CONFESSION DE GENEVIÈVE
UE si le lecteur voulait savoir la vie de Ge- ^^ neviève, après sa première soirée chez les demoiselles de Verpré, jusqu'au jour où nous la retrouvons à Ormoy, chez la fermière, voici des lettres à Martha qui sont toute une confession rapide :
A madame la marquise Sforza, à Naples.
« Ma chère Martha,
« Comme tu as eu raison de partir pour l'Italie! Moi j'ai été forcée de- me donner en spectacle. Tu sais dans quelle anxiété j'étais! Je n'osais plus rentrer chez ma mère, mais je ne pouvais voir ni de près ni de loin le prince Cosaque qui avait pourtant une vertu : je pouvais me montrer avec lui grâce à ses cheveux blancs. J'avais l'air d'être sa petite fille. « Il n'avait qu'un but en m'offrant de faire ma fortune, c'était de prouvera ses amis qu'il avait encore du cœur.
« Il m'a tant bien que mal installé dans un appartement meublé de la rue Ponthieu, où il m'amène tous les jours des amis à diner. Me voilà maîtresse de maison sans maison, car je ne me sens pas chez moi. Si j'étais petit oiseau, ail ! comme je m'envolerais! J'étouffe ici. Que ne puis-je respirer l'air vif du parc d'Ormoy! Toi qui aimes le nouveau, tu diras que j'ai un mauvais caractère, car les amis du prince sont des gentilshommes, ou des gentlemen. Ils me font tous la cour, mais je suis
d'une fille du monde. 203
« fidèle au prince, que j'appelle mon fiancé pour « le mettre en colère. Mais je veux bien marquer « qu'il n'est pas mon amant. Si j'en prenais un, « je le prendrais jeune et beau. Tu as eu la main « plus heureuse, toi, puisque tu as pris du pre- « mier coup un mari qui n'est pas trop vieux, qui « n'est pas trop laid. Mais toi, tu es née pour « être heureuse, et moi je suis née pour être mal- « heureuse.
« Ce qui m'est le plus désagréable en tout ceci « c'est que le prince me mène au théâtre et au « Bois. Mais j'ai toujours un voile, sans comps< ter que j'ai l'art de faire ma figure, pour ne pas « me reconnaître moi-même. Imagine que je suis « devenue plus que blonde.
« Ecris-moi, écris-moi bien vite et aime-moi « toujours.
« Geneviève. »
« Tu sais mon histoire avec M. d'Angerville. « J'avais peur du bruit. Le silence s'est fait. Pour « tout le monde ça été un duel. Gomme tu l'as « dit, le duel du loup et de l'agneau. Mais l'agneau « est devenu le loup.
« C'est toujours le même train de vie. Le prince « est fou 'le moi, mais c'est encore un fiancé. Son « amour d'ailleurs, c'est l'amour-propre ; il veut « me montrer à tout le monde en disant : Voilà « ma maîtresse. C'est une fille bien née; mais j'ai « mis mon nom dans ma poche. On ne me connaît « que sous le nom de Geneviève d"Or. Je n'ai « qu'un regret, c'est d'avoir livré le nom de Ge- « neviève. »
« Geneviève. »
En carnaval.
« Je t'écris toute enfiévrée. Ma destinée s'est « montrée cette nuit; imagine-toi que, par lavo- « lonté du prince, je connais quelques femmes à « la mode. M"* Vingtans donnait une fèteetje m'y « suis risquée par curiosité et par distraction, car « je meurs d'ennui. Le prince n'était pas là, mais « il veut que je m'amuse.
« Me suis-je amusée ? Ecoute :
« Ah! ma chère Martha ! te dirai-je tout? « M. Horace de la Ferté, celui que j'ai rencontré « à Ormoy sur le chemin du cimetière, ce beau « cavalier dont je t'ai parlé comme de mon idéal, « il est venu, lui aussi à cette fête. Tu sens mon « ('motion ; je croyais qu'il allait me reconnaître.
d'une fille du monde. 205
« mais point du tout. J'étais heureuse et révol- « tée en même temps, parce qu'il me parlait d'a- « mour et parce qu'il me prenait pour une fille ga- « lante. Oh ! les contradictions du cœur ! »
Voici encore quelques pages rapides de la vie de Geneviève, prises dans ses lettres à sa sœur :
« Maintenant c'est fini! Geneviève d'Ormo}' « n'a plus qu'à pleurer. Que deviendra Geneviève « d"Or?
« Horace m'a conduite chez moi, mais il est « parti, comme s'il fût venu chez une courtisane, « en jetant une poignée d'or sur la cheminée. Et « moi qui croyais le retenir pour toute la vie ! Je » suis au désespoir. Reviendra-t-il?
« Je me demande s'il est possible que je sois « tombée jusque-là, à vouloir être la maitresse « d'un homme dont j'aurais rêvé d'être la femme, « d'un homme qui m'a rencontrée chez cette de- « moiselle Vingtans ! »
« Je souffre! je n'}^ tiens plus ! il ne revient pas ! « J'ai mis le prince à la porte. Je ne veux plus « voir personne. Je passe mes jours et mes nuits « à pleurer cet homme qui ne ^m'a peut-être pas
« gardé un souvenir? Je l'aime, oh! je l'aime, « vois-tu, jusqu'à en mourir! Comprends-tu mon « maJheur? Cet homme, qui a le droit de me « mépriser, m'a donné l'amour, cette passion « toute divine qui nous relève devant nous- « même. Je ne me suis jamais sentie si humi- « Irée et si fière. Que veux-tu que je devienne « sans cet homme?... »
Londres. 2S mai.
