LA PORTE DU PARADIS
'^^^, ouRQUoi Geneyiève ne voulait-elle pas être i^gi reconnue? Les femmes ont déjà compris. C'est que Geneviève avait l'horreur de son carnaval parisien. C'est que son rêve était d'être aimée comme une jeune fille et non comme une courtisane ; c'est que depuis que l'amour avait pénétré son cœur, elle se sentait transfigurée. En abandonnant sa maison, ses robes et ses amitiés, elle avait dépouillé toute la friperie de ses heures d'oubli.
Combien de femmes qui voudraient ainsi changer de robes ! Mais les robes d'innocence ne sont pas à la portée de tout le monde.
Maintenant surtout qu'elle avait respiré l'air vif du pays, Geneviève s'imaginait avoir passé par un bain virginal ; le sentiment de la maternité aussi l'avait purifiée. Il lui semblait qu'elle s'était réveillée d'un affreux rêve; maintenant qu'elle revoyait le rivage, elle ne voulait plus croire aux horreurs de la tempête.
Mais, hélas ! dès qu'elle descendait en elle-
18'l HISTOIRE ÉTRANGE
même, elle retrouvait l'odieuse réalité. Elle s'étonnait d'avoir de gaieté de cœur jeté sa vertu dans l'abime. C'est qu'alors elle ne vovait pas l'abîme. Depuis qu'elle était remontée sur le revers, elle se jugeait — et elle se condamnait.
Comment Horace pourrait-il l'aimer s'il la reconnaissait ? Ne se rappellerait-il pas cette nuit orgiaque où ils s'étaient rencontrés?
Elle aimait mieux mourir que de renoncer à cette chaîne brisée. Puisqu'elle était redevenue Geneviève d'Ormoy , pourquoi ne l'aimerait-il pas, ne fût-ce qu'un jour, comme il avait aimé une heure Geneviève d'Or?
Cette espérance d'inspirer un pur amour à Horace enflamma l'âme toute romanesque de Geneviève.
— Ah ! s'il m'aimait ainsi ! dit-elle plusieurs fois en retournant chez la fermière. Je sais bien que ce n'est encore que le rêve de quelques jours, puisqu'il finirait par me reconnaître ; mais enfin j'aurais eu ma part des joies du cœur ! Etre aimée dans sa vertu, vivre dans les premières aurores, quand les nuages n'ont pas encore envahi le ciel, c'est l'idéal.
Puis elle secouait la tète en se disant que ce n'était qu'une illusion et une tromperie.
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Il aurait beau l'aimer comme une jeune fille, oublierait- elle un instant qu'elle n'était plus qu'une fille perdue?
Elle ne voulait pas parler de cette rencontre à la fermière ; mais son cœur l'emporta. Elle sentit que cette femme ne la trahirait jamais, elle parla tout haut.
— Ma chère Elisabeth, si jamais M. de la Ferté vient jusqu'ici, n'allez pas dire que je m'appelle Geneviève, car je lui ai dit que je m'appelais Martha.
Naturellement, le lendemain on se rencontra sur le chemin vert. Cette fois Horace était à pied. Le cheval est un mauvais camarade de route pour un amoureux qui ne peut pas mettre en croupe son amoureuse.
Au lieu de suivre le chemin, on prit le premier sentier venu ; ce n'était d'ailleurs ni un sentier perdu, ni un sentier couvert.
Horace aimait déjà Genneviève. Et il l'aimait de l'àme et de l'esprit, tant cette adorable figure parlait du ciel.
On était aux premiers jours d'avril ; il n'y avait encore que des fleurs aux branches des arbres ; mais les prés déjà verdoyants étaient tout étoiles de marguerites et de primevères.
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Un vent aigu sifflait dans les branches , où sautillaient les merles aux pattes d'or. Les rossignols, ces virtuoses, chantaient dans le parc d'Ormoy. Il semblait que la nature se réveillât un jour de fête, tant les champs étaient inondés de rayons, tant les fleurettes ouvraient leurs lèvres.
