bien" qui meurt pour son « pays. »

— Un brave homme, ce colonel !

— Je me sentis grandir de vingt coudées. Jusque-là je n'avais rien fait de bien; j'étais fier de risquer ainsi ma vie : aussi je ne me le fis pas dire deux fois. J'aurais bien voulu embrasser ma mère, mais je sentis que Dieu la consolerait quand on lui dirait ma mort. J'avais déjà vu mourir tant de camarades que j'avais presque l'attraction du lit sanglant sur le champ de bataille.

— Mourir seul?

— Mourir seul? Mais quand on se bat, les soldats sont des frères : n'est-ce pas glorieux d'être retrouvé parmi les morts le soir d'un combat !

d'une fille du monde. 181

— Et si on est oublié ?

— Si on est oublié? Qu'importe! On vous enterre pieusement à côté de quelque héros anonyme. Et un jour lapatrie, qui n'oublie pas, Elle, vient se pencher en pleurant sur l'herbe reverdie. Et le nom de Toublié reparait sur le marbre.

Horace qui ne parlait jamais de la guerre sans émotion, fut très touché de voir des larmes dans les yeux de Geneviève. Il lui saisit la main et la porta à ses lèvres.

— A la bonne heure, dit-il, vous êtes un brave cœur ! ♦

— C'est vous, dit-elle, qui êtes... qui étiez.. un brave cœur... à la guerre!

Horace ne comprit pas pourquoi Geneviève semblait ne pas vouloir que le présent fût le passé.

Elle dégagea vivement sa main, car elle sentait les sanglots la suftbquer.

— Adieu, monsieur, murmura-t-elle pour cacher son émotion, je vais entrer dans le cimetière.

— En vérité, mademoiselle, si je n'avais mon cheval, je vous suivrais; car je me sens le cœur triste. Je suis pourtant bien heureux de vous

182 HISTOIRE ÉTKANGK

avoir retrouvée; mais, j'ai peur de vous reperdre.

Geneviève voulait répondre, mais n'osait pas donner un rendez-vous.

— Oh ! vous me retrouverez sur ce triste chemin.

Horace comprit.

— C'est étrange, dit-il en remontant à cheval , je ne me croyais plus le cœur si jeune. Un peu plus j'adorerais M^''^ d'Ormoy. Comment s'appelle-t-elle de son petit nom?

Geneviève était de l'autre côté du mur.

— Mademoiselle, lui dit-il, encore un mot, je vous en supplie ; est-il bien indiscret de vous demander le nom de votre patronne ?

Geneviève hésita. «Oh ! mon Dieu ! se dit à ellemême, faites qu'il ne me reconnaisse pas ! » Et elle répondit :

— Je m'appelle Martha.

d'une fille du monde. i83

Page 1