« Depuis que je t'ai écrit, j "ai reçu une lettre « de mon père, qui était en mission à Londres « pour quelques jours. Il m'appelait, je suis « allée à lui; mais il va retourner en Amérique, « où il fait fortune et où il voudrait bien m'era- « mener. Mais, puisque je te dis tout, je vais « t'avouer que j'ai peur de devenir mère; mon « père a déjà eu assez de chagrin comme ça.
« Peut ètrevivrai-je à Londres en donnant des « leçons de français et des leçons de piano. Car je « ne dis pas à mon père que je ne suis plus avec « ma mère. Il voulait aussi qu'elle vint le voir « ici, mais tu sais pourquoi elle n'est pas venue. « Mon père a failli partir pour Paris, mais il « ne lui restait qu'un jour et je l'en ai détourné.
d'une ftlle du monde. 207
« Si je suis trop malheureuse ici, j'irai te re- « joindre à Naples.
« Mon père aime toujours ma mère. Il ne sait « rien et il lui a écrit tout-à-l'heure une lettre « qui me déchire le cœur.
« Je t'embrasse.
<i Geneviève d'Or. »
Ce fut quelque temps après cette dernière lettre que Geneviève, ayant dépensé à Londres la moitié des cinq mille francs que lui avait donnés son père et ne pouvant donner des leçons, parce qu'elle était enceinte, se décida à partir pour Naples.
Elle écrivit encore ce mot à sa sœur :
« Ma chère Martha,
« Il ne me reste qu'un refuge ; vingt fois j'ai « voulu mourir, mais je n'ai pas le droit de mou- « rir parce que je crois à Dieu et parce que je sens « déjà la mère en moi.
« Cette grâce du ciel pour toutes les femmes, « c'est encore une punition pour moi !
« Cet enfant que je mettrai au monde sera le « fils ou la fille d'Horace, mais, hélas ! il ne le ■« saura jamais!
*208 HISTOIRE ÉTRA.NGE
« Je vais donc partir pour Naples ; invente une « histoire pour sauvegarder la dignité de la mai- « son ; dis, par exemple, que les médecins me con- « seillent d'aller faire mes couches dans le midi.
« Je prendrai un passeport au nom de M™^ John- « son ; tu diras que je suis mariée à un Anglais « parti pour les Indes.
« Tu m'aime trop pour me fermer ton cœur « et ta maison quand je suis si malheureuse.
« Geneviève.
« P.-S. — Je viens de rencontrer, ici, dans l'es- « calier de l'hôtel de Russie, ce comte d'Anger- « ville dont je t'ai parlé ; heureusement il ne m'a « pas reconnue sous mon voile. Cet homme est un « des supplices de ma vîe. Je suis pourtant en- « core heureuse qu'il ait caché mon coup de poi- « gnard. Vois-tu une Lucrèce de 1873 appelée en « police correctionnelle ou en cour d'assises? J'é- « tais dans le cas de très -légitime défense et « on m'eût acquittée. Mais vois-tu d'ici le scandale! « Mon père lui même aurait connu mon aventure « en Amérique. »
Geneviève fut reçue chez sa sœur à bras ouverts sous le nom de M"^'' Johnson. On la présenta, selon son idée, aux amis de la maison comme la
d'une fille du monde. 209
femme d'un Anglais qui avait été envoyé aux Indes,
Elle passa tristement ses journées dans ce beau pays. Elle était irritée du soleil comme d'autres sont irrités de la pluie. Cette gaieté éternelle de la ville qui rit toujours ne faisait que rejeter Geneviève plus loin dans sa tristesse.
Que de fois elle pensa qu'il lui serait doux d'être engloutie par le Vésuve rouge ou noyée par cette mer d'azur.
Elle vit bien qu'elle ennuyait le marquis de Sforzapar son éternelle mélancolie. C'était un viveur bruyant qui aimait les fêtes ; il semblait que Geneviève ne fût là que pour le rappeler à la raison ; car Martha était aussi joyeuse que son mari.
Ce fut bien pis quand Geneviève fut mère. On aurait voulu qu'elle mit son enfant en nourrice hors du palais du marquis ; mais elle supplia sa sœur de donner l'hospitalité à la nourrice comme à l'enfant.
On était déjà quelque peu en froid, quand il arriva un événement qui acheva de tout gâter. Ce marquis, qui aimait beaucoup sa femme, la surprit en conversation criminelle avec le comte Arielli. Il accusa Geneviève d'avoir tout vu et de
n'avoir rien dit. Martlia ne pouvait plus rester à Naples. Elle revint à Paris emmenant sa sœur, mais emmenant aussi, sans parler de la nourrice et de l'enfant, le comte Arielli. Geneviève, que la maternité avait rachetée, fit des reproches à sa sœur. Martha la traita du haut de son marquisat, si bien qu'une fois arrivée à Paris, Geneviève eut hâte d'aller à la ferme d'Ormoy, où elle ne doutait pas qu'elle ne fût bien accueillie.
Pourquoi ne pas tout dire à la fermière d'Ormoy? Geneviève fit sa confession. On convint de prendre une nourrice au voisinage. La fermière avait une sœur à Rouen ; l'enfant passa pour être le fils de cette femme.
Geneviève, qui ne vivait plus que par cet enfant, promit des récompenses idéales ; on trouva une nourrice à une demi-lieue d'Ormoy, au petit village deMarville. La nourrice pourrait venir facilement à la ferme ; Geneviève pourrait aller tout en se promenant chez la nourrice, sous prétexte de la poste, parce que Marville est un bureau de poste.
On répandrait le bruit que Geneviève n'était venue que pour être la marraine de l'enfant, ce qui lui permettrait de l'embrasser tout à son aise sans que les paysans y prissent garde.
d'une fille du monde. 211
Et voilà pourquoi Horace avait retrouvé Geneviève à la porte du cimetière d'Ormoy.