La causerie ne fut pas d'abord très-animée. Geneviève laissait dire, mais Horace ne trouvait rien à dire. Après quelques pas dans le sentier, il s'arrêta devant une touffe de bois joli et y cueillit un bouquet tout épanoui.
— On dirait dulilas blanc, murmura Geneviève en respirant le bois joli.
— Oui , mais c'est le lilas blanc sans parfum.
Et pour continuer la conversation, il hasarda ce lieu commun :
— Je connais beaucoup de femmes qui no sont que du bois joli quand on veut y respirer le lilas.
Le sentier conduisait tout droit à une des petites portes du parc d'OrmoA'.
— Ah ! des lilas ! s'écria Geneviève , comme il y on a de beaux, là-bas, de l'autre côté du mur !
— Vous dites cela avec un soupir, comme si les lilas no fleurissaient plus pour vous !
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— G'e-t qu'en effet ils ne fleurissent plus pour moi.
— Oui, on m'a dit quelques mots de cette histoire. Il parait que c'est un paysan qui vous succède ici. C'est la même histoire dans tous les châteaux. jMais enfin, vous avez toujours un pied à terre ?
— Moi, pas le moins du monde ! J'ai un pied à terre à la ferme du château.
Et Geneviève ajouta d'une voix plus sourde :
— La fermière m'aime beaucoup parce que je suis la marraine d'un enfant de sa sœur,
— Comment ! votre famille n'est plus ici !
— Non, mon père est en Amérique, où il refera sa fortune. Ma mère est à Paris. Mais pourquoi vous parler de toute cette histoire que je ne sais pas moi-même? Quand le malheur s'abat sur une famille, tout le monde la calomnie. Il y a des sacrifices qui se retournent contre les sacrifiés.
— Oh ! la vérité finit toujours par avoir raison. Je sais que votre père était un galant homme qui s'est ruiné plus ou moins; c'est à la portée de tout le monde : l'argent n'est ni un titre de noblesse, ni un titre de vertu. Ne parlons pas de cela.
Geneviève était devenue silencieuse ; elle peu-
sait avec effroi que réchafaudage de son bonheur rêvé était bâti sur le sable. Un mot indiscret pouvait tout renverser.
Horace reprit la parole.
— Vous n'allez pourtant pas passer votre vie chez cette fermière?
— Non! je retournerai chez ma sœur; j'ai vécu toute une année avec elle en Italie; peut-être irai-je encore l'iiiver prochain?
Geneviève ne voulait pas dire que sa sœur était revenue à Paris.
On arrivait à une des petites portes du parc.
— Les beaux, arbres! dit Horace. Au-dessus de tous ces pommiers de la vallée, qui ont l'air de paysans endimanchés sous leurs fleurs blanches, ces chênes, ces hêtres et ces ormes semblent des gentilshommes qui dominent leurs vassaux.
— Ah! quel malheur de n'être plus là ! dit Geneviève, qui appuyait sa tête sur la grille.
— C'est l'histoire du paradis perdu. On ne l'aime que quand on en est dehors.
— Je l'aimais bien quand j'y étais! C'était là le bonheur, peut-être. *"
Geneviève soupira.
— Qu'est-ce que le bonheur? demanda Horace. Hs se regardèrent. Il y eut comme un rayon
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de leurs âmes qui prit feu. Horace saisit la main de la jeune fille, qui ne songea pas à la retirer.
Elle rougit et pencha la tète.
Horace se hasarda à dire :
— C'est le bonheur à la porte du paradis.
H n"avait jamais été si heureux; elle n'avait jamais été si heureuse. Ils n'étaient qu"à la porte du paradis, mais ils étaient déjà emparadisés.
Geneviève savoura cet instant de chaste volupté, comme on boit une goutte de rosée sur une rose. Pas un souvenir fâcheux ne vint troubler la joyeuse sérénité de son àme. Elle était toute à cette aspiration amoureuse. Elle retrouvait dans ses émotions déjeune fille un rêve presque réalisable. Dieu ne lui en voulait donc pas, puisqu'il lui permettait cette ivresse inespérée. Elle était contente comme ces enfants qui ont dépassé trop vite les champs de bluets, mais qui les retrouvent quand ils reviennent. Ainsi Geneviève pouvait cueillir dans son àme, toute fleurie encore, des roses qu'elle croj'ait fanées.
