‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 26 sur 47 · UN TABLEAU DE LA VIE DE M. ET M""^ DELORME, SUCRIERS ET CHATELAINS · texte numérisé non relu

UN TABLEAU DE LA VIE DE M. ET M""^ DELORME, SUCRIERS ET CHATELAINS

g, uiSQUE nous avons revu — si à propos — ji^ le père Delorme, parlons-en.

Ce fut un grand jour que celui de l'entrée du père Delorme dans le vieux château d'Ormo}'. C'avait été le lendemain du départ pour Paris de ^Ime d'Ormoy et de ses filles.

Il se rappelait qu'on y avait été hospitalier pour lui — dans l'office, — il allait donc entrer de

plain pied dans la salle à manger; aussi il ne manqua pas d'inviter ses amis anciens et ses amis nouveaux, ceux que donne le cœur et ceux que donne la fortune. Maître Lechat était tout à la fois un ami ancien et un ami nouveau. Le gros bonhomme formait avec M. le curé l'aristocratie du pays : faute de grives on mange des merles. Le jeune curé, un paysan endimanché par sa soutane, s'était d'abord demandé s'il devait hasarder sa dignité dans cette fête un peu bruyante. D'ailleurs, il craignait de faire du chagrin aux anciens châtelains qui avaient été pour lui très-accueillans. Mais on dine si mal au presbytère que le curé le moins gourmand se laisse prendre à l'appât d'un festin. Les curés ont toujours aimé les châteaux ; ce n'était pas la faute du curé d'Ormoy si le château avait changé d'habitants.

Par malheur, ce jour-là, il tomba une de ces pluies diluviennes de vingt-quatre heures qui abattent les plus belles gaietés: si bien que les convives du père Delorme arrivèrent tous en secouant leur parapluie et parlant du mauvais temps au lieu de parler des beautés architecturales du château, sans compter qu'ils allaient droit au salon pour se dénipper sur les fauteuils dorés, ce qui était un attentat. Les « ruraux »

hommes intelligents sur leurs terres ne prennent pas les grands airs de Tliôtel Rambouillet pour entrer dans un château.

— Allons, allons, disait le père Delorme, ça va mal.

Il s'attendait à un liusanna.

Son fils était mélancolique et muet ; sa femme montrait la caricature d'une châtelaine ; les domestiques causaient avec les arrivans.

— De la tenue, de la tenue, criait le nouveau châtelain.

On visita pourtant le château avant de se mettre à table. Mais devant les tapisseries ou les tableaux, les amis ne manquèrent pas de dire :

— Tout ça n'est pas le Pérou ; ça coûte plus que ça ne rapporte; mais ce qu'il }• a de bon dans l'affaire, mon cher monsieur Delorme, c'est le parc et la prairie : Abattez-moi tous ces arbres-là, vous lérez-là des betteraves pendant cinq ans sans fumier.

— Il faut bien se garder d'abattre les arbres, s'écria le notaire ; car si jamais M. Delorme avait envie de revendre, il aurait découronné le château.

— Revendre! pour qui me prenez vous? s'écria lo bonhomme; revendre! sachez la différence qu'il y a entre les Delorme et les d'Ormoy, c'est que-

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les d'Ormoy vendent toujours et que les Delorme achètent toujours.

C'est égal, le père Delorme n'était pas content. Il pensait qu'il ne faisait que peu d'effet sur ses invités. Aucun d'eux ne secouait l'encensoir devant son nez; il était réduit à sa prise de tabac de contrebande.

Un sucrier prit la parole pour exprimer son opinion sur les châteaux. — C'était un démagogue. — Selon lui le château était une offense à la chaumière. Il trouvait que M. Delorme avait bien fait d'acheter le château, mais il fit entendre qu'il eut mieux fait de rester chez lui.

— Est-ce que vous n'allez pas vous ennuyer ici à mourir? dit un autre sucrier en regardant la hauteur des plafonds.

— C'est à se perdre, dit une dame sucrière à la maîtresse de la maison.

— Vous avez bien raison ! répondit M'^e Delorme ; aussi je ne me sens bien que dans la cuisine. Toutes ces grandes pièces me font peur. Ma petite maison me faisait bonne mine, ce grand château me fait la grimace. ■

Et parlant plus bas :

— Mais, voyez-vous, quoi qu'en dise mon époux, ce château n'est pas fait pour nous. Un de

ces matins nous allons marier notre fils, qui y fera bonne figure.

— Et avec qui allez-vous îe marier?

— Qui est-ce qui sait! Moi je ne suis pas ambitieuse, voyez-vous, j'aurais voulu pour bellefille Geneviève d'Ormoy, mais chut I

La dame sucrière se tourna vers une dame raffineuse et lui dit tout bas, en prenant un air malin :

— M. Achille ne peut pourtant pas épouser la mère et la fille !

Au diner on but beaucoup, mais ce ne fut pas cette belle ivresse delà gaieté que M. Delorme avait connue autrefois à sa table toute rustique.

— Ah ! s'écria-t-il le soir en mettant son bonnet de nuit comme on met un éteignoir, c'était plus amusant dans ce temps-là! on chantait à table, aujourd'hui on parle politique!

— Oui, lui dit sa femme, tu as bien raison. Et puis dans ce temps-là, nous n'étions pas riches, mais nous étions jeunes.

— L'argent ne fait pas le bonheur.

— iS'i les châteaux non plus.

Ce fut sur cette vérité que s'endormirent M. et M"'" Delorme, sans même se permettre le réveillon

de M. et de M"»" Denis.

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Et au moment où son père et sa mère s'endormaient, Achille Delorme qui trouvait aussi qu'un château ne fait pas le bonheur, sautait par-dessus les murs du parc pour aller se consoler du départ de la châtelaine dépossédée, en filant plus ou moins le parfait amour avec une blanchisseuse d'Ormoy, tout en chantant du bout des lèvres, la chanson de Monselet.

Mais ce n'est pas là notre histoire et nous ne voulons pas conter celle-ci.

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