Horace, de son côté, avouait que rien n'est doux comme l'amour d'une jeune fille dont on respire le virginal parfum.
Pouvait-il lire , dans ses beaux "\ eux bleus
et profonds comme le ciel, un autre mot que le mot vertu, dans l'auréole de l'amour.
La main était toujours dans la main.
Deux fois, Horace avait été sur le point de toucher de ses lèvres les cheveux de Geneviève ; mais il eut peur de l'arracher à ce rêve à deux; il craignit de troubler la pureté de ce beau lac, où leurs âmes se miraient dans la transparence idéale. Il avait si souvent embrassé les filles perdues, où les lèvres des autres avaient moissonné toutes les fleurs printanières, qu'il ne voulait pas profaner par un baiser liàtif cette figure de madone.
Il comprit alors devant cette adoration qu'il n'avait pas eu de jeunesse. Presque tous les jeunes gens entrent dans la vie en piétinant sur leurs premiers rêves, ne croyant qu'à don Juan ou même à Lovelace. Ils apprennent le roman de la vie non plus dans Daphnis et Chloé on dans Paul et Virginie, mais dans le Chevalier de Faublas ou dans les Liaisons dangereuses. Aussi ne reviennentils à tous les beaux sentiments qu'à force de raison, tandis qu'ils les auraient eus de prime-abord à force de jeunesse.
— Oh! que vous êtes belle! dit Horace avec l'expression la plus attendrie?
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— J'ai tant pleuré, répondit-elle.
— Qui sait? reprit-il, si je' ne suis pas destiné à sécher Yos larmes?
— C'est impossible.
Horace s'imaginait que Geneviève ne pleurait que sa déchéance dans le monde, la fortune de son père et la perte du château d'Ormoy, tandis que Geneviève ne pensait ni à la perte du château d'Ormoy, ni à la fortune de son père, ni à sa déchéance dans le monde. Elle pensait à une autre déchéance...
A cet instant on vitparaitre, de l'autre côté de la grille, le bonhomme Delorme qui avait toujours une dent contre Geneviève parce que son fils avait voulu l'épouser.
— Ne vous dérangez pas , mademoiselle, lui dit-il avec de grands airs comiques. Vous aimez ce côté-là du parc, car je vous 3^ ai déjà vue. Il est vrai que, dans ce temps-là, j'étais dehors et vous étiez dedans. Ah çà il parait qu'on a changé de cavalier pour faire la contredanse ?
Et le bonhomme passa son chemin. Si la grille n'eût pas été fermée, Horace se fàt jeté sur lui au premier mot, mais il lui fallut boire cet outrage à Geneviève en réfrénant sa colère.
— Délicat comme du pain d'orge! dit-il.
Et il cria à M. Delorme.
— Dites-moi, monsieur, là-bas! à quelle heure vous donne-t-on du bâton?
Le bonhomme ne répliqua point.
— Non-seulement, dit Geneviève, il est dans notre château, mais il ne nous pardonne pas d'y avoir été avant lui, parce que tout le monde nous regrette dans le village et que ses domestiques se moquent de lui à table. Si bien qu'il m'injurie à chaque rencontre. Mais à chaque injure, je me sens plus fière.
— C'est bien cela! dit Horace. C'est le cri d'un noble cœur.
— Et si vous voulez me faire plaisir, vous ne lui ferez pas l'honneur de votre bâton.
Horace avait toutes les peines du monde à triompher de sa fureur, mais il promit d'obéir à (leneviève.
— Pourquoi aussi, continua-t-elle, avons-nous pris ce sentier? C'est plus fort que moi. Je suis attirée vers le parc comme si je devais m'y retrouver dans mes meilleures années.
— Nous prendrons un autre chemin.
Et ils s'éloignèrent lentement.
Pour faire oublier cette mésaventure, Geneviève rappela à Horace que la veille il ne lui avait
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avait pas conté la fin de son histoire à la bataille d'Orléans.
— Cette histoire n'est pas plus intéressante que cela. J'ai peut-être sauvé le régiment en me risquant à travers l'armée ennemie; j'ai reçu une balle dans le bras, mais ce n'est rien, puisque ça ne m'empêchera pas de vous serrer la main. Cette petite promenade à bride abattue m'a valu la médaille militaire. Je suis trop payé si vous croyez que j'ai fait mon devoir.
On était revenu au chemin vert.
— Adieu, dit Geneviève, car c'est l'heure du dîner. Cette brave fermière a changé ses habitudes pour moi, je ne veux pas lui donner le souci de m 'attendre,
Horace comprit qu'il ne pouvait retenir Geneviève plus long-temps.
A demain! lui dit-il.
Elle partit et ne se retourna pas, mais elle vit bien que M. de La Ferté la suivait des yeux sans partir lui-même.
— Il m'aime , dit-elle avec joie et avec effroi, j
Au même instant, Horace se disait :
— Je m'aventure là dans un roman très-périlleux. Je n'ai pas le droit d'aimer cette jeune fille
pour passer ie temps, et je ue puis pas non plus l'aimer pour lui demander sa main. D'abord, parce que je ne veux pas me marier; ensuite, parce qu'elle n'a pas le sou : ma famille jetterait les hauts cris. Et pourtant, quelle femme adorable on mettrait dans sa maison avec une pareille créature !
Quand il rentra dans le château de La Ferté, sa tante, qui l'attendait dans l'avenue, jeta de l'eau sur le feu. Comme il lui parlait de cette charmante « Martha » qu'il avait rencontrée par hasard, la vieille dame lui dit :
— Monsieur mon neveu, prenez garde aux demoiselles d'Ormov : je ne crois pas un mot de tout ce qu'on dit d'elles ; mais on en dit trop pour ne pas m'inquiéter.
— Et que dit-on ?
— On dit d'abord qu'elles sont jolies.
— Après ?
— On dit qu'elles sont fort romanesques.
— Après ?
— On dit que l'une l'elles a filé plus ou moins le parfait amour avec le fils du sucrier Delorme qui est aujourd'hui maitre du château. Mais il y a deux légendes : je crois plutôt à la seconde. Ce serait la mèr.^ qui aurait, vers la quarantaine.
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abusé de la jeunesse du fils Delorme. Le père, dans un moment de jalousie, a tiré de son beau fusil de chasse sur l'amoureux, il a failli tuer sa femme ; mais l'une de ses filles s'est jetée dans ses bras en lui disant : « C'est moi qui suis coupable! »
— Voilà un sacrifice digne de l'antique ! dit Horace.
— Oui, mais une jjeune fille comme il faut ne se fût pas trouvée là à écouter aux portes, car c'était la nuit.
— Qu'importe, c'est beau tout de même.
— Oui, mais ce qui n'est pas beau, c'est que la mère est à Paris vivant des subsides du fils Delorme, qui est devenu un libertin Oui, monsieur mon neveu, un libertin !
— Ce n'est pas de la faute de la fille.
— Je ne sais pas si s'est celle qui est ici qui s'est dévouée à sa mère; mais c'est étrange qu'elle vive là chez une fermière.
— Mon Dieu ! ma tante, je crois que si elle voulait vivre comme sa mère, cela lui serait bien facile à Paris. Il ne faut pas lui en vouloir d'être vertueuse.
— Vertueuse ! vertueuse ! c'est bientôt dit.
— Je te croyais si bonne ! ma tante.
— Oui, mais je te vois si affolé de cette jeune tille.
— Moi, pas du tout ! Nous nous sommes rencontrés, nous avons cassé iin mot ensemble. Voilà tout !
— Dieu veuille que ce soit !e dernier mot. Si on vous rencontrait ensemble, tu passerais pour un suborneur et tu en subirais les conséquences.
Là-dessus, la cloche du château sonna le dîner. Un se mit à table et on parla